Le général Éblé, l'homme des ponts de la Bérézina
On ne retient d'ordinaire, dans une campagne, que les cavaliers et les canonniers. Il est des hommes que la guerre emploie à des tâches moins visibles mais sans lesquelles elle ne pourrait se conduire. Jean-Baptiste Éblé est de ceux-là. Commandant les pontonniers de la Grande Armée, il vient d'accomplir, dans les eaux glacées de la Bérézina, ce que nul n'aurait cru possible. Portrait d'un ingénieur militaire.
Il y a des hommes que la guerre use en silence. Ils ne mènent pas les charges, ne font pas résonner leur nom dans les bulletins. Ils construisent, réparent, tendent, calculent. Quand tout va bien, on ne les remarque pas. Quand ils font défaut, tout s'arrête. Jean-Baptiste Éblé, général de division, commandant les équipages de pont de la Grande Armée, est de ceux-là — et la retraite de Russie vient de donner à ce service de l'ombre l'occasion de montrer ce dont il est capable.
L'homme est né le 21 décembre 1758 à Saint-Jean-Rohrbach, en Lorraine. Son père servait dans l'artillerie ; lui-même entra au régiment d'Auxonne comme simple canonnier avant d'avoir dix ans. C'est dire que le service l'a formé de pied en cap, que chaque grade a été conquis, et que rien dans cette carrière ne doit aux faveurs du hasard ou de la naissance. Il était capitaine en second après vingt-quatre ans de service, quand les guerres de la République l'ont hissé en quelques mois au rang de général de brigade, puis de division, en 1793.
Une carrière d'ingénieur forgée aux sièges
Ce que les guerres révolutionnaires ont révélé d'Éblé, c'est une aptitude rare à organiser l'artillerie dans des conditions que les manuels n'avaient pas prévues. Dès 1793, il se distingue dans les opérations qui desserrent l'étau autour de Dunkerque à Hondschoote. L'année suivante, c'est lui qui conduit les sièges de Ypres, de Nieuport, de l'Écluse, de Bois-le-Duc et de Nimègue — autant de places que la Flandre et la Hollande offraient à l'avance méthodique des armées de la République. Le siège est, de toutes les opérations militaires, celle qui exige le plus du génie : il faut acheminer les pièces, les établir, les déplacer, gérer le feu, et tenir les lignes quoi qu'il arrive.
La paix signée, Éblé reste à son poste d'ingénieur militaire. On le trouve en Italie sous Championnet, prenant Capoue en janvier 1799 ; puis en Westphalie, où le roi Jérôme Bonaparte lui confie, en 1809, le portefeuille de la Guerre — charge civile qu'il accepte et qu'il administre avec la rigueur d'un homme de terrain qui n'a jamais aimé les paperasses pour elles-mêmes, mais qui sait qu'une armée meurt de ses lacunes logistiques avant de tomber sur un champ de bataille. La campagne du Portugal, sous Masséna, lui donne encore l'occasion de diriger les sièges de Ciudad Rodrigo et d'Almeida. Partout, le même profil : un homme de technique, de méthode et de sang-froid.
Novembre 1812 : l'ordre reçu le soir, les ponts prêts le lendemain
Le 25 novembre, vers six heures du soir, Éblé reçoit l'ordre de construire deux ponts sur la Bérézina à Stoudianka — un passage de rivière que personne n'avait prévu, dans des conditions que personne n'avait anticipées. La Bérézina est là, large d'une vingtaine de toises, profonde de six à huit pieds, charriait des glaçons. La température est de plusieurs degrés au-dessous de zéro. Il n'y a ni bateaux de pont, ni matériel réglementaire — presque tout a été brûlé ou abandonné depuis Moscou. Il reste six caissons à outils, deux forges de campagne, et les hommes.
Ces hommes sont des pontonniers hollandais, incorporés dans la Grande Armée lors de l'annexion de la Hollande. Éblé en dispose d'environ quatre cents. Dans la nuit du 25 au 26 novembre, ils entrent dans l'eau pour planter les chevalets. La rivière est à moitié gelée ; les glaçons blessent les jambes, le courant rend la manœuvre périlleuse. On rapporte qu'Éblé lui-même se jette à l'eau pour montrer l'exemple et diriger le travail au plus près. À une heure de l'après-midi le 26, le premier pont est praticable ; un second suivra dans la journée.
L'ordre reçu à six heures du soir. Les ponts prêts le lendemain à une heure. Dix-neuf heures de travail dans le froid, la nuit, dans l'eau glacée. C'est ce que le compte rendu du commandement retient. Ce que le compte rendu ne dit pas toujours, c'est que ces dix-neuf heures-là ont coûté aux pontonniers bien plus que de la fatigue.
Le sacrifice des pontonniers
Des quatre cents hommes qui sont entrés dans cette eau, combien en sont ressortis valides ? Les chiffres qui circulent dans les états-majors sont terribles : on parle d'une poignée de survivants parmi ceux qui ont tenu les pieux et les madriers dans le courant. L'immersion prolongée dans des eaux de cette température n'accorde guère de merci. Les premiers ponts tenus, il fallut en assurer la réfection tout au long des journées du 26, 27 et 28, car les glaçons détruisaient les appuis, le courant emportait les parties mal amarrées, et les attaques russes contraignaient à réparer sous le feu.
On a beaucoup écrit sur la cavalerie de la Grande Armée, sur les grenadiers, sur les maréchaux. On a moins écrit sur les pontonniers. Ce sont pourtant eux, dans les eaux de la Bérézina, qui ont rendu possible le passage de ce qui reste de l'armée. Sans leurs ponts, pas de rive droite, pas de retraite, pas d'armée. Éblé le sait, et l'on dit qu'il n'est pas homme à l'oublier.
Un général de l'ombre, une distinction dans la lumière
Éblé est grand officier de la Légion d'honneur depuis 1804, baron de l'Empire depuis 1808. Ces titres ne lui ont jamais valu la notoriété des Ney, des Davout ou des Murat. Le génie militaire est une arme ingrate : il prépare le terrain où d'autres se distinguent, répare les erreurs que d'autres ont commises, et n'est visible que lorsqu'il vient à manquer.
Ce qui s'est passé à la Bérézina entre le 25 et le 29 novembre change peut-être quelque chose à cette obscurité. Les correspondances qui parviennent de l'armée font mention de son nom avec une insistance inhabituelle. On sait, dans les cercles militaires, que les ponts de Stoudianka n'étaient pas dans les plans — qu'ils ont été construits de rien, en une nuit, par des hommes qui s'y sont détruits. Et l'on sait que c'est Éblé qui a tenu ce travail, heure par heure, dans l'eau jusqu'à la ceinture.
À cinquante-quatre ans, après une vie entière au service, cet homme de Lorraine sorti du rang vient de réussir ce que peu d'ingénieurs militaires auraient tenté. La Grande Armée rentre en piteux état ; mais elle rentre. C'est, pour une part, l'œuvre silencieuse du général Éblé.