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Krasnoï : Ney, qu'on croyait mort, a reparu

Le maréchal Ney, donné pour perdu depuis le 17 novembre, a rejoint l'armée avec une poignée d'hommes après avoir franchi le Dniepr sur la glace. Quatre jours d'angoisse, de rumeurs, et l'une des épopées les plus stupéfiantes de cette retraite de Russie.

Notre correspondant aux armées Paris, 17 décembre 1812 5 min de lecture
Portrait du maréchal Michel Ney, duc d’Elchingen.
Jean-Louis-Ernest Meissonier, portrait du marechal Ney — domaine public (Wikimedia Commons).

On le croyait mort. Depuis le 17 novembre, depuis que les colonnes russes du général Miloradovitch avaient refermé leur étau sur l'arrière-garde et que le IIIe Corps avait cessé de donner de ses nouvelles, le nom du maréchal Michel Ney circulait dans les états-majors avec cette retenue qu'on adopte pour les noms des disparus. L'Empereur lui-même, dit-on, avait laissé échapper un soupir d'abattement. « J'aurais donné trois cent millions pour sauver Ney. »

Le 20 novembre, Michel Ney est réapparu.

Il avait avec lui moins de neuf cents hommes — tout ce qui restait d'un corps qui en comptait encore quelque huit mille quelques jours plus tôt. Ils avaient marché dans la nuit, sous la neige, par des chemins que nulle carte ne figurait, cherchant à distance les feux des bivouacs amis. Et ils avaient franchi le Dniepr sur la glace — une glace fragile, qui craquait sous les pieds, qui céda par endroits, qui engloutit des hommes et du matériel — mais qui, pour les survivants, fut la route du salut.

L'arrière-garde de Krasnoï

Pour comprendre ce qui s'est passé entre le 15 et le 19 novembre sur les routes glacées entre Smolensk et Orcha, il faut revenir à la disposition que l'Empereur avait arrêtée lors de la retraite. La Grande Armée, décimée depuis Moscou, s'efforçait de descendre vers l'ouest en colonnes séparées. La Garde impériale marchait en tête avec Napoléon ; Eugène de Beauharnais, Davout et Ney suivaient dans cet ordre, chacun devant protéger le corps qui le précédait.

À Krasnoï, du 15 au 17 novembre, l'armée russe du général Miloradovitch coupa la route. Les corps d'Eugène et de Davout passèrent au prix de combats violents, avec des pertes sévères. Quand vint le tour du IIIe Corps de Ney, les Russes étaient en force et la route était fermée. Ney attaqua de front. Il fut repoussé. Il attaqua encore. Le soir du 17, il était cerné.

Le général russe lui fit parvenir une sommation de rendre les armes. Le maréchal, dit-on, n'y répondit pas — ou plus exactement répondit en faisant remettre en colonne ce qu'il lui restait de troupes et en cherchant, vers le nord, un passage que les Russes n'auraient pas bouché.

La traversée du Dniepr

Ce qui suivit tient davantage du récit d'aventure que du rapport militaire. Guidé par un habitant du pays, Ney conduisit ses hommes à travers les bois, les contourna dans l'obscurité, et parvint au bord du Dniepr dans la nuit du 18 au 19 novembre. Le fleuve était pris en glace, mais d'une glace récente, incertaine. Des éclaireurs passèrent les premiers. La glace tint. On fit traverser les fantassins par petits groupes. Un canon fut perdu, englouti par les eaux noires. Des hommes glissèrent, tombèrent, ne se relevèrent pas.

Mais le gros passa. Sur l'autre rive, Ney fit rejoindre Orcha par des chemins détournés, évitant les détachements russes qui quadrillaient la région. À l'aube du 20, les vedettes de l'avant-garde du prince Eugène signalèrent une colonne qui approchait par le nord. On prit d'abord les arrivants pour des Russes. Puis on reconnut les uniformes français — déchirés, brûlés, couverts de neige. Et à leur tête, indemne, le bonnet de fourrure enfoncé sur le front, le maréchal Ney.

« Le Brave des braves »

L'Empereur, rapporte-t-on, l'étreignit. C'est à ce moment, ou peu après, que l'on prête à Napoléon la formule qui circule désormais dans tous les cercles militaires : il aurait appelé Ney « le Brave des braves ». On dit que l'Empereur avoua ne jamais avoir ressenti pareille joie depuis Marengo. Ces paroles ne sont pas encore officielles à Paris, et nous les rapportons pour ce qu'elles sont : des nouvelles transmises de bouche à oreille, par des officiers qui rentrèrent les premiers de cet enfer blanc. Mais le retour du maréchal, lui, est un fait.

Michel Ney est né à Sarrelouis en janvier 1769. Fils d'un tonnelier, il entra à dix-neuf ans dans la cavalerie légère et gravit tous les échelons à la force du bras et du sabre. Hussard, adjudant, officier de l'Armée du Rhin, général de brigade à vingt-six ans : il n'est pas une campagne de la République puis de l'Empire qui ne porte une trace de son passage. En 1808, il fut fait duc d'Elchingen pour ses exploits. En 1809, il prit part à la bataille de Wagram. La Grande Armée, depuis des années, le sait là où ça brûle — et il brûle avec elle.

