Le prince Bagration, foudroyé à la Moskova
Mortellement blessé le 7 septembre dans la défense acharnée des flèches de Borodino, le prince Piotr Bagration, fleuron de la noblesse guerrière géorgienne, a rendu l'âme le 24 septembre. Même l'ennemi salue en lui l'un des plus grands soldats de ce siècle.
La nouvelle est parvenue à Paris avec quelques jours de décalage : le prince Piotr Ivanovitch Bagration, général en chef de la deuxième armée russe, est mort le 24 septembre dernier des suites de ses blessures. Il avait quarante-sept ans. La Grande Armée a triomphé à la Moskova ; mais elle a perdu en Bagration l'adversaire le plus digne qui fût.
Il est des ennemis dont la mort force l'admiration plutôt qu'elle n'appelle la liesse. Bagration est de ceux-là. Issu d'une antique maison princière de Géorgie, il fut de ces hommes que la guerre forme dès l'enfance et que la paix ne sait pas tout à fait contenir.
Une bravoure forgée sous Souvorov
C'est à l'école du grand Souvorov que Bagration apprit son métier. Dès la guerre contre les Turcs, dans les années 1787 à 1792, il se distingue sous Potemkine. Puis il suit Souvorov en Italie, en 1799, où il commande l'avant-garde austro-russe à la Trébie. La campagne de 1805 confirme sa trempe. À Hollabrunn, avec à peine six mille hommes, il tient en respect trente mille Français, couvrant la retraite de l'armée russe. À Austerlitz, à Eylau, à Friedland, il est présent, toujours au plus dur.
En 1808, lors de la campagne contre la Suède, il conduit ses troupes à travers les glaces de la Baltique et s'empare des îles d'Åland — une prouesse qui stupéfie l'Europe.
Le soldat des soldats
Ceux qui l'ont approché disent tous la même chose : Bagration était aimé de ses hommes d'un amour rare, presque filial. Le général Langeron rapporte qu'il « avait le talent d'être adoré de tous ceux qui servaient sous ses ordres ».
L'Empereur lui-même, notre Empereur, aurait un jour lancé cette formule qui circule dans les états-majors : « Il n'y a pas de bons généraux russes, sauf Bagration. » Qu'il l'ait dit ou non, la phrase dit vrai : Bagration était la tête la plus dangereuse que nous ayons rencontrée dans ce pays immense.
La Moskova : la mort d'un prince
Le 7 septembre, sur les hauteurs de Borodino, Bagration commandait l'aile gauche russe et ses « flèches ». Pendant des heures, il tint ces positions contre des assauts répétés. C'est dans ce fracas qu'un éclat lui brisa la jambe. On l'emporta du champ de bataille, mais la blessure était trop grave.
Il mourut dix-sept jours plus tard, le 24 septembre, dans une propriété proche de Mojaïsk. La guerre continue. Mais il manquera à nos adversaires un homme de cette trempe, et c'est en soldats, non en vainqueurs exultants, que nous pouvons reconnaître ce qu'il fut : un prince de la guerre ancienne, fidèle à son rang jusqu'au dernier souffle.