Pourquoi l'ennemi recule-t-il sans combattre ?
Depuis le passage du Niémen en juin, la Grande Armée avance — et l'ennemi se dérobe. Vilna, Vitebsk, Smolensk : autant de villes prises sans qu'une bataille décisive ait pu être imposée. Après deux mois et demi de cette retraite sans précédent, la question hante les états-majors et les cafés de Paris : les Russes fuient-ils de désordre, ou de calcul ?
Paris, ce 5 septembre. Depuis quatre-vingt-cinq jours que la Grande Armée a franchi le Niémen, ses dépêches annoncent des villes prises, des provinces traversées, des lieues gagnées — mais point de victoire décisive. L'ennemi recule. Il recule sans rendre les armes, sans se laisser acculer, souvent sans même accepter l'engagement que nos généraux lui offrent. C'est une guerre sans bataille, et cette absence commence à peser sur les esprits.
Vilna d'abord, abandonnée dès le début juillet sans combat sérieux, au point que l'Empereur y entra presque sans résistance. Vitebsk ensuite, puis Smolensk — ville sainte de la Russie, disait-on, que ses habitants auraient jusqu'au dernier défendue — a été évacuée les 17 et 18 août après deux jours d'engagements violents où nos troupes ont souffert, mais sans que les forces russes aient livré la grande bataille attendue. À chaque fois, les arrière-gardes couvraient un retrait qui paraissait ordonné, et l'armée principale s'échappait vers l'est. Smolensk brûlait encore quand nos soldats y entraient : selon les rapports qui nous parviennent, environ la moitié de la ville avait été livrée aux flammes avant le départ des Russes.
Qui commande en face ? La question elle-même illustre le désordre — ou la complexité — qui règne à la tête des forces russes. Au départ, deux armées distinctes se trouvaient séparées : celle du prince Bagration au sud, celle du général Barclay de Tolly au nord. C'est ce dernier, ministre de la Guerre du tsar Alexandre, qui portait le titre de commandant en chef et qui a ordonné, dès les premières semaines, la retraite continue dont nos colonnes ont suivi la trace. On lui reprochait, dit-on, d'abandonner le sol russe sans combattre ; ses propres officiers, les Russes de vieille souche, lui en faisaient grief — lui qui est né en Livonie, de famille écossaise établie depuis un siècle dans le Nord. Les rumeurs les plus sombres allaient jusqu'à le soupçonner de connivence avec l'ennemi.
Or voici la nouvelle qui commence à filtrer ici : le tsar Alexandre aurait, vers la fin du mois d'août, nommé commandant en chef le vieux général Koutouzov — Mikhaïl Ilarionovitch Koutouzov, qui a soixante-sept ans révolus et une longue carrière derrière lui, marquée notamment par les guerres contre les Ottomans. La date exacte de cet ordre et le moment où Koutouzov aura rejoint son commandement sur le terrain nous sont encore imprécis depuis Paris, les dépêches parvenant avec plusieurs jours de délai. Cette nomination, si elle se confirme de source sûre, changera-t-elle quelque chose à la conduite des opérations ? Koutouzov est un homme de l'ancienne école, admiré de ses soldats ; on lui prête l'intention de tenir ferme là où Barclay a fléchi. Mais on attendait la même chose à Smolensk — et Smolensk a brûlé.
Car c'est là le cœur de l'énigme. Retraite désorganisée, ou manœuvre délibérée ? Deux thèses s'affrontent dans nos cercles militaires. La première veut que les armées russes, surprises par la rapidité de notre avance, aient simplement été incapables de se regrouper assez vite pour faire front ; qu'elles reculent par nécessité plutôt que par choix, et qu'une armée qui recule ainsi finit tôt ou tard par se dissoudre. Cette lecture est la plus rassurante : elle suppose que l'ennemi est au bord de la rupture, et qu'une dernière poussée suffira à l'y précipiter.
La seconde thèse est plus inquiétante. Certains officiers, revenus des avant-postes, observent que la retraite russe est trop régulière, trop constante, pour être le simple effet de la panique. Les dépôts sont brûlés avant notre arrivée. Les vivres sont emportés ou détruits. Les fourrageurs reviennent bredouilles de pays qui auraient dû nourrir nos régiments. Si l'ennemi recule de dessein, pour étirer nos lignes, éloigner nos convois, laisser l'hiver et la distance accomplir ce que sa cavalerie n'ose pas — alors la campagne prend une tout autre figure. Ce ne serait plus la chasse à un adversaire qui fuit, mais une avancée dans un piège dont on ignore encore si les mâchoires se refermeront. Il faut dire clairement que rien, à cette heure, ne permet de trancher entre ces deux lectures.
