← Retour à l’édition Portrait

Napoléon à la veille de sa plus grande guerre

L'armée la plus puissante que l'Europe ait jamais vue vient de franchir le Niémen. À sa tête, un homme dont le nom seul suffit à faire trembler les chancelleries. Qui est Napoléon Bonaparte en ce mois de juillet 1812 — et pourquoi a-t-il choisi de défier le tsar ?

Notre correspondant politique Paris, 14 juillet 1812 7 min de lecture
Portrait de Napoleon Ier par Francois Gerard.
Francois Gerard, portrait de Napoleon Ier — domaine public (Wikimedia Commons).

Les nouvelles qui arrivent du front oriental depuis quelques jours sont de celles qui font battre les cœurs. La Grande Armée a franchi le Niémen dans la nuit du 23 au 24 juin. Vilna est prise. L'aigle impérial flotte désormais en terre russe, et les bulletins que publie le Moniteur universel respirent la certitude du succès. À leur tête marche l'homme que sept coalitions n'ont pu abattre — Napoléon Ier, Empereur des Français, Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin.

À quarante-deux ans, Napoléon Bonaparte présente à l'Europe un bilan militaire sans précédent dans les annales modernes. Depuis qu'il a pris en main les destinées de la France, en novembre 1799, pas un seul de ses ennemis coalisés n'est resté debout face à lui. L'Autriche a signé à Presbourg en 1805, puis à Schönbrunn en 1809. La Prusse a été humiliée à Iéna en 1806 et contrainte de s'effacer. La Russie elle-même, au lendemain de Friedland, a dû venir sur un radeau au milieu du Niémen pour négocier la paix à Tilsit. Ce sont ces mêmes eaux du Niémen que la Grande Armée vient de traverser — et nul, en ce Paris de juillet 1812, ne doute que l'Empereur sache ce qu'il fait en les repassant.

De l'artilleur corse à l'Empereur d'Occident

Né à Ajaccio le 15 août 1769, l'année même où la Corse devenait française, Napoleone Buonaparte est entré à l'École royale militaire de Brienne à l'âge de neuf ans. Sous-lieutenant d'artillerie en 1785, il a fait ses premières armes dans l'ombre de la Révolution — à Toulon en 1793, où l'on remarqua pour la première fois son génie de l'emplacement des batteries. L'Italie, de 1796 à 1797, révéla le reste : en moins de douze mois, ce général de vingt-six ans battit les Autrichiens sur l'ensemble du théâtre d'opérations et dicta la paix à Vienne. L'Égypte, en 1798–1799, lui offrit la stature d'un conquistador des temps anciens — et le 18 Brumaire lui donna la France.

Premier Consul, puis Consul à vie, puis Empereur couronné à Notre-Dame de Paris le 2 décembre 1804 — en présence du pape Pie VII — Napoléon a construit en moins d'une décennie un empire continental dont l'étendue n'a pas d'équivalent depuis Charlemagne. Ses frères siègent sur les trônes d'Espagne et de Westphalie ; son beau-frère Murat règne à Naples ; la Confédération du Rhin lui est alliée par traité. En 1810, il a épousé Marie-Louise d'Autriche, fille de l'Empereur François Ier, scellant la réconciliation dynastique avec la plus ancienne maison régnante d'Europe. En mars 1811, un fils lui est né — le roi de Rome — assurant la continuité de la lignée.

Austerlitz, Iéna, Wagram : une décennie de victoires

Ceux qui cherchent à mesurer la grandeur militaire de l'Empereur n'ont que l'embarras du choix. Austerlitz — le 2 décembre 1805, anniversaire du sacre — reste le chef-d'œuvre dont les officiers de l'École de guerre commentent encore chaque mouvement. Face à quatre-vingt-cinq mille Russo-Autrichiens, Napoléon disposa soixante-quinze mille hommes avec une telle précision que le plateau de Pratzen fut emporté en quelques heures, les armées alliées coupées en deux, le bilan de la journée fixé à plus de onze mille prisonniers ennemis. L'archiduc Charles lui-même reconnut, dans ses mémoires privées, que le plan napoléonien d'Austerlitz était d'une perfection qui défiait la critique.

