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Entretien | « Qui a mis le feu à Moscou ? » — Le comte Rostopchine, gouverneur, répond à nos questions

On l’accuse, dans toute la Grande Armée, d’avoir ordonné de réduire en cendres l’antique capitale des tsars avant de l’abandonner à nos troupes. Les preuves, dit-on, s’accumulent : les pompes à incendie emmenées, les forçats lâchés, les foyers rallumés à mesure qu’on les éteignait. Le comte Fédor Vassilievitch Rostopchine, gouverneur général de Moscou, nie tout. Mais il nie d’une manière singulière — en accusant les nôtres, en invoquant un peuple qui se serait brûlé lui-même, en se réfugiant dans une grandeur antique. Entretien reconstitué, où l’homme esquive autant qu’il répond.

Propos recueillis par notre correspondant aux armées Paris, 9 octobre 1812 16 min de lecture

Le nom du comte Rostopchine est sur toutes les lèvres depuis que les dépêches de la Grande Armée nous ont appris l’épouvantable spectacle : Moscou, la ville sainte des Russes, ses neuf mille maisons, ses bazars, ses palais et ses trois cents églises, livrée aux flammes au moment même où nos soldats y entraient, le 14 septembre dernier. L’Empereur lui-même, dans sa lettre au tsar Alexandre rendue publique, a désigné le gouverneur : c’est Rostopchine qui a fait brûler Moscou. Quatre cents incendiaires, dit-on, ont été pris la torche à la main, et fusillés après avoir avoué agir par ses ordres.

L’homme se défend de loin. Gouverneur général de la cité depuis le printemps, comte de vieille noblesse moscovite, jadis favori de l’empereur Paul, esprit que ses amis disent vif et caustique, il a quitté la ville avec les dernières troupes et se tient désormais hors de notre portée. Nous n’avons pu, on le comprendra, l’interroger en personne : ce qui suit est une reconstitution, assemblée d’après ce qui se sait de ses actes, de ses affiches placardées dans Moscou et des propos qu’on lui prête. Nous avons voulu lui prêter la parole comme s’il pouvait répondre — pour mieux peser ce qu’on l’accuse d’avoir fait.

Car la question demeure entière, et brûlante. Les nôtres tiennent le forfait pour prouvé. Les Russes, eux, jurent que ce sont nos soldats, ivres et pillards, qui ont mis le feu par négligence ou par fureur. Entre l’accusation et le démenti, il y a un homme qui ne dit ni tout à fait oui ni tout à fait non — et c’est cela, peut-être, qui est le plus troublant.

Grand entretien

Fédor Vassilievitch Rostopchine, gouverneur général de Moscou

Note de rédaction : entretien fictif et reconstitué. Le comte Rostopchine se trouve hors de notre portée, derrière les lignes russes, et n’a accordé aucune entrevue à notre journal. Les réponses que nous lui prêtons sont une mise en scène : elles assemblent ce que l’on connaît de ses actes (l’évacuation, les affiches placardées dans Moscou, l’enlèvement des pompes), des accusations portées contre lui par l’état-major français, et des démentis qu’il a fait connaître. Rien ici n’est une citation authentifiée. L’entretien se tient à l’horizon de la mi-octobre 1812 : nos troupes occupent encore Moscou en ruines, la question de l’incendiaire n’est pas tranchée, et nul ne préjuge de la suite de la campagne.

Comte, l’Empereur des Français vous accuse nommément d’avoir fait brûler Moscou. Avez-vous donné l’ordre d’incendier votre propre capitale ?

Voilà une accusation bien commode pour ceux qui ont vu fondre sous eux la conquête qu’ils croyaient tenir. Non, monsieur, je n’ai signé aucun ordre d’incendie. Cherchez-le, ce papier ; produisez-le. Vous ne le trouverez pas, pour la raison qu’il n’existe pas. Que votre maître ait besoin d’un coupable, je le conçois : il est plus doux d’avoir été brûlé par la perfidie d’un gouverneur que par sa propre imprudence. Mais qu’on me montre la preuve, et non la rumeur d’un bivouac. Un homme de ma naissance ne se justifie pas devant des on-dit.

