MOSCOU ! La capitale des tsars est à nous
L'aigle impériale flotte sur le Kremlin. Sa Majesté l'Empereur et Roi est entrée le 14 septembre dans la cité sainte des Russes. La plus grande ville de l'empire d'Alexandre est française : la paix ne saurait plus tarder.
Gloire à la Grande Armée ! La nouvelle, attendue depuis des semaines avec une impatience fiévreuse, a éclaté hier dans la capitale comme un coup de canon des Invalides : Moscou est prise. Le Bulletin de la Grande Armée, que le Moniteur livre ce matin aux Parisiens, ne laisse plus place au doute. Le 14 de septembre, à deux heures de l'après-midi, Sa Majesté l'Empereur et Roi a fait son entrée dans la première des deux capitales de l'empire de Russie.
On se presse depuis l'aube aux abords du Palais et devant les boutiques où l'on affiche la feuille officielle. Des inconnus s'abordent, se serrent la main, se félicitent comme des frères. Aux fenêtres, on a sorti les drapeaux ; ce soir, dit-on, la ville sera illuminée.
La marche de nos armées a été foudroyante. Le Niémen franchi en juin, Smolensk emportée, l'armée russe enfin acculée à se battre sous les murs de la Moskova le 7 septembre, où le maréchal Koutousof a vu ses lignes rompues : tout cela a conduit nos aigles, en moins de trois mois, jusqu'au cœur même de l'empire ennemi.
Les Russes n'ont pas même osé défendre leurs murs. Plutôt que de risquer une seconde bataille rangée sous Moscou, le prince Koutousof a évacué la place et abandonné à l'Empereur la ville que tout chrétien d'Orient révère. Nos avant-gardes y sont entrées au pas, par les longues avenues, et c'est du haut du Kremlin que Sa Majesté contemple aujourd'hui la cité conquise.
Le maréchal Mortier, duc de Trévise, a été nommé gouverneur de la place. L'Empereur n'est pas venu détruire mais dicter la paix : c'est dans le palais même des souverains de Russie qu'il entend l'imposer.
À Paris, on n'en doute plus : la guerre est gagnée. Comment l'empereur Alexandre, ayant perdu sa capitale, sa Moscou tant aimée, pourrait-il refuser de traiter ? On donne déjà la paix pour faite. Dans les salons, on parie sur la date du courrier qui rapportera la signature.
Ce que dit le Bulletin
Le récit officiel rapporte que l'armée russe, battue à la Moskova, s'est dérobée sans livrer le combat sous les murs de la capitale. Le 14 septembre, nos troupes ont pénétré dans la ville par les faubourgs ; la Garde impériale et le premier corps ouvraient la marche.
Le Bulletin ne cache pas que la ville, à l'approche de nos colonnes, s'est en grande partie vidée de ses habitants. Le gouverneur russe, le comte Rostopchine, aurait fait évacuer la population et emporter les vivres, espérant nous laisser une cité dépouillée. Ce calcul de la défaite n'ôte rien à la grandeur de l'événement.
L'ivresse des salons
Il faut avoir vu, hier soir, l'animation des théâtres et des promenades pour comprendre ce que ce nom de Moscou remue dans les cœurs français. On y voit le terme d'une guerre, le couronnement d'une campagne sans pareille.
Les nouvellistes les mieux informés assurent que des plénipotentiaires seront bientôt dépêchés, et que de Moscou même partira le traité qui réglera le sort du continent. Rien n'est signé, certes ; mais qui, ayant lu le Bulletin de ce matin, oserait encore douter de l'issue ?