À Krasnoï, ce qu'il fit dépasse ce que l'on attendait même de lui. Cerné, sans cavalerie suffisante pour forcer un passage, sans artillerie assez lourde pour écraser les Russes en position, il choisit la seule issue que personne n'avait prévue : disparaître dans la nuit et réapparaître de l'autre côté. C'est une manœuvre que les manuels d'état-major ne décrivent pas, parce qu'elle ne relève pas de la doctrine. Elle relève du caractère.

Ce que rapportent les rescapés

Les hommes du IIIe Corps qui sont rentrés avec Ney ne sont plus en état de combattre. Ils portent les marques de plusieurs semaines de retraite dans des conditions que les gazettes de Paris ne peuvent qu'imaginer : froid extrême, famine, marches forcées de nuit, combats d'arrière-garde quotidiens. Plusieurs de nos correspondants qui les ont croisés à Vilna ou à Kœnigsberg rapportent qu'ils marchent en silence, les yeux perdus, et qu'il faut parfois insister pour qu'ils vous donnent leur nom.

Le 29e Bulletin de la Grande Armée, dont les extraits ont commencé à circuler dans les chancelleries, confirme les pertes considérables subies lors de la retraite depuis Moscou, sans dissimuler la gravité de la situation. Pour la première fois depuis longtemps, un bulletin officiel parle de « rigueurs de la saison » et de « calamités » — le mot est du Bulletin lui-même. Il mentionne brièvement le maréchal Ney sous son titre de duc d'Elchingen, notant sa traversée du Dniepr, mais sans détailler l'épopée de Krasnoï dans toute son étendue. Dans ce tableau sombre, la réapparition du maréchal fait figure d'exception : ce sont des nouvelles qui n'arrivent pas à être mauvaises.

Le contexte

La Grande Armée quitta Moscou le 19 octobre 1812, après l'incendie de la ville et l'échec des tentatives de négociation avec Alexandre Ier. La retraite s'effectua vers l'ouest sur la route de Smolensk, dans des conditions climatiques de plus en plus sévères.

Le IIIe Corps d'armée, commandé par le maréchal Ney, assura la fonction d'arrière-garde lors des dernières étapes de la retraite vers Smolensk. Cette position exposée l'obligea à combattre quotidiennement les avant-gardes russes qui harcelaient la colonne.

La bataille de Krasnoï se déroula du 15 au 18 novembre 1812. Elle opposa les corps de Napoléon aux forces du général russe Miloradovitch, qui tentèrent de couper la retraite française sur la route Smolensk-Orcha.

Le 29e Bulletin de la Grande Armée, daté du 3 décembre 1812, fut publié dans le Moniteur universel du 16 décembre 1812. C'est le premier document officiel français à reconnaître publiquement l'ampleur des pertes subies lors de la campagne de Russie.

État des informations

Cet article est rédigé du seul point de vue connaissable à Paris au 17 décembre 1812, sur la base des premières dépêches et des récits d'officiers rentrés de campagne. Le 29e Bulletin vient de paraître ; de nombreux détails sur les opérations de novembre restent encore obscurs. Aucune allusion n'est faite à des événements postérieurs à cette date. Les paroles prêtées à Napoléon et la formule « Brave des braves » sont signalées comme des propos rapportés, non comme des faits établis.

Ce que l’on sait

  • Le maréchal Ney commandait le IIIe Corps, qui assurait l'arrière-garde lors de la retraite depuis Smolensk.
  • Le IIIe Corps fut coupé par les forces russes du général Miloradovitch vers le 17 novembre 1812 sur la route de Krasnoï.
  • Ney parvint à traverser le Dniepr sur la glace avec une partie de ses hommes et rejoignit l'armée aux environs du 20 novembre 1812.
  • Le 29e Bulletin de la Grande Armée, publié dans le Moniteur universel du 16 décembre 1812, confirme les pertes catastrophiques de la campagne et mentionne Ney sous son titre de duc d'Elchingen.
  • Napoléon aurait exprimé un grand soulagement au retour de Ney, selon les témoignages d'officiers présents.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre exact de survivants du IIIe Corps qui franchirent le Dniepr avec Ney n'est pas encore établi avec précision à Paris.
  • Les pertes exactes du corps de Ney lors des combats de Krasnoï et de la traversée ne sont pas connues à cette date.
  • Les détails précis du chemin suivi par Ney pour rejoindre le Dniepr ne sont pas confirmés par des sources officielles accessibles à Paris.
  • Les termes exacts des paroles attribuées à Napoléon lors du retour de Ney ne sont pas encore authentifiés.

Sources historiques utilisées

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Wikipédia — Campagne de Russie (1812)

Vue d'ensemble de la retraite depuis Moscou, chronologie des corps d'armée, rôle de l'arrière-garde.

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Bataille de Krasnoï — Wikipédia FR

Détails des combats du 15 au 18 novembre 1812, encerclement du IIIe Corps de Ney, forces russes engagées sous Miloradovitch, traversée du Dniepr.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Article rédigé en immersion dans le point de vue d'un correspondant militaire parisien du 17 décembre 1812, au lendemain de la publication du 29e Bulletin dans le Moniteur universel. Aucun fait postérieur à cette date — et en particulier rien sur le destin ultérieur du maréchal Ney — n'est mentionné ou suggéré.

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