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Près de huit semaines, et toujours pas de paix : le silence de Moscou

Depuis que nos aigles ont planté leurs drapeaux sur le Kremlin, l'Europe attend. Près de huit semaines se sont écoulées ; le vingt-quatrième Bulletin, daté du quatorze octobre, ne souffle mot d'une capitulation. La rente recule. Les familles comptent les jours.

Notre correspondant politique Paris, 5 novembre 1812 5 min de lecture
La Grande Armee en retraite devant le Kremlin, decembre 1812.
Albrecht Adam, retraite des troupes francaises depuis Moscou (1830) — domaine public (Wikimedia Commons).

Le quatorze septembre, Sa Majesté Impériale faisait son entrée dans Moscou. La nouvelle, parvenue à Paris avec le retard ordinaire que lui impose la distance, avait soulevé dans la capitale un enthousiasme que les journaux se sont fait un devoir de relater. On croyait alors que la chute de l'ancienne capitale des tsars sonnerait, comme il est d'usage dans les guerres entre nations civilisées, le signal d'une négociation honorable.

Or il faut bien convenir, en ce cinquième jour de novembre, que cette négociation tarde à s'engager. Le vingt-quatrième Bulletin de la Grande Armée, publié en ces colonnes le premier du mois présent, nous informe que l'Empereur se trouvait encore à Moscou au quatorze octobre. Il ne fait nulle mention d'une démarche sérieuse du cabinet de Saint-Pétersbourg. L'Empereur Alexandre, dit-on, demeure silencieux.

Ce silence n'est point, à lui seul, une catastrophe. Les chancelleries ont leurs lenteurs ; la fierté des cours du Nord peut expliquer qu'on tarde à envoyer des plénipotentiaires. Le Moniteur universel a rappelé que les armées françaises occupent les positions les plus favorables, et que la saison, quoique avancée, reste supportable pour des troupes aguerries. Nous nous rangeons à cet avis, qui est celui des hommes instruits des choses militaires.

Il demeure pourtant que les deux Bulletins reçus ce mois-ci — le vingt-troisième et le vingt-quatrième — ont été moins abondants que leurs devanciers. Les détails de mouvement, les noms de régiments et de positions que le lecteur avait coutume d'y trouver font ici place à de brèves formules d'ensemble. On est en droit de supposer que la transmission depuis ces contrées éloignées subit des aléas que les courriers ne peuvent éviter.

La rente et les bourses : un indicateur que nul ne commente

Sans qu'il soit besoin de s'étendre sur des matières que la prudence commande de traiter avec réserve, on observera que la rente sur l'État, cotée à Paris, a poursuivi un mouvement de repli mesuré au cours des dernières semaines. Ce n'est point là une panique — les gens de bourse connaissent les ressauts des marchés, et la place de Paris a traversé bien des tempêtes. Mais l'incertitude sur la durée de la campagne et sur la date d'un règlement de paix n'est pas sans influer sur les esprits les plus posés.

Les maisons de commerce qui traitent avec le Levant et le Nord font état d'une prudente contraction de leurs engagements. On attend. C'est là le mot qui revient sur toutes les lèvres dans les couloirs de la Bourse comme dans les salons du faubourg Saint-Germain : on attend la nouvelle, on attend la lettre, on attend le Bulletin.

Les familles dans l'expectative

Ce journal reçoit chaque semaine des lettres de familles dont un fils, un époux ou un frère sert sous les aigles impériales en Russie. Certaines de ces lettres nous parviennent de Bordeaux, de Lyon, de Strasbourg, de villes dont les jeunes gens ont marché en juin dernier au passage du Niémen. Leurs auteurs ne demandent pas l'impossible : ils veulent savoir si leurs proches sont vivants, s'ils ont reçu leurs subsistances, si leurs blessures — car les bulletins mentionnent des batailles — ont été soignées.

Nous ne pouvons leur répondre que ce que les Bulletins nous apprennent, c'est-à-dire peu de chose de précis sur les individus. La Grande Armée compte plusieurs centaines de milliers d'hommes ; les noms ne peuvent figurer dans les communiqués officiels. Les familles doivent se résoudre à l'attente, que nous partageons avec elles.

On nous signale que certaines d'entre elles envoient leurs lettres directement au ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique, dans l'espoir d'obtenir des renseignements particuliers. Nous ignorons si ces démarches reçoivent réponse.

Ce que les Bulletins ne disent pas

Le vingt-quatrième Bulletin, qui fait date du quatorze octobre, décrit l'Armée comme maîtresse de ses positions et l'Empereur comme présent à Moscou, attentif aux affaires de l'Empire. Il ne signale aucun mouvement offensif de l'ennemi d'une ampleur digne de mention. Le temps, écrit-on, est devenu sensiblement plus froid, sans que cela altère le moral des troupes.

