Moscou livrée aux flammes : la ville des tsars n’est plus que cendres
Entrée dans la ville sainte au lendemain de la victoire, la Grande Armée n’a trouvé qu’un brasier. Selon le Moniteur, des forcenés lâchés par le gouverneur Rostopchine ont incendié leur propre capitale. Près des trois quarts de Moscou ont brûlé.
Les dépêches parvenues à Paris ne laissent plus place au doute : Moscou, l’antique capitale des tsars, a brûlé. Le Moniteur universel du 4 octobre a porté la nouvelle à la connaissance du public, et les courriers qui se succèdent depuis en confirment l’ampleur. Du 14 au 20 septembre, six jours durant, le feu a couru de quartier en quartier, dévorant les palais de bois comme les entrepôts, jusqu’à réduire la cité en un champ de cendres.
Les premières estimations rapportées par les services de l’Empereur sont accablantes : près des trois quarts de la ville seraient détruits. On parle de quelque sept mille maisons consumées sur les neuf mille cinq cents que comptait Moscou, sans compter les boutiques, les magasins et nombre d’églises. Une capitale entière, l’une des plus vastes de l’Europe, livrée au brasier en moins d’une semaine.
Telle qu’elle est présentée à Paris par le Moniteur, l’affaire ne souffre guère d’ambiguïté. Le journal officiel attribue l’incendie à des « forcenés ivres », tirés des prisons et lâchés dans la ville par le comte Rostopchine, gouverneur de Moscou, avec mission d’y porter le feu avant l’arrivée des troupes françaises. On aurait retiré les pompes de la ville pour ôter tout moyen de combattre les flammes. Ainsi les Russes auraient-ils détruit de leurs propres mains ce qu’ils ne pouvaient défendre.
C’est dire l’étrange goût de cette victoire. La Grande Armée est maîtresse de Moscou, l’Empereur loge au Kremlin, au cœur même de la ville sainte de la Russie. Mais que vaut une capitale dont il ne reste que les murs noircis ? On était entré dans une ville ; on tient un monceau de ruines.
Une victoire qui n’a pas de capitulation
Au lendemain de la grande bataille livrée devant Moscou, l’armée impériale a fait son entrée dans la ville sans avoir à en forcer les portes. Les troupes russes s’étaient retirées, et avec elles une grande partie de la population, abandonnant aux vainqueurs une cité étrangement silencieuse. Quelques heures à peine après l’occupation, les premiers foyers s’allumaient.
L’Empereur s’est établi au Kremlin, dans les murs mêmes d’où régnaient les tsars. Le symbole est éclatant : depuis cette forteresse, le maître de l’Europe domine la plus ancienne des capitales russes. Nul souverain occidental n’avait jamais porté ses aigles aussi loin vers l’orient.
Reste une question, et elle pèse sur toutes les autres : Moscou prise, la guerre n’est pas finie pour autant. On attend de Saint-Pétersbourg la nouvelle d’une capitulation, d’une démarche, d’une parole. Le Tsar, jusqu’ici, se tait. Une victoire sans paix n’est qu’une victoire suspendue.
La thèse de Paris : la barbarie d’un gouverneur
Les nouvelles officielles ne se contentent pas de décrire le désastre : elles en désignent l’auteur. Le comte Rostopchine, gouverneur militaire de Moscou, aurait organisé lui-même la destruction de sa ville plutôt que de la laisser intacte aux mains de l’ennemi. On rapporte qu’il aurait fait évacuer les prisons, distribué des matières incendiaires, et veillé à ce que les pompes fussent emmenées hors des murs.
À Paris, le procédé soulève l’indignation. Brûler sa propre capitale, sacrifier les demeures, les sanctuaires et les trésors d’un peuple entier pour priver l’adversaire d’un abri : voilà qui passe pour un acte de furie, contraire aux usages des nations policées. Le Moniteur ne ménage pas ses mots et présente cette politique de la terre brûlée comme la marque d’une cruauté barbare.
On rappelle aussi que le gouverneur aurait, dit-on, incendié de ses mains sa propre maison de campagne, laissant un écrit pour signifier qu’il préférait la voir en cendres que livrée aux Français. Si le fait est avéré, il donne la mesure de l’esprit dans lequel cette campagne se mène désormais.
Cendres et fortune des armes
Il faut se garder, à cette heure, de mesurer trop vite les conséquences. La possession de Moscou demeure un gage considérable entre les mains de l’Empereur, et nul ne saurait préjuger des résolutions qu’elle inspirera à la cour de Russie. Les courriers mettent de longues semaines à franchir les distances qui nous séparent du théâtre des opérations, et les nouvelles nous parviennent toujours avec le retard de l’éloignement.
Ce que l’on tient pour certain, c’est qu’une grande capitale a péri par le feu, et que ses habitants comme ses vainqueurs en ont éprouvé le malheur. Le reste — l’issue de cette guerre, la réponse du Tsar — appartient encore à l’avenir. La rédaction s’en tient à ce qu’elle peut savoir aujourd’hui.