Un Empire suspendu à une seule vie
Cette nuit, un homme seul a failli renverser l'État sur le seul bruit d'une mort. Ce n'est pas le complot qui m'alarme : c'est que, dans tout ce désordre, personne n'ait songé à prononcer le nom du Roi de Rome.
J'ai passé une partie de la nuit à recueillir, de porte en porte, ce que chacun croyait savoir. Vers trois heures du matin, un général en grand uniforme s'est présenté dans une caserne de Popincourt, un papier à la main. Ce papier annonçait la mort de l'Empereur sous les murs de Moscou, la déchéance de l'Empire, l'installation d'un gouvernement provisoire. Le général se nommait Malet ; il avait cinquante-huit ans, détenu depuis quatre ans pour un ancien complot et logé depuis dans une maison de santé, et son papier était un faux. Rien de tout cela n'était vrai. Et pourtant, pendant plusieurs heures, tout Paris a agi comme si cela l'était.
On a ouvert des cellules pour en tirer les généraux Lahorie et Guidal. On a arrêté chez eux, au petit matin, le duc de Rovigo, ministre de la Police, le préfet Pasquier, le chef de la police secrète Desmarest. Le préfet de la Seine, m'assure-t-on, faisait préparer une salle pour y recevoir ce prétendu gouvernement. Place Vendôme, un coup de pistolet a été tiré sur le gouverneur de Paris. Tout cela sur la foi d'un seul homme et d'un seul papier. Le coup n'a été brisé qu'avant midi, quand deux colonnes, sous les colonels Doucet et Laborde, ont mis la main sur l'imposteur — Doucet tenant en main des actes signés de l'Empereur après la date de sa mort supposée, preuve qu'il vivait encore.
Nous l'avons échappé belle, et je devrais m'en réjouir sans arrière-pensée. Je n'y parviens pas. Car en repassant cette nuit dans mon esprit, une chose m'arrête, et c'est elle que je veux dire ici. Ce n'est pas l'audace de Malet. C'est ce qui, autour de lui, n'a pas eu lieu.
Ce qui a manqué cette nuit
Voilà un homme qui, sur l'annonce d'une mort, se rend maître de la plus grande partie de la capitale vers dix heures du matin. Il arrête des ministres, il ébranle des préfets, il commande à des cohortes. Et pendant tout ce temps, je cherche en vain qui, dans Paris, a opposé à son papier la seule chose qui l'eût aussitôt réduit à rien : la continuité de l'État. Nul officier, nul magistrat n'a répondu ce qu'on répondait jadis à la mort d'un roi. Personne n'a dit : l'Empereur est mort, vive l'Empereur.
Que l'Empereur fût mort ou vivant, la question, en droit, n'était pas là. Nous avons un héritier. Le Roi de Rome est né le 20 mars de l'an dernier ; il porte son titre depuis le berceau. À supposer le trône vacant, il l'occupait à l'instant même, et tout ordre venu contre lui n'était qu'une usurpation manifeste. Il eût suffi d'un homme pour le rappeler, et le faux de Malet s'effondrait de lui-même.
Or cet homme ne s'est pas trouvé. L'enfant a dix-neuf mois ; il existe sur le papier des sénatus-consultes, il n'existe dans aucune des têtes qui commandaient cette nuit. On l'a titré, on ne l'a pas fait entrer dans les esprits. Le réflexe qui, sous nos rois, faisait passer la couronne d'un front à l'autre sans un instant de vide, ce réflexe-là nous manque. Voilà ce que la nuit du 22 au 23 octobre m'a appris, et c'est plus grave, à mon sens, que le complot lui-même.
À quoi sert l'hérédité
On feint parfois de trouver l'hérédité de l'Empire contraire aux principes de la Révolution. Ceux qui parlent ainsi oublient à quoi elle sert. Quand le Sénat, par le sénatus-consulte du 18 mai 1804, rendit la dignité impériale héréditaire dans la famille de l'Empereur, ce ne fut pas seulement pour flatter une dynastie. Ce fut, très précisément, pour ôter tout prix à l'assassinat du chef. Frapper un homme ne sert de rien si sa chute ne fait pas tomber l'État avec lui. En désignant d'avance le successeur, on désarme le poignard : il n'a plus rien à renverser.
Ceux qui gouvernaient alors avaient de bonnes raisons d'y penser. La machine infernale de la rue Saint-Nicaise, à la veille de Noël 1800, avait montré combien la vie du Premier Consul tenait à peu de chose, et combien de projets se nouaient autour de cette seule existence. L'hérédité fut la réponse à cette menace éprouvée : elle mettait entre l'assassin et son but toute une lignée réglée par la loi.
Je veux être juste, et rappeler qu'un homme s'y opposa. Au Tribunat, le 3 mai 1804, Carnot vota seul contre l'établissement de l'hérédité, au nom de la liberté. On peut respecter sa constance sans lui donner raison. Car ce qu'il refusait, c'était justement le rempart que cette nuit vient de rendre nécessaire. Et si je relis aujourd'hui le sénatus-consulte, je m'aperçois qu'il a réglé la succession, mais qu'il n'a rien réglé pour l'entre-deux. Que l'Empereur vienne à manquer tandis que son fils est encore au maillot, et je ne vois nulle part l'ordre précis qui dirait qui gouverne, en son nom, et sur quelle autorité. Qu'on ne m'oppose pas la régence d'absence confiée à l'Impératrice : régler qui expédie les affaires courantes pendant que l'Empereur est aux armées n'est pas régler la mort du souverain sous la minorité de l'héritier. Ce sont deux choses, et la seconde reste ouverte.
Une inquiétude, non un pronostic
Les anciens connaissaient ce péril mieux que nous. Quand Alexandre mourut à Babylone sans successeur affermi, son empire immense ne se transmit pas : il se partagea entre ses lieutenants, et les guerres de ce partage durèrent plus longtemps que ses conquêtes. Je ne compare pas les hommes ni les temps ; je rappelle seulement une vérité que l'histoire répète : un État qui repose sur une seule vie, et qui n'a pas mûri l'idée de sa continuité, porte en lui le désordre du jour où cette vie manquera.
Le complot de cette nuit est déjoué, les coupables sont sous les verrous, et la justice fera son office. Ce n'est pas d'eux que je m'inquiète. Je m'inquiète de nous. Nous avons vu, en quelques heures, combien il eût suffi de peu pour que le doute sur une seule existence ébranlât tout l'édifice. Un citoyen qui aime l'ordre a le droit de le dire tout haut : nous avons un héritier, il faut apprendre à y penser avant que la nécessité nous en fasse un devoir.