Iéna, le 14 octobre 1806, brisa la Prusse en une seule journée. Pendant que l'Empereur battait Hohenlohe sur le plateau, le maréchal Davout écrasait simultanément Brunswick à Auerstaedt — Berlin tombait treize jours plus tard. Friedland, en juin 1807, porta le coup de grâce à la Russie : soixante-six mille Français contre quatre-vingt-quatre mille soldats du tsar Bennigsen ; vingt-deux mille pertes russes contre treize mille françaises. C'est au lendemain de Friedland qu'Alexandre Ier demanda l'armistice et que les deux souverains se rencontrèrent sur le fameux radeau de Tilsit.

Wagram, en juillet 1809, fut peut-être la démonstration la plus impressionnante de puissance brute. Cent soixante-quatre mille hommes, quatre cent trente-trois pièces d'artillerie : l'archiduc Charles, pourtant le meilleur général autrichien de sa génération, ne put tenir face à une telle masse bien commandée. L'Autriche signa à Schönbrunn et renonça à ses ambitions en Italie et en Allemagne. En moins de cinq ans, quatre grandes coalitions européennes avaient été dissoltes l'une après l'autre. Aucun souverain vivant n'a accompli pareille chose.

Pourquoi la Russie ? La rupture de Tilsit et l'honneur de l'Empire

L'Empereur n'a pas caché ses raisons. Dans la proclamation qu'il a adressée à la Grande Armée depuis Wilkowyszki, le 22 juin dernier, il a exposé les griefs de la France avec une netteté sans ambages : « La Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre à l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses serments. » Les faits, tels qu'ils sont établis à Paris, donnent raison à cette formulation.

Le traité de Tilsit, signé le 7 juillet 1807, obligeait la Russie à adhérer au système continental — ce blocus qui, en fermant les ports européens aux marchandises britanniques, devait contraindre Londres à la paix. Pendant trois ans, Saint-Pétersbourg a tergiversé. Puis, le 13 décembre 1810, l'ukase d'Alexandre Ier a officiellement relevé les droits de douane sur les produits français et rouvert les ports russes aux navires neutres transportant des marchandises anglaises. C'est une rupture caractérisée d'un engagement solennel. À cela s'ajoutent les concentrations militaires russes sur la frontière occidentale depuis 1810, et la pression exercée sur le duché de Varsovie — ce territoire polonais que Tilsit avait reconnu dans la sphère française.

L'Empereur a également désigné cette campagne comme « la seconde guerre de Pologne », invitant ainsi tous les patriotes polonais à voir dans l'avance française leur propre libération. Les régiments polonais de la Grande Armée — quatre-vingt-dix-huit mille hommes selon les états publiés — marchent avec une ferveur que les observateurs décrivent comme extraordinaire. À Vilna, où Napoléon réside depuis le 28 juin, les autorités locales lui ont rendu des honneurs dignes d'un libérateur.

L'aura d'un homme que l'Europe juge invincible

Il faut avoir parcouru les capitales européennes ces dernières années pour mesurer l'effet que le seul nom de Napoléon produit sur les esprits. À Vienne, on en parle avec une crainte mêlée d'un respect qui ressemble, malgré tout, à de l'admiration. À Berlin, les militaires prussiens étudient ses campagnes comme des textes sacrés. À Londres même — où la presse hostile ne lui ménage aucune critique — le public dévore chaque bulletin comme il lirait les chroniques d'Alexandre le Grand ou de Jules César.

Sa réputation en Europe repose sur plusieurs piliers. Le premier est la victoire, bien sûr — mais aussi la vitesse : là où ses adversaires prennent des semaines à manœuvrer, Napoléon frappe en jours. Le second est la capacité à transformer la guerre en politique immédiatement après la bataille : Presbourg, Tilsit, Schönbrunn sont des traités signés en semaines, sans laisser à l'adversaire le temps de se ressaisir. Le troisième, peut-être plus décisif encore, est ce que ses maréchaux appellent entre eux « la présence » — cette faculté de décider juste, sous le feu, que nulle école militaire n'enseigne et que nul de ses ennemis n'a encore réussi à contrecarrer.

En ce 14 juillet 1812, le jour où la France célèbre l'anniversaire de la prise de la Bastille, l'Empereur commande la plus grande armée que l'histoire moderne ait connue. Ses soldats ont passé le Niémen. Ses bulletins annoncent l'avance en territoire ennemi. Les meilleures plumes de Paris, de l'Académie française aux rédacteurs du Moniteur, cherchent déjà les termes justes pour dire ce qu'une telle expédition représente dans les annales des nations. L'Antiquité offre quelques précédents ; l'Époque moderne, aucun.

