La Grande Armée a passé le Niémen : la plus formidable armée jamais réunie marche vers l'Est
Les premiers Bulletins parvenus à Paris l'annoncent à la France : dans la nuit du 23 au 24 juin, l'Empereur, à la tête d'une armée que nul siècle n'a vu l'égale, a franchi le Niémen et porté la guerre sur le territoire russe. Récit d'après les nouvelles officielles.
Paris a reçu, par les Bulletins de la Grande Armée que l'on commence de lire dans Le Moniteur, la grande nouvelle que la capitale attendait depuis des semaines : les hostilités sont ouvertes, et l'armée de Sa Majesté a passé le Niémen. C'est dans la nuit du 23 au 24 juin que les premières colonnes ont franchi le fleuve, du côté de Kovno, et porté l'aigle française sur la rive orientale.
Du quartier général de Wilkowiski, le 22 juin, l'Empereur avait adressé à ses soldats une proclamation que la France répète déjà : « Soldats, la seconde guerre de la Pologne est commencée. » Il y rappelait les serments jurés à Tilsit et aujourd'hui violés, et concluait par ces mots que l'on se redit dans les salons comme aux faubourgs : « Marchons donc en avant ! Passons le Niémen ! Portons la guerre sur son territoire. »
Ce que les nouvelles officielles donnent à voir tient du prodige. Jamais, de mémoire d'homme, une telle multitude d'hommes en armes ne s'était trouvée réunie sous un même commandement. On parle de plusieurs centaines de milliers de combattants ; et ce qui frappe plus encore que le nombre, c'est que toute l'Europe semble s'y être donné rendez-vous derrière les couleurs de l'Empire.
Le passage du fleuve
Selon les relations officielles, l'Empereur lui-même a voulu reconnaître les bords du Niémen avant le passage. Dans la nuit, les pontonniers ont jeté sur le fleuve les ponts de bateaux nécessaires à l'écoulement d'une armée de cette ampleur, et les troupes ont commencé de défiler dès les premières heures, l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie se succédant sans interruption.
La place de Kovno a été occupée ; l'ennemi, dit-on, n'a point disputé sérieusement le passage et s'est retiré devant nos avant-gardes. L'Empereur est demeuré quelques jours sur le Niémen pour ordonner la marche des corps et faire passer le fleuve aux divers contingents qui composent l'armée.
Tout, dans ces premières dépêches, respire la confiance et la rapidité. La machine immense s'est ébranlée sans heurt apparent, et l'on assure que les colonnes s'enfoncent déjà à l'intérieur des terres, à la poursuite d'un ennemi qui se dérobe.
Une armée de toute l'Europe
Ce n'est pas la seule France qui marche à l'Est. Aux côtés des régiments de l'Empire se rangent les Polonais, qui voient dans cette guerre la cause de leur patrie ; les contingents allemands de la Confédération du Rhin ; les Italiens du prince Eugène ; les Suisses, et nombre d'autres nations ralliées aux aigles. C'est, à proprement parler, une armée des peuples confédérés que conduit l'Empereur.
Les noms qui reviennent dans les Bulletins sont ceux qui ont fait la gloire des campagnes précédentes : le roi de Naples, prince Murat, à la tête de la cavalerie ; les maréchaux Davout, Ney, Oudinot, qui commandent les grands corps. C'est l'élite de l'armée impériale, et la France a peine à concevoir qu'une telle force puisse trouver, où que ce soit, un obstacle à sa mesure.
On dit que des défections nombreuses ont déjà éclairci les rangs ennemis dès l'abord, et que des officiers passés du côté français viennent grossir la cause de la Pologne. Nous le rapportons sous réserve, comme un bruit qui court avec les premières dépêches.
Premiers mouvements en avant
Les nouvelles les plus récentes parvenues jusqu'à nous portent que l'armée a poussé son mouvement au-delà de Kovno, vers l'intérieur, et que l'Empereur aurait fait son entrée dans la ville de Vilna à la fin du mois de juin. L'ennemi, partout, semble reculer plutôt que combattre.
Ces marches rapides, par un pays vaste et peu peuplé, exigent des troupes de grands efforts ; mais l'enthousiasme, assure-t-on, soutient le soldat, qui sait sous quel chef il marche et de quelle confiance l'Empereur entoure son entreprise. Nul ne saurait dire, à cette heure, jusqu'où portera cette marche ni où l'ennemi consentira enfin à tenir : ce sont là choses que les prochains Bulletins nous apprendront.
Paris, pour l'heure, se livre tout entier à l'espérance. Que la plus formidable armée jamais réunie ait, en quelques nuits, passé le Niémen et porté la guerre chez l'adversaire, voilà ce que les nouvelles officielles proclament, et ce que la capitale célèbre, dans l'attente des grands événements que l'on tient pour prochains.