Les intentions d'Alexandre Ier restent impénétrables depuis Paris. Le tsar a quitté l'armée en juillet, sous la pression, dit-on, de ses généraux qui souhaitaient n'avoir point leur souverain à surveiller en même temps que l'ennemi. Il a regagné Saint-Pétersbourg. A-t-il ordonné cette retraite continue, ou la subit-il ? Il n'a formulé publiquement aucune justification de la stratégie suivie par ses généraux. On lui prête des paroles de fermeté absolue — qu'il ne traiterait jamais, dût-il se retirer jusqu'aux steppes les plus reculées — mais ces propos circulent sans qu'on puisse en établir la teneur exacte depuis Paris.
En attendant, une réalité s'impose : nos troupes ont parcouru sept à huit cents lieues depuis le Niémen, dans la chaleur d'abord, puis sous des pluies d'automne. Les chevaux souffrent. Les convois peinent. Les renforts prennent du temps à rejoindre. Et devant nous, toujours, la même armée qui refuse l'embrassade décisive que Napoléon lui tend depuis juin. On voudrait une Austerlitz, on a eu des marches. La campagne, tout le monde s'accordait à l'espérer, devait être courte. Elle commence à ne plus l'être.
Barclay de Tolly : le général qui a ordonné la retraite
Mikhaïl Barclay de Tolly, général de l'infanterie et ministre de la Guerre, commandait la première armée de l'Ouest au moment de l'invasion. C'est à lui que l'on doit — ou que l'on impute — la décision de ne pas accepter la bataille dans les premières semaines : retraite de Vilna, retraite de Drissa, retraite de Vitebsk, retraite de Smolensk. Une succession de reculs qui a fini par indigner l'armée et la noblesse russes au point de rendre son maintien à la tête des forces impossible.
Ses détracteurs sont nombreux, et bruyants : on lui reproche son sang-froid qui ressemble à de la froideur, son origine étrangère, sa méthode qui ressemble à de la lâcheté. Les rumeurs de complot ont même couru, insinuant qu'il servait l'ennemi. Ses partisans font valoir qu'il n'a pas perdu son armée, qu'il l'a conservée intacte là où d'autres l'eussent sacrifiée. Entre les deux, la vérité opérationnelle demeure obscure depuis Paris : nous n'avons pas accès aux délibérations des conseils de guerre russes, ni aux ordres écrits du général.
Son remplacement par Koutouzov semble indiquer qu'Alexandre a cédé à la pression de l'opinion et de l'armée, qui réclamaient un commandant de combat plutôt qu'un stratège de la retraite. Notons que Barclay n'est pas pour autant écarté : il demeurerait à la tête de la première armée, subordonné au nouveau commandant en chef. Le rapport entre les deux hommes, et la doctrine qui prévaudra désormais, sont des questions que nos dépêches ne permettent pas encore de trancher.
Moscou comme horizon : une question sans réponse
La retraite russe mène, si elle continue, vers Moscou — ancienne capitale, ville sainte, cœur symbolique de l'empire. Nos états-majors inclinent à penser que l'ennemi sera contraint de combattre avant d'y abandonner les clés : un pays ne livre pas sa capitale sans bataille rangée. C'est le raisonnement qui a prévalu jusqu'ici, et c'est lui qui justifie l'avance continue. Mais ce raisonnement aurait pu s'appliquer à Smolensk, et Smolensk a brûlé.
On commence, dans certains milieux, à formuler l'hypothèse inverse. Et si Alexandre avait fait le calcul que Moscou, précisément, pouvait être abandonnée ? La ville est grande, éloignée de Saint-Pétersbourg qui est la résidence impériale effective depuis Pierre le Grand ; la perdre serait un coup moral, non une catastrophe militaire irréparable. Ce raisonnement est minoritaire et jugé trop pessimiste par la plupart. Mais il circule, et rien, depuis Paris, ne permet de l'écarter avec certitude. Nous le rapportons pour ce qu'il est : une hypothèse qui interroge, pas une prévision.
Ce que nos lecteurs peuvent tenir pour certain, à cette date, est mince : la Grande Armée avance, les Russes reculent, et aucune paix n'a été proposée ni acceptée. Pour le reste — les intentions du tsar, la solidité des armées russes, la question de savoir si Koutouzov acceptera le combat et où il choisira de l'offrir — nous n'avons, ici à Paris, que des conjectures. Et des conjectures, en temps de guerre, ont la vie aussi courte que les dépêches qui les contredisent.