Le contexte

Napoléon Bonaparte (1769–) est Empereur des Français depuis le 2 décembre 1804. Il est également Roi d'Italie (depuis 1805) et Protecteur de la Confédération du Rhin (depuis 1806). Il a épousé Marie-Louise d'Autriche en 1810 ; leur fils, le roi de Rome, est né en mars 1811.

La Grande Armée a franchi le Niémen dans la nuit du 23 au 24 juin 1812, en trois colonnes (Kaunas, Piliuona, Grodno). Napoléon est entré à Vilna le 28 juin 1812.

Le traité de Tilsit (7 juillet 1807) avait contraint la Russie à rejoindre le blocus continental contre l'Angleterre. L'ukase impérial russe du 13 décembre 1810 a mis fin à cette adhésion de facto.

Les grandes victoires précédentes : Austerlitz (2 décembre 1805), Iéna (14 octobre 1806), Friedland (14 juin 1807), Wagram (5–6 juillet 1809).

État des informations

Ce portrait est établi du seul point de vue connaissable à Paris le 14 juillet 1812, sur la base des bulletins officiels, des dépêches publiées et des faits notoires de la carrière impériale. Aucune information postérieure à cette date n'est mentionnée. Les Échos du Passé ne préjugent pas de l'issue de la campagne.

Ce que l’on sait

  • La Grande Armée a franchi le Niémen les 23–24 juin 1812 ; Vilna a été prise le 28 juin.
  • Les Bulletins de la Grande Armée (n° 1 à 4) sont publiés au Moniteur universel avec environ 14 jours de délai.
  • Les motivations officielles de la campagne sont exposées dans la proclamation impériale du 22 juin 1812 : rupture du traité de Tilsit, ukase russe de décembre 1810, concentrations militaires à la frontière occidentale.
  • Napoléon est Empereur des Français, Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin ; père du roi de Rome (né mars 1811).
  • Les grandes victoires de 1805 à 1809 (Austerlitz, Iéna, Friedland, Wagram) sont des faits documentés et largement commentés dans la presse française.

Ce que l’on ignore

  • Les conditions concrètes de la marche depuis le Niémen — pertes non-combat, état des approvisionnements, difficultés logistiques — ne sont pas mentionnées dans les bulletins officiels et restent inconnues du public parisien.
  • Les intentions exactes d'Alexandre Ier et la stratégie russe (combat ou retraite) sont inconnues à Paris au 14 juillet 1812.
  • La composition détaillée de la flotte de Napoléon au Moniteur universel ne permet pas de connaître précisément les effectifs par corps d'armée.

Sources historiques utilisées

secondary

Wikipédia — Campagne de Russie

Effectifs de la Grande Armée au passage du Niémen, chronologie des premiers jours (24 juin–14 juillet 1812), délai de publication des Bulletins au Moniteur universel, proclamation impériale du 22 juin. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Campagne_de_Russie)

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Article rédigé en immersion dans le point de vue d'un correspondant politique parisien du 14 juillet 1812. Le style, les tournures et les angles reflètent la presse impériale du début du XIXe siècle. Faits croisés avec Wikipédia FR : Napoléon Ier (https://fr.wikipedia.org/wiki/Napol%C3%A9on_Ier), Bataille d'Austerlitz (https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_d%27Austerlitz), Traité de Tilsit (https://fr.wikipedia.org/wiki/Trait%C3%A9_de_Tilsit), Bataille de Friedland (https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Friedland), Bataille de Wagram (https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Wagram). Aucun fait postérieur au 14 juillet 1812 n'est mentionné.

Articles liés

Portrait

Koutouzov, le vieux renard que la Russie a rappelé

Disciple de Souvorov, blessé deux fois à la tête au feu des Turcs, il commandait déjà les Russes à Austerlitz — où il avait plaidé, en vain, pour ne pas livrer bataille. À près de soixante-sept ans, réclamé par une opinion qui ne voulait plus d’un chef étranger, le général comte Koutouzov a reçu le commandement des armées du tsar. Il n’a pu empêcher ni la défaite de la Moskova ni la chute de Moscou. Portrait de l’homme qui fait désormais face à l’Empereur.

Paris, 3 octobre 18128 min