« Le français est la langue dans laquelle je souffre » — entretien avec le prince Volkonsky
Russe de naissance, Parisien de cœur depuis vingt ans, le prince Nikolaï Volkonsky vit la campagne de Russie comme une blessure intime. Rencontré dans son hôtel particulier du faubourg Saint-Germain, il nous a reçus avec cette courtoisie distante qui est la marque des grandes maisons — et qui ne dit pas tout.
L'hôtel du prince Volkonsky, rue de Varenne, n'a pas changé depuis la paix d'Austerlitz. Les mêmes tableaux flamands, le même Boulle dans l'antichambre, les mêmes laquais en livrée bleu et or qui font entrer sans vous faire attendre. Seul détail qui trahit l'époque : les journaux français sont soigneusement pliés sur un plateau d'argent, et le prince ne les a pas ouverts.
Soixante ans, la chevelure blanche encore abondante, le regard vif derrière des lunettes à monture d'écaille, Nikolaï Alexandrovitch Volkonsky vous reçoit en français — ce français irréprochable de Versailles qu'on n'entend plus guère que dans les vieux salons et chez certains émigrés. Il parle lentement, comme quelqu'un qui pèse chaque mot avant de le déposer. Nous avons abusé de son hospitalité pendant deux heures. Voici ce qu'il a bien voulu nous confier.
Le prince Nikolaï Volkonsky
Ancien diplomate de l'Empire russe sous Paul Ier, le prince Nikolaï Alexandrovitch Volkonsky réside à Paris depuis 1804. Membre de la grande noblesse moscovite, il possède des domaines près de Smolensk. Il a correspondu dans sa jeunesse avec Voltaire et fréquente assidûment les salons de la capitale. Il a un fils aux armées du tsar.
Monsieur le prince, vous m'avez accordé cet entretien sans hésiter. En des temps pareils, certains auraient craint de s'exprimer.
J'ai passé l'âge de me taire par prudence, et trop jeune encore pour me taire par sagesse. Entre les deux, il reste quelques heures de conversation possible. Je vous reçois parce que le silence, lui aussi, dit des choses — et pas toujours celles qu'on voudrait. Un homme de ma condition qui refuse de s'expliquer laisse entendre qu'il a des raisons de le faire. J'aime mieux parler. Les malentendus se dissipent plus aisément dans les mots que dans leur absence.
Vous répondez en français. Est-ce que cela vous pèse, maintenant que la France est en guerre avec votre patrie ?
Voilà une question que je me pose chaque matin, à vrai dire. Le français est ma langue de pensée, ma langue de correspondance, la langue dans laquelle j'ai aimé, contesté, ri, pleuré. Voltaire m'a répondu dans cette langue — j'avais vingt-deux ans, c'était un honneur insensé que je n'ai jamais tout à fait mérité. Alors oui, il m'arrive de me demander si parler français en ce moment n'est pas une forme de... comment dire... de capitulation intérieure. Mais je me rappelle aussitôt que la langue n'appartient à personne. Elle appartient à ceux qui l'habitent. Je l'habite depuis soixante ans. Elle est mienne autant qu'elle est la vôtre. Ce qui m'est insupportable, c'est l'idée qu'elle pourrait devenir la langue de l'occupant sur les lèvres de ceux qui s'adressent à mes compatriotes depuis les fenêtres d'un Kremlin en flammes.
Justement — Moscou. La ville brûle, ou du moins a brûlé. Les bulletins officiels parlent de destructions considérables. Pour un Russe de votre génération, qu'est-ce que Moscou représente ?
Moscou n'est pas Saint-Pétersbourg. Je veux dire : Saint-Pétersbourg est une idée, une ville construite par la volonté d'un homme pour ressembler à Amsterdam ou à Stockholm. C'est l'Europe en Russie, un projet, un rêve de pierre sur des marécages. Moscou est autre chose — c'est la Russie elle-même, dans ce qu'elle a de plus dense, de plus opaque, de plus entêté. Les coupoles de l'Assomption, les clochers de l'Annonciation, le Kremlin avec ses murailles de brique rouge — tout cela n'a pas été bâti pour plaire aux voyageurs : cela a poussé comme pousse une forêt. Quand on m'apprend que ces coupoles ont brûlé — si tant est qu'elles aient brûlé, les nouvelles sont si contradictoires... —, je ne ressens pas seulement de la peine. Je ressens quelque chose de plus obscur. Comme si quelque chose d'irréparable avait été commis contre une chose qui ne vous appartenait pas, à vous Français, et à personne d'autre qu'à Dieu.
