Tribune — Le froid seul a-t-il vaincu la Grande Armée ?
Un lecteur attentif relit le 29e Bulletin et s'interroge : suffit-il d'invoquer le thermomètre pour rendre compte de l'une des plus rudes retraites qu'ait connue une armée de notre temps ?
Le 29e Bulletin, que Le Moniteur universel nous a livré avant-hier, a produit sur tous les esprits l'effet d'un coup de foudre par temps clair. On savait la campagne difficile ; on ignorait l'étendue du désastre. Sa Majesté elle-même, dont nous apprenons qu'elle vient de rentrer à Paris dans la nuit du 18, a jugé bon de prendre la plume — ou d'en dicter les termes — pour instruire la nation de la vérité. Cette vérité, il convient de la lire avec la déférence que nous devons aux communications officielles, et avec la réflexion que nous devons à nous-mêmes.
Le Bulletin attribue l'essentiel du désastre à un froid subit et extraordinaire survenu après le 6 novembre. Vingt degrés sous zéro, dit-il, ont en quelques jours défait ce que les armées ennemies n'avaient pu entamer. Nul ne contestera la rigueur de l'hiver russe, ni les souffrances inouïes qu'il impose à des hommes nés sous des cieux plus cléments. Ceux qui reviennent en portent les marques sur leurs corps.
Mais il est permis, sans témérité ni impiété, de se demander si le froid seul peut rendre compte de tout. Un homme de lecture un peu étendue se souvient que le roi de Suède Charles XII, voilà un peu plus d'un siècle, avait lui aussi lancé ses armées vers l'orient russe. L'hiver 1708-1709, dit-on dans les histoires, fut l'un des plus cruels qu'ait connus l'Europe. Pourtant, à Poltava en juin 1709, c'est au printemps que l'armée suédoise fut écrasée — après que les privations et la retraite l'eurent épuisée tout l'hiver. Le froid, en ce temps-là, avait préparé la défaite ; il ne l'avait pas causée seul.
La terre brûlée et le refus de la bataille rangée
Le Bulletin mentionne que l'ennemi a brûlé Moscou à notre entrée, et que les vivres ont manqué tout au long du retour. On peut se demander si cette tactique de la terre ravagée — que les Russes ont pratiquée depuis la frontière jusqu'au cœur de leur empire, reculant sans s'engager à fond, livrant leurs villes plutôt que leurs armées — n'a pas été le premier vainqueur de cette campagne, bien avant que le thermomètre ne se déclarât contre nous.
Nos colonnes ont marché six mois sur des routes dont les ressources étaient méthodiquement épuisées devant elles. Les magasins qu'on espérait trouver étaient vides ou en flammes. L'armée a vécu, dans les dernières semaines de son séjour à Moscou, dans l'attente d'une paix que l'ennemi ne souhaitait pas conclure. Là est peut-être la question que le Bulletin ne pose pas : que se fût-il passé si l'on avait marché dès le mois d'août, sans s'attarder à attendre une négociation que Pétersbourg n'avait nulle intention d'ouvrir ?
L'étirement des communications
Un autre fait, que les témoins rentrant de là-bas confirment, mérite attention : la longueur prodigieuse des lignes qui reliaient la Grande Armée à ses dépôts. De Paris à Moscou, il faut compter près de sept cents lieues. Les renforts, les munitions, les vivres devaient parcourir cette distance sur des routes dont l'état n'est pas celui de nos grandes chaussées du royaume. À mesure que l'armée s'avançait, l'effort de ravitaillement devenait moins aisé. Ce n'est pas là un phénomène d'hiver ; c'est une loi constante des guerres lointaines.
Que l'on compare à nos campagnes d'Italie ou d'Espagne : la ligne de communication y était infiniment plus courte, et les difficultés n'en étaient pas moindres. À six cents lieues de la frontière, le moindre incident — pont emporté, convoi intercepté, épidémie dans un régiment d'étapes — pouvait priver des milliers d'hommes de ce dont ils avaient besoin.
Prudences d'un lecteur loyal
Je m'empresse d'ajouter ce que tout honnête homme doit ajouter en pareille circonstance. Ces réflexions ne visent pas à diminuer la gloire des soldats qui ont traversé l'enfer de la Bérézina et qui, sous la conduite du maréchal Ney — dont il est dit que lui seul couvrait la retraite avec une poignée de braves —, ont ramené des aigles là où d'autres les eussent abandonnées. Elles ne visent pas non plus à mettre en doute les vues de notre Souverain, dont le génie militaire reste sans égal en Europe et dont la santé, nous assure le Bulletin, n'a jamais été meilleure.
Il me semble seulement que l'intelligence des événements commande de ne pas s'arrêter à une seule cause quand plusieurs se présentent au raisonnement. Le froid a tué des milliers de nos hommes ; c'est une vérité terrible et dûment établie. Mais la brûlure de la terre, la longueur de la route, les trente-cinq jours perdus à Moscou dans l'espoir d'une paix, la ténacité d'un ennemi que nous avions peut-être trop vite jugé incapable de tenir : tout cela mérite, en son temps, d'être pesé.
Un journal n'est pas un tribunal, et le moment de dresser un bilan définitif n'est pas venu. Mais il est des questions que l'on se pose à voix basse dans les cercles, et qu'il n'est pas indécent de formuler dans ces colonnes — pour les soumettre à la réflexion des lecteurs, non pour trancher ce que les événements eux-mêmes n'ont pas encore fini d'instruire.