Près de huit semaines, et toujours pas de paix : le silence de Moscou
Depuis que nos aigles ont planté leurs drapeaux sur le Kremlin, l'Europe attend. Près de huit semaines se sont écoulées ; le vingt-quatrième Bulletin, daté du quatorze octobre, ne souffle mot d'une capitulation. La rente recule. Les familles comptent les jours.
Le quatorze septembre, Sa Majesté Impériale faisait son entrée dans Moscou. La nouvelle, parvenue à Paris avec le retard ordinaire que lui impose la distance, avait soulevé dans la capitale un enthousiasme que les journaux se sont fait un devoir de relater. On croyait alors que la chute de l'ancienne capitale des tsars sonnerait, comme il est d'usage dans les guerres entre nations civilisées, le signal d'une négociation honorable.
Or il faut bien convenir, en ce cinquième jour de novembre, que cette négociation tarde à s'engager. Le vingt-quatrième Bulletin de la Grande Armée, publié en ces colonnes le premier du mois présent, nous informe que l'Empereur se trouvait encore à Moscou au quatorze octobre. Il ne fait nulle mention d'une démarche sérieuse du cabinet de Saint-Pétersbourg. L'Empereur Alexandre, dit-on, demeure silencieux.
Ce silence n'est point, à lui seul, une catastrophe. Les chancelleries ont leurs lenteurs ; la fierté des cours du Nord peut expliquer qu'on tarde à envoyer des plénipotentiaires. Le Moniteur universel a rappelé que les armées françaises occupent les positions les plus favorables, et que la saison, quoique avancée, reste supportable pour des troupes aguerries. Nous nous rangeons à cet avis, qui est celui des hommes instruits des choses militaires.
Il demeure pourtant que les deux Bulletins reçus ce mois-ci — le vingt-troisième et le vingt-quatrième — ont été moins abondants que leurs devanciers. Les détails de mouvement, les noms de régiments et de positions que le lecteur avait coutume d'y trouver font ici place à de brèves formules d'ensemble. On est en droit de supposer que la transmission depuis ces contrées éloignées subit des aléas que les courriers ne peuvent éviter.
La rente et les bourses : un indicateur que nul ne commente
Sans qu'il soit besoin de s'étendre sur des matières que la prudence commande de traiter avec réserve, on observera que la rente sur l'État, cotée à Paris, a poursuivi un mouvement de repli mesuré au cours des dernières semaines. Ce n'est point là une panique — les gens de bourse connaissent les ressauts des marchés, et la place de Paris a traversé bien des tempêtes. Mais l'incertitude sur la durée de la campagne et sur la date d'un règlement de paix n'est pas sans influer sur les esprits les plus posés.
Les maisons de commerce qui traitent avec le Levant et le Nord font état d'une prudente contraction de leurs engagements. On attend. C'est là le mot qui revient sur toutes les lèvres dans les couloirs de la Bourse comme dans les salons du faubourg Saint-Germain : on attend la nouvelle, on attend la lettre, on attend le Bulletin.
Les familles dans l'expectative
Ce journal reçoit chaque semaine des lettres de familles dont un fils, un époux ou un frère sert sous les aigles impériales en Russie. Certaines de ces lettres nous parviennent de Bordeaux, de Lyon, de Strasbourg, de villes dont les jeunes gens ont marché en juin dernier au passage du Niémen. Leurs auteurs ne demandent pas l'impossible : ils veulent savoir si leurs proches sont vivants, s'ils ont reçu leurs subsistances, si leurs blessures — car les bulletins mentionnent des batailles — ont été soignées.
Nous ne pouvons leur répondre que ce que les Bulletins nous apprennent, c'est-à-dire peu de chose de précis sur les individus. La Grande Armée compte plusieurs centaines de milliers d'hommes ; les noms ne peuvent figurer dans les communiqués officiels. Les familles doivent se résoudre à l'attente, que nous partageons avec elles.
On nous signale que certaines d'entre elles envoient leurs lettres directement au ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique, dans l'espoir d'obtenir des renseignements particuliers. Nous ignorons si ces démarches reçoivent réponse.
Ce que les Bulletins ne disent pas
Le vingt-quatrième Bulletin, qui fait date du quatorze octobre, décrit l'Armée comme maîtresse de ses positions et l'Empereur comme présent à Moscou, attentif aux affaires de l'Empire. Il ne signale aucun mouvement offensif de l'ennemi d'une ampleur digne de mention. Le temps, écrit-on, est devenu sensiblement plus froid, sans que cela altère le moral des troupes.
Ce que le Bulletin ne dit pas, le lecteur avisé peut s'en inquiéter sans pour autant céder au découragement. Cinq semaines d'occupation d'une capitale ne suffisent pas toujours à plier la volonté d'un souverain. L'Histoire nous offre des exemples de résistances opiniâtres, même dans des situations qui paraissaient désespérées. On peut supposer que Sa Majesté, instruite de ces précédents, dispose des ressources nécessaires pour amener le tsar à composition — mais selon quelles voies, en quel délai, nous ne sommes pas en mesure de le dire.
Ce journal s'en tiendra aux faits établis et aux informations officiellement transmises. Il laissera aux gazettes étrangères — dont certaines parviennent à Paris par des canaux détournés — le soin d'agiter des hypothèses que rien ne fonde encore avec certitude.
Une affaire intérieure qui rappelle la fragilité des communications
La récente tentative du général Malet — promptement étouffée, ses auteurs justement punis par les arrêts du tribunal militaire le vingt-neuf octobre dernier — a mis en lumière à quel point l'absence de l'Empereur et la lenteur des nouvelles de Russie peuvent nourrir des imaginations désordonnées. L'Empire a démontré sa solidité en quelques heures ; il n'en demeure pas moins que cet épisode souligne combien le pays a besoin d'informations régulières et fiables sur la situation en campagne.
C'est pourquoi nous appelons, au nom de nos lecteurs, à ce que les Bulletins, lorsque les circonstances le permettent, parviennent à Paris avec une régularité accrue. L'attachement du peuple français à son Empereur n'est pas en cause — il a été une nouvelle fois prouvé. Mais cet attachement se nourrit de confiance, et la confiance se nourrit de vérité.