Les bulletins de la Grande Armée attribuent l'incendie aux Russes eux-mêmes. Certains évoquent le nom du gouverneur général Rostoptchine. Qu'en pensez-vous ?
Je ne connais pas Fédor Vassilievitch Rostoptchine personnellement, mais je connais le type d'homme qu'il représente. Un homme d'État russe de vieille souche, qui aurait lu ses Plutarque et se serait vu en Fabius Maximus brûlant les provisions plutôt que de les laisser à l'ennemi. S'il a ordonné l'incendie, c'est un acte terrible et peut-être un acte de patriote — les deux ne s'excluent pas. S'il ne l'a pas ordonné, eh bien, le feu peut naître de beaucoup de choses : de la panique, du désespoir, d'une bougie renversée dans une maison vide. Ce que je sais, c'est que ni la panique ni le désespoir ne manquaient ce jour-là.
L'Empereur attend à Moscou que le tsar Alexandre ouvre des négociations. On dit qu'il lui a envoyé plusieurs messages. Pensez-vous qu'une paix soit encore possible ?
Permettez-moi de répondre à votre question par une autre question : connaissez-vous Alexandre Pavlovitch ? Je l'ai vu à Saint-Pétersbourg alors qu'il était encore grand-duc. C'est un homme dont la principale vertu — ou le principal défaut, selon où l'on se place — est une patience extraordinaire. Il sait attendre. Il a appris à attendre pendant les nuits difficiles du règne de son père. Ce que je peux vous dire, prudemment, sans rien affirmer que je ne sache, c'est que la prise de Moscou n'est pas pour lui ce que la prise de Vienne ou de Berlin a été pour d'autres souverains. Vienne, c'est la tête. Moscou, curieusement, ce n'est pas tout à fait la tête. Alors... une paix ? Il se pourrait que les conditions qui sembleraient acceptables à Paris le soient moins à Vilna. C'est tout ce que je me hasarderai à dire.
Mais la Grande Armée est à Moscou. N'est-ce pas là une démonstration suffisante pour que le tsar comprenne que la résistance est vaine ?
Je vous répondrai comme un homme qui connaît ses compatriotes. La logique militaire dit : la capitale de l'ennemi est prise, donc l'ennemi doit traiter. Mais la Russie n'obéit pas tout à fait à cette logique. Elle a une façon à elle de digérer les défaites qui ressemble, vue de l'extérieur, à de la défaite, mais qui est peut-être autre chose. Je ne suis ni général ni ministre — je ne suis qu'un vieux gentilhomme qui a passé vingt ans dans les salons de Paris. Mais il m'arrive de penser que l'espace est lui-même une arme, dans ce pays-là. Et que l'automne, après l'espace, est une autre arme encore. Je n'en dis pas davantage.
La noblesse russe est francophile depuis Catherine la Grande. Vous avez vous-même correspondu avec les philosophes. Comment vivez-vous cette rupture entre deux mondes qui se croyaient alliés ?
Alliés est peut-être trop fort. Complices, disons. Il y avait entre la France des Lumières et la Russie de Catherine une complicité de l'esprit qui transcendait les frontières et même les intérêts. Voltaire écrivait à l'impératrice, Diderot faisait le voyage de Saint-Pétersbourg, les académies correspondaient. Moi, fils d'un général russe, j'ai grandi en lisant Racine et Fontenelle avant de lire les chroniques de Nestor. Est-ce que j'aurais dû commencer par l'inverse ? Peut-être. Mais personne ne me l'a dit, et je n'y ai pas pensé. Ce qui est étrange — et je vous confie cela parce que vous m'avez l'air d'un homme capable de comprendre —, c'est que cette rupture ne ressemble pas à une rupture entre ennemis. Elle ressemble à une querelle de famille. Ce sont toujours les querelles de famille qui font le plus de mal.
