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Tribune — Le froid seul a-t-il vaincu la Grande Armée ?

Un lecteur attentif relit le 29e Bulletin et s'interroge : suffit-il d'invoquer le thermomètre pour rendre compte de l'une des plus rudes retraites qu'ait connue une armée de notre temps ?

Un officier de plume, collaborateur occasionnel Paris, 19 décembre 1812 5 min de lecture

Le 29e Bulletin, que Le Moniteur universel nous a livré avant-hier, a produit sur tous les esprits l'effet d'un coup de foudre par temps clair. On savait la campagne difficile ; on ignorait l'étendue du désastre. Sa Majesté elle-même, dont nous apprenons qu'elle vient de rentrer à Paris dans la nuit du 18, a jugé bon de prendre la plume — ou d'en dicter les termes — pour instruire la nation de la vérité. Cette vérité, il convient de la lire avec la déférence que nous devons aux communications officielles, et avec la réflexion que nous devons à nous-mêmes.

Le Bulletin attribue l'essentiel du désastre à un froid subit et extraordinaire survenu après le 6 novembre. Vingt degrés sous zéro, dit-il, ont en quelques jours défait ce que les armées ennemies n'avaient pu entamer. Nul ne contestera la rigueur de l'hiver russe, ni les souffrances inouïes qu'il impose à des hommes nés sous des cieux plus cléments. Ceux qui reviennent en portent les marques sur leurs corps.

Mais il est permis, sans témérité ni impiété, de se demander si le froid seul peut rendre compte de tout. Un homme de lecture un peu étendue se souvient que le roi de Suède Charles XII, voilà un peu plus d'un siècle, avait lui aussi lancé ses armées vers l'orient russe. L'hiver 1708-1709, dit-on dans les histoires, fut l'un des plus cruels qu'ait connus l'Europe. Pourtant, à Poltava en juin 1709, c'est au printemps que l'armée suédoise fut écrasée — après que les privations et la retraite l'eurent épuisée tout l'hiver. Le froid, en ce temps-là, avait préparé la défaite ; il ne l'avait pas causée seul.

La terre brûlée et le refus de la bataille rangée

Le Bulletin mentionne que l'ennemi a brûlé Moscou à notre entrée, et que les vivres ont manqué tout au long du retour. On peut se demander si cette tactique de la terre ravagée — que les Russes ont pratiquée depuis la frontière jusqu'au cœur de leur empire, reculant sans s'engager à fond, livrant leurs villes plutôt que leurs armées — n'a pas été le premier vainqueur de cette campagne, bien avant que le thermomètre ne se déclarât contre nous.

Nos colonnes ont marché six mois sur des routes dont les ressources étaient méthodiquement épuisées devant elles. Les magasins qu'on espérait trouver étaient vides ou en flammes. L'armée a vécu, dans les dernières semaines de son séjour à Moscou, dans l'attente d'une paix que l'ennemi ne souhaitait pas conclure. Là est peut-être la question que le Bulletin ne pose pas : que se fût-il passé si l'on avait marché dès le mois d'août, sans s'attarder à attendre une négociation que Pétersbourg n'avait nulle intention d'ouvrir ?

L'étirement des communications

Un autre fait, que les témoins rentrant de là-bas confirment, mérite attention : la longueur prodigieuse des lignes qui reliaient la Grande Armée à ses dépôts. De Paris à Moscou, il faut compter près de sept cents lieues. Les renforts, les munitions, les vivres devaient parcourir cette distance sur des routes dont l'état n'est pas celui de nos grandes chaussées du royaume. À mesure que l'armée s'avançait, l'effort de ravitaillement devenait moins aisé. Ce n'est pas là un phénomène d'hiver ; c'est une loi constante des guerres lointaines.

Que l'on compare à nos campagnes d'Italie ou d'Espagne : la ligne de communication y était infiniment plus courte, et les difficultés n'en étaient pas moindres. À six cents lieues de la frontière, le moindre incident — pont emporté, convoi intercepté, épidémie dans un régiment d'étapes — pouvait priver des milliers d'hommes de ce dont ils avaient besoin.

Prudences d'un lecteur loyal

Je m'empresse d'ajouter ce que tout honnête homme doit ajouter en pareille circonstance. Ces réflexions ne visent pas à diminuer la gloire des soldats qui ont traversé l'enfer de la Bérézina et qui, sous la conduite du maréchal Ney — dont il est dit que lui seul couvrait la retraite avec une poignée de braves —, ont ramené des aigles là où d'autres les eussent abandonnées. Elles ne visent pas non plus à mettre en doute les vues de notre Souverain, dont le génie militaire reste sans égal en Europe et dont la santé, nous assure le Bulletin, n'a jamais été meilleure.