Ce que le Bulletin ne dit pas, le lecteur avisé peut s'en inquiéter sans pour autant céder au découragement. Cinq semaines d'occupation d'une capitale ne suffisent pas toujours à plier la volonté d'un souverain. L'Histoire nous offre des exemples de résistances opiniâtres, même dans des situations qui paraissaient désespérées. On peut supposer que Sa Majesté, instruite de ces précédents, dispose des ressources nécessaires pour amener le tsar à composition — mais selon quelles voies, en quel délai, nous ne sommes pas en mesure de le dire.

Ce journal s'en tiendra aux faits établis et aux informations officiellement transmises. Il laissera aux gazettes étrangères — dont certaines parviennent à Paris par des canaux détournés — le soin d'agiter des hypothèses que rien ne fonde encore avec certitude.

Une affaire intérieure qui rappelle la fragilité des communications

La récente tentative du général Malet — promptement étouffée, ses auteurs justement punis par les arrêts du tribunal militaire le vingt-neuf octobre dernier — a mis en lumière à quel point l'absence de l'Empereur et la lenteur des nouvelles de Russie peuvent nourrir des imaginations désordonnées. L'Empire a démontré sa solidité en quelques heures ; il n'en demeure pas moins que cet épisode souligne combien le pays a besoin d'informations régulières et fiables sur la situation en campagne.

C'est pourquoi nous appelons, au nom de nos lecteurs, à ce que les Bulletins, lorsque les circonstances le permettent, parviennent à Paris avec une régularité accrue. L'attachement du peuple français à son Empereur n'est pas en cause — il a été une nouvelle fois prouvé. Mais cet attachement se nourrit de confiance, et la confiance se nourrit de vérité.

Le contexte

Napoléon entre dans Moscou le 14 septembre 1812 après la bataille de la Moskova (7 septembre). La ville est en grande partie incendiée par les Russes lors de leur retraite.

Le tsar Alexandre Ier refuse de négocier. Napoléon envoie le général Lauriston auprès de Koutouzov début octobre pour demander l'ouverture de pourparlers — sans résultat.

Les Bulletins de la Grande Armée parviennent à Paris avec un décalage de plusieurs semaines. En novembre 1812, les bulletins 23 et 24 (datés des 8 et 14 octobre) sont les plus récents disponibles.

La rente française connaît une baisse progressive depuis l'entrée en campagne, accentuée par l'incertitude sur la durée et l'issue des opérations.

Le complot du général Malet (23 octobre 1812), qui diffuse une fausse nouvelle de la mort de Napoléon en Russie, est déjoué en quelques heures. Les principaux conjurés sont exécutés le 29 octobre.

À la date du 5 novembre 1812, Paris ignore encore que la Grande Armée a quitté Moscou (départ entre le 18 et le 23 octobre) et que la retraite a commencé.

État des informations

Cet article restitue le point de vue d'un journaliste parisien au 5 novembre 1812, sous la censure impériale. Il ne sait pas que la Grande Armée est déjà en retraite. Aucune information postérieure à cette date n'est mobilisée dans le corps de l'article.

Ce que l’on sait

  • Napoléon occupe Moscou depuis le 14 septembre 1812.
  • Le vingt-quatrième Bulletin (14 octobre) est le plus récent disponible à Paris au 5 novembre.
  • Aucune capitulation russe ni ouverture de négociation officielle n'a été annoncée.
  • Le complot Malet (23 oct.) a été déjoué ; les exécutions ont eu lieu le 29 octobre.
  • La rente est en repli modéré depuis plusieurs semaines.

Ce que l’on ignore

  • La Grande Armée a quitté Moscou entre le 18 et le 23 octobre — fait totalement ignoré de Paris au 5 novembre.
  • L'état réel des troupes, les pertes depuis la Moskova, le moral des soldats.
  • La nature exacte et l'issue de la mission Lauriston auprès de Koutouzov.
  • Les intentions réelles d'Alexandre Ier : négociation différée ou refus définitif ?
  • Les conditions météorologiques en Russie et leur incidence sur la campagne.

Sources historiques utilisées

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Campagne de Russie — Wikipédia

Chronologie de la campagne, entrée à Moscou (14 septembre), départ (18-23 octobre), Bulletins de la Grande Armée. Consulté via fr.wikipedia.org/wiki/Campagne_de_Russie et fr.wikipedia.org/wiki/Bulletins_de_la_Grande_Arm%C3%A9e et fr.wikipedia.org/wiki/Prise_de_Moscou.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Article rédigé en mode immersif : la voix, les angles et les silences sont ceux d'un journaliste parisien soumis à la censure impériale au 5 novembre 1812. Le ton mesuré, les formules d'attente prudente et la mention oblique de l'affaire Malet sont des reconstructions plausibles d'après les pratiques de la presse officielle de l'Empire (Le Moniteur universel). Aucun spoiler sur la retraite ni sur l'issue de la campagne n'est glissé dans le corps.

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