Vous avez des amis des deux côtés, m'a-t-on dit. Des officiers français que vous avez reçus dans vos salons, des hommes qui sont peut-être aujourd'hui à Moscou.
Oui. Je préfère ne pas nommer de noms, vous comprendrez pourquoi. Mais il m'est arrivé, au cours de l'été, de me retrouver à dîner et de regarder une chaise vide en me demandant — de quel côté de la rivière il se trouvait en ce moment précis. Ce sont des moments difficiles. Vous buvez votre vin, vous répondez à votre voisine de table, et vous pensez à une chaise vide. Voilà ce qu'est la guerre pour un homme de mon âge et de ma situation. Des chaises vides et des cartes qu'on déplie en secret.
Vous avez un fils dans l'armée du tsar. Avez-vous de ses nouvelles ?
Les dernières que j'aie eues datent de juillet. Il allait bien. Il était en bonne santé et faisait son devoir, selon ses propres mots. « Je fais mon devoir » — c'est tout ce qu'il a écrit. C'est la phrase la plus courte et la plus lourde qu'un père puisse recevoir. J'ai relu cette lettre souvent. Je continue à la relire.
Vous possédez encore un domaine près de Smolensk, je crois. Smolensk qui a été prise et en partie incendiée en août. Que reste-t-il de vos propriétés ?
Je l'ignore. Les nouvelles de Smolensk sont venues avec beaucoup de retard et peu de précision. On m'a dit que la ville avait beaucoup souffert. On m'a dit aussi que les campagnes environnantes avaient été parcourues par des colonnes des deux armées. Pour le reste — les serfs, les bâtiments, les forêts — je n'en sais rien. Je n'en saurai rien avant longtemps. Il y a une singulière ironie à être assis ici, dans ce fauteuil, à quelques pas du jardin des Tuileries, et à ignorer ce qui se passe sur ses propres terres. Mais l'ironie est peut-être le sentiment qui convient le mieux à ma situation en ce moment.
Comment êtes-vous perçu ici, à Paris ? Votre position est pour le moins délicate.
On me traite avec une courtoisie que je sais un peu forcée, et que j'apprécie justement pour cela — parce qu'elle coûte quelque chose à ceux qui l'exercent. Quelques portes se sont fermées, discrètement. Quelques invitations ont cessé d'arriver. Je ne m'en plains pas : c'est humain, et j'aurais peut-être agi de même. Ce qui m'est plus pénible, c'est le regard de certains — pas hostile, non, plutôt... interrogateur. Comme si on attendait de moi que je m'explique, que je choisisse un camp, que je rende un compte que je n'ai pas à rendre. Je suis venu à Paris en 1804 parce que j'aimais la France et parce que la France m'aimait bien en retour. Ce n'était pas un serment politique. C'était de l'amitié.
Permettez-moi de vous poser la question que tout le monde se pose, monsieur le prince — et que personne n'ose formuler directement. Si vous deviez choisir, aujourd'hui, où seriez-vous ?
Vous posez la question avec la brutalité aimable qui est le privilège de votre profession. Je l'attendais. Elle devait venir. Eh bien — je suis là où je suis. Je suis dans ce fauteuil, dans cette pièce, à Paris, et c'est déjà une réponse en soi. Un homme qui voulait vraiment choisir aurait trouvé le moyen de partir — les routes ne manquent pas à qui sait voyager. Je suis resté. Pourquoi suis-je resté ? Parce que je suis vieux, parce que mes os souffrent en voiture, parce que mon médecin m'a déconseillé les longues chevauchées — si vous voulez des raisons commodes, j'en ai plusieurs. Ou peut-être — et c'est la réponse que je vous laisse peser vous-même — parce qu'un homme qui a passé sa vie à chercher dans la France et dans la Russie le meilleur de l'une et de l'autre ne peut pas, du jour au lendemain, décider que l'une n'existe plus. Je ne peux pas choisir entre mes deux mains.