Krasnoï : Ney, qu'on croyait mort, a reparu
Le maréchal Ney, donné pour perdu depuis le 17 novembre, a rejoint l'armée avec une poignée d'hommes après avoir franchi le Dniepr sur la glace. Quatre jours d'angoisse, de rumeurs, et l'une des épopées les plus stupéfiantes de cette retraite de Russie.
On le croyait mort. Depuis le 17 novembre, depuis que les colonnes russes du général Miloradovitch avaient refermé leur étau sur l'arrière-garde et que le IIIe Corps avait cessé de donner de ses nouvelles, le nom du maréchal Michel Ney circulait dans les états-majors avec cette retenue qu'on adopte pour les noms des disparus. L'Empereur lui-même, dit-on, avait laissé échapper un soupir d'abattement. « J'aurais donné trois cent millions pour sauver Ney. »
Le 20 novembre, Michel Ney est réapparu.
Il avait avec lui moins de neuf cents hommes — tout ce qui restait d'un corps qui en comptait encore quelque huit mille quelques jours plus tôt. Ils avaient marché dans la nuit, sous la neige, par des chemins que nulle carte ne figurait, cherchant à distance les feux des bivouacs amis. Et ils avaient franchi le Dniepr sur la glace — une glace fragile, qui craquait sous les pieds, qui céda par endroits, qui engloutit des hommes et du matériel — mais qui, pour les survivants, fut la route du salut.
L'arrière-garde de Krasnoï
Pour comprendre ce qui s'est passé entre le 15 et le 19 novembre sur les routes glacées entre Smolensk et Orcha, il faut revenir à la disposition que l'Empereur avait arrêtée lors de la retraite. La Grande Armée, décimée depuis Moscou, s'efforçait de descendre vers l'ouest en colonnes séparées. La Garde impériale marchait en tête avec Napoléon ; Eugène de Beauharnais, Davout et Ney suivaient dans cet ordre, chacun devant protéger le corps qui le précédait.
À Krasnoï, du 15 au 17 novembre, l'armée russe du général Miloradovitch coupa la route. Les corps d'Eugène et de Davout passèrent au prix de combats violents, avec des pertes sévères. Quand vint le tour du IIIe Corps de Ney, les Russes étaient en force et la route était fermée. Ney attaqua de front. Il fut repoussé. Il attaqua encore. Le soir du 17, il était cerné.
Le général russe lui fit parvenir une sommation de rendre les armes. Le maréchal, dit-on, n'y répondit pas — ou plus exactement répondit en faisant remettre en colonne ce qu'il lui restait de troupes et en cherchant, vers le nord, un passage que les Russes n'auraient pas bouché.
La traversée du Dniepr
Ce qui suivit tient davantage du récit d'aventure que du rapport militaire. Guidé par un habitant du pays, Ney conduisit ses hommes à travers les bois, les contourna dans l'obscurité, et parvint au bord du Dniepr dans la nuit du 18 au 19 novembre. Le fleuve était pris en glace, mais d'une glace récente, incertaine. Des éclaireurs passèrent les premiers. La glace tint. On fit traverser les fantassins par petits groupes. Un canon fut perdu, englouti par les eaux noires. Des hommes glissèrent, tombèrent, ne se relevèrent pas.
Mais le gros passa. Sur l'autre rive, Ney fit rejoindre Orcha par des chemins détournés, évitant les détachements russes qui quadrillaient la région. À l'aube du 20, les vedettes de l'avant-garde du prince Eugène signalèrent une colonne qui approchait par le nord. On prit d'abord les arrivants pour des Russes. Puis on reconnut les uniformes français — déchirés, brûlés, couverts de neige. Et à leur tête, indemne, le bonnet de fourrure enfoncé sur le front, le maréchal Ney.
« Le Brave des braves »
L'Empereur, rapporte-t-on, l'étreignit. C'est à ce moment, ou peu après, que l'on prête à Napoléon la formule qui circule désormais dans tous les cercles militaires : il aurait appelé Ney « le Brave des braves ». On dit que l'Empereur avoua ne jamais avoir ressenti pareille joie depuis Marengo. Ces paroles ne sont pas encore officielles à Paris, et nous les rapportons pour ce qu'elles sont : des nouvelles transmises de bouche à oreille, par des officiers qui rentrèrent les premiers de cet enfer blanc. Mais le retour du maréchal, lui, est un fait.
Michel Ney est né à Sarrelouis en janvier 1769. Fils d'un tonnelier, il entra à dix-neuf ans dans la cavalerie légère et gravit tous les échelons à la force du bras et du sabre. Hussard, adjudant, officier de l'Armée du Rhin, général de brigade à vingt-six ans : il n'est pas une campagne de la République puis de l'Empire qui ne porte une trace de son passage. En 1808, il fut fait duc d'Elchingen pour ses exploits. En 1809, il prit part à la bataille de Wagram. La Grande Armée, depuis des années, le sait là où ça brûle — et il brûle avec elle.
À Krasnoï, ce qu'il fit dépasse ce que l'on attendait même de lui. Cerné, sans cavalerie suffisante pour forcer un passage, sans artillerie assez lourde pour écraser les Russes en position, il choisit la seule issue que personne n'avait prévue : disparaître dans la nuit et réapparaître de l'autre côté. C'est une manœuvre que les manuels d'état-major ne décrivent pas, parce qu'elle ne relève pas de la doctrine. Elle relève du caractère.
Ce que rapportent les rescapés
Les hommes du IIIe Corps qui sont rentrés avec Ney ne sont plus en état de combattre. Ils portent les marques de plusieurs semaines de retraite dans des conditions que les gazettes de Paris ne peuvent qu'imaginer : froid extrême, famine, marches forcées de nuit, combats d'arrière-garde quotidiens. Plusieurs de nos correspondants qui les ont croisés à Vilna ou à Kœnigsberg rapportent qu'ils marchent en silence, les yeux perdus, et qu'il faut parfois insister pour qu'ils vous donnent leur nom.
Le 29e Bulletin de la Grande Armée, dont les extraits ont commencé à circuler dans les chancelleries, confirme les pertes considérables subies lors de la retraite depuis Moscou, sans dissimuler la gravité de la situation. Pour la première fois depuis longtemps, un bulletin officiel parle de « rigueurs de la saison » et de « calamités » — le mot est du Bulletin lui-même. Il mentionne brièvement le maréchal Ney sous son titre de duc d'Elchingen, notant sa traversée du Dniepr, mais sans détailler l'épopée de Krasnoï dans toute son étendue. Dans ce tableau sombre, la réapparition du maréchal fait figure d'exception : ce sont des nouvelles qui n'arrivent pas à être mauvaises.