Koutouzov, le vieux renard que la Russie a rappelé
Disciple de Souvorov, blessé deux fois à la tête au feu des Turcs, il commandait déjà les Russes à Austerlitz — où il avait plaidé, en vain, pour ne pas livrer bataille. À près de soixante-sept ans, réclamé par une opinion qui ne voulait plus d’un chef étranger, le général comte Koutouzov a reçu le commandement des armées du tsar. Il n’a pu empêcher ni la défaite de la Moskova ni la chute de Moscou. Portrait de l’homme qui fait désormais face à l’Empereur.
On a appris à Paris, au début de septembre, que le tsar Alexandre avait remis le commandement de ses armées à un vieux général dont le nom courait déjà dans les gazettes : le comte Koutouzov. Peu après nous parvenait la nouvelle d’une grande bataille livrée devant Moscou, puis celle de l’entrée de la Grande Armée dans la ville. C’est donc un chef battu qui reçoit aujourd’hui les regards de l’Europe — celui-là même que l’opinion russe avait réclamé pour arrêter la retraite, et qui n’a arrêté ni la retraite, ni la chute de la vieille capitale.
L’homme n’est pourtant pas un inconnu. Les officiers qui ont fait les campagnes de 1805 se souviennent de lui : c’est le général qui commandait les Russes à Austerlitz. Ceux qui suivent les affaires d’Orient savent qu’il vient de conduire, contre les Ottomans, une guerre que la paix de Bucarest a close au printemps. On le dit vieux, rusé, patient, de l’ancienne école ; on le dit borgne aussi, d’une balle reçue jadis au feu des Turcs. C’est ce personnage, à la fois familier et mal connu, qu’il faut tâcher de décrire, maintenant qu’il est le dernier grand chef russe debout devant l’Empereur.
Le disciple de Souvorov
Mikhaïl Illarionovitch Golenichtchev-Koutouzov est né à Saint-Pétersbourg. Les gazettes hésitent sur l’année — on lit tantôt 1745, tantôt 1747 —, ce qui lui donne, cette année, soixante-sept ans ou peu s’en faut. Il appartient à une vieille famille de la noblesse russe. Son père, Illarion, était officier du génie, parvenu au grade de lieutenant-général ; c’est dire que l’enfant a grandi dans la chose militaire.
Entré tout jeune à l’école d’artillerie et du génie, il en sort savant dans un métier — celui des ingénieurs et des artilleurs — que l’on ne confie qu’aux esprits appliqués. On assure qu’il possède plusieurs langues, dont le français, ce qui le range parmi ces officiers russes formés à l’européenne que l’on rencontre dans les cabinets autant que sur le champ de bataille.
Son vrai maître fut Souvorov, ce nom que la France connaît bien depuis la campagne d’Italie de 1799, où le vieux maréchal russe donna tant de fil à retordre à nos armées. Koutouzov a servi et combattu sous lui ; il passe pour l’héritier de son école — celle de la ruse, de la marche et du soldat mené par un chef qu’il aime. C’est une filiation que l’on ne manque pas de rappeler, car elle dit assez de quelle trempe est l’homme.
Deux balles dans la tête, au feu des Turcs
Sa réputation, Koutouzov l’a faite d’abord contre les Ottomans, dans ces longues guerres du Sud où la Russie de Catherine gagna la mer Noire. C’est là qu’il reçut, vers 1774, en Crimée, du côté d’Alouchta, une blessure dont on parle encore : une balle qui lui traversa la tête, entrée près d’une tempe et ressortie du côté de l’œil droit. L’œil, dit-on, en resta gâté. De là vient la légende du général borgne, que l’on répète sans toujours pouvoir la vérifier.
Quatorze ans plus tard, au siège d’Otchakov, en 1788, il fut de nouveau grièvement atteint à la tête. Qu’un homme survive une fois à pareille blessure tient du prodige ; qu’il y survive deux fois passe l’entendement, et n’a pas peu contribué à sa renommée. En 1790, il était de la prise d’Izmaïl, cette place turque emportée d’assaut sous les ordres de Souvorov, l’un de ces faits d’armes que l’on cite comme des modèles d’audace.
De tout cela, il a gardé auprès de la troupe une figure de vieux soldat éprouvé, rusé et patient, que l’on suit volontiers. On le donne pour un homme de l’ancienne manière, plus porté à la temporisation qu’au coup d’éclat — un chef qui ménage ses hommes et attend son heure. On lui prête, dans les cabinets d’Occident, une réputation de vieux renard.
Austerlitz, ou le conseil qu’on n’écouta pas
C’est en 1805 que la France a vraiment fait sa connaissance. Koutouzov commandait alors les armées russes venues au secours de l’Autriche, et c’est lui qui se trouva devant l’Empereur au matin du 2 décembre, à Austerlitz — cette journée dont nos officiers commentent encore chaque mouvement.
On sait aujourd’hui, par ce qui a transpiré des conseils tenus dans le camp allié, que le vieux général avait plaidé contre la bataille. Il voulait temporiser, attendre les renforts, ne pas se laisser entraîner sur le terrain que l’Empereur semblait offrir. L’entourage du jeune tsar Alexandre, pressé d’en découdre, imposa son plan ; Koutouzov, quoique commandant en chef, dut s’incliner. La suite lui donna raison : les armées coalisées furent coupées et détruites, et il ne lui resta qu’à organiser la retraite des débris.
La défaite lui coûta la faveur du tsar. On dit qu’Alexandre ne lui pardonna pas tout à fait cette journée, et l’écarta des grands commandements pour des années, le tenant aux postes de gouverneur. Ce discrédit passé n’est pas le moindre paradoxe de l’homme que la Russie vient aujourd’hui de rappeler : c’est le vaincu d’Austerlitz que l’on a été rechercher pour faire face au vainqueur d’Austerlitz.
Le rappel d’un vieux chef
Entre-temps, Koutouzov avait refait sa réputation en Orient. Dans la dernière guerre contre les Ottomans, il commanda sur le Danube et remporta, du côté de Routchouk, un succès que l’on cite pour sa ruse : un repli feint attira l’armée turque, qui se laissa envelopper et dut mettre bas les armes. La paix de Bucarest, signée ce printemps, a donné à la Russie la Bessarabie et lui a dégagé les mains du côté du Sud à la veille même de la guerre présente. Ces services lui ont valu le titre de comte.
Or, cette année, la retraite des armées du tsar devant la Grande Armée était conduite par Barclay de Tolly. On rend justice à sa méthode — il cédait le terrain sans se laisser prendre —, mais le procédé était impopulaire, et l’homme, d’origine germano-balte, passait aux yeux de beaucoup pour un étranger. À mesure que l’Empereur avançait, que Smolensk tombait, la noblesse, le clergé et l’armée elle-même réclamaient un chef russe qui voulût combattre.
Le tsar, dit-on, hésita — la rancune d’Austerlitz n’était pas éteinte —, puis s’y résolut à la fin d’août. Koutouzov reçut le commandement suprême, Barclay lui étant subordonné. Le vieux général ne changea pourtant rien à l’issue immédiate : il livra devant Moscou, à la Moskova, une bataille acharnée et sanglante dont il ne sortit pas vainqueur, puis laissa l’Empereur entrer dans la ville. Ce qu’il entend faire à présent, avec une armée qui a reculé jusque-là, nul ne le sait à Paris. On le tient tantôt pour un vieillard usé, tantôt pour le renard le plus retors de l’Europe. L’événement seul dira lequel des deux il est.