Il me semble seulement que l'intelligence des événements commande de ne pas s'arrêter à une seule cause quand plusieurs se présentent au raisonnement. Le froid a tué des milliers de nos hommes ; c'est une vérité terrible et dûment établie. Mais la brûlure de la terre, la longueur de la route, les trente-cinq jours perdus à Moscou dans l'espoir d'une paix, la ténacité d'un ennemi que nous avions peut-être trop vite jugé incapable de tenir : tout cela mérite, en son temps, d'être pesé.

Un journal n'est pas un tribunal, et le moment de dresser un bilan définitif n'est pas venu. Mais il est des questions que l'on se pose à voix basse dans les cercles, et qu'il n'est pas indécent de formuler dans ces colonnes — pour les soumettre à la réflexion des lecteurs, non pour trancher ce que les événements eux-mêmes n'ont pas encore fini d'instruire.

Le contexte

Le 29e Bulletin de la Grande Armée, dicté par Napoléon le 3 décembre 1812 à Maladetchna, est publié dans Le Moniteur universel le 17 décembre 1812. C'est le premier aveu officiel d'un désastre militaire majeur.

La Grande Armée a quitté Moscou le 19 octobre 1812. Elle a traversé la Bérézina les 26-28 novembre dans des conditions catastrophiques.

Napoléon a abandonné son armée à Smorgoni le 5 décembre pour regagner Paris, où il arrive dans la nuit du 18 décembre 1812.

Charles XII de Suède avait mené une campagne similaire en profondeur sur le territoire russe en 1708-1709, se soldant par la défaite de Poltava (juin 1709). Ce précédent est connu des hommes cultivés de l'époque.

La retraite russe systématique et la politique de terre brûlée sont attestées depuis le passage de la frontière en juin 1812.

État des informations

Cet article est une tribune d'opinion rédigée du point de vue d'un contemporain de décembre 1812, fondée sur les seules informations publiques disponibles à cette date (le 29e Bulletin, les témoignages des premiers retours). Elle ne prétend pas établir un bilan définitif de la campagne, dont les conséquences ne sont pas encore connues.

Ce que l’on sait

  • Le 29e Bulletin reconnaît officiellement le désastre de la campagne de Russie et en impute la cause principale au froid.
  • La Grande Armée a subi des pertes considérables lors de la retraite, notamment au passage de la Bérézina (26-28 novembre).
  • Napoléon est rentré à Paris le 18 décembre 1812, laissant le commandement de l'armée au maréchal Murat.
  • Les Russes ont pratiqué une stratégie de refus de la bataille rangée et de destruction des ressources sur leur retraite.
  • La Grande Armée a séjourné à Moscou du 14 septembre au 19 octobre (35 jours) sans obtenir de paix de l'Empereur Alexandre.

Ce que l’on ignore

  • Le chiffre exact des pertes françaises n'est pas connu avec précision à la date de la publication.
  • La part respective du froid, de la stratégie russe, de l'épuisement des lignes de ravitaillement et des décisions tactiques dans le désastre ne fait pas encore l'objet d'une appréciation arrêtée.
  • L'état réel des débris de l'armée stationnés en Prusse et dans le grand-duché de Varsovie n'est pas encore pleinement connu à Paris.
  • Les intentions d'Alexandre Ier et la poursuite éventuelle des opérations russes au-delà de la frontière sont inconnues.

Sources historiques utilisées

primary

29e Bulletin de la Grande Armée

Napoléon Ier · 1812

Dicté le 3 décembre 1812 à Maladetchna, publié dans Le Moniteur universel le 17 décembre 1812. Source principale citée dans la tribune.

secondary

Campagne de Russie — Wikipédia

1812

Article Wikipédia « Campagne de Russie » et « Retraite de Russie » consultés pour la chronologie des événements, la stratégie russe, le passage de la Bérézina et l'état de l'armée à la frontière en décembre 1812.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

La forme de tribune de lecteur et les formulations à chaud sont une reconstitution fictive d'un genre de presse existant sous l'Empire. La censure impériale est restituée par un ton mesuré et l'absence de mise en cause directe de l'Empereur.

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