Pourtant, on a relevé bien des indices contre vous. D’abord, les pompes à incendie : pourquoi avoir fait emmener hors de la ville la centaine de pompes et leurs serventes, la veille même de notre entrée ?

Et qu’auriez-vous voulu que j’en fisse ? Que je les laissasse en présent à une armée qui venait de me prendre ma ville ? Tout ce qui pouvait servir à l’ennemi, je l’ai fait retirer, c’est la loi de la guerre, et vos propres généraux n’agiraient pas autrement. Les pompes, les grains, les barques, les cloches même qu’on pouvait emporter — j’ai vidé Moscou de ce qui faisait sa force, comme on retire le couvert avant que le voleur ne s’attable. Vous me reprochez d’avoir emmené les pompes ? Reprochez-moi plutôt de n’avoir pas eu le temps d’emmener les murs. Que de cela vous tiriez la preuve d’un incendie prémédité, c’est faire bien du chemin avec bien peu.

Vous concédez donc avoir voulu priver nos troupes des moyens d’éteindre un feu. N’est-ce pas avouer que vous en attendiez un ?

Je n’avoue rien de la sorte, et vous me faites dire l’inverse de ce que je dis. Qu’un feu pût se déclarer dans une ville de bois abandonnée, livrée à cent mille soldats étrangers échauffés par la victoire et l’eau-de-vie — fallait-il être devin pour le craindre ? Une cité que l’on évacue est une cité en péril, monsieur. J’ai retiré les pompes parce qu’elles eussent servi l’ennemi, non parce que j’aurais commandé qu’on s’en passât pour mieux brûler. Vous voyez un calcul là où il n’y avait que prudence de guerre. Et puis, dites-moi : qui a allumé la première torche, vos hommes ou les miens ? Voilà la question. Le reste est broderie.

Justement. Nos officiers affirment avoir pris des centaines d’incendiaires la torche à la main, qui tous ont déclaré agir par vos ordres. Comment l’expliquez-vous ?

Je l’explique fort bien : on fait avouer ce qu’on veut à un misérable qu’on va fusiller. Mettez un homme contre un mur, promettez-lui la vie s’il nomme Rostopchine, et il nommera Rostopchine, et le diable avec, si vous le demandez. Ces aveux-là valent ce que valent les aveux qu’on tire la baïonnette aux reins. Et quand bien même quelque malheureux aurait crié mon nom : suis-je responsable de tout incendiaire de Moscou comme un père l’est de ses enfants ? Une grande ville en feu enfante des fous, des pillards, des fanatiques. Vous en avez fait fusiller quatre cents, dites-vous. Eh bien, voilà quatre cents morts qui ne diront plus rien, et qu’on fait parler à leur aise.

On vous reproche aussi d’avoir, avant de partir, ouvert les prisons et lâché les forçats sur la ville. Le démentez-vous ?

Je le démens, et avec des chiffres, ce qui vaut mieux que des cris. Les détenus des prisons, je les ai fait conduire sous escorte vers Nijni-Novgorod, à plusieurs journées de là, deux jours avant que vos aigles ne parussent. On n’emmène pas au loin les hommes qu’on veut lancer comme des torches vivantes. Voyez la contradiction de mes accusateurs : tantôt j’aurais évacué les prisonniers, tantôt je les aurais déchaînés. Choisissez, messieurs. La vérité est que j’ai vidé Moscou de tout ce qui pouvait être emporté ou conduit ailleurs, les hommes comme les pompes. Si quelques bandits ont profité du désordre pour piller et brûler, le désordre, monsieur, ce sont vos baïonnettes qui l’ont apporté dans nos murs, non moi.

Vous renvoyez sans cesse l’accusation sur nous. Soutenez-vous donc, sérieusement, que ce sont les soldats français qui ont brûlé Moscou ?

Je soutiens que cela est au moins aussi vraisemblable que votre fable. Voyez les faits, et non les proclamations. Une armée entre dans une ville de bois, déserte, gorgée de butin ; elle se répand dans les caves, défonce les tonneaux, allume mille feux pour cuire et pour se chauffer ; elle pille, elle s’enivre, elle veille la torche au poing dans des maisons abandonnées. Et vous vous étonnez que la ville flambe ? Il n’a peut-être fallu qu’un brandon mal éteint, qu’une étincelle dans un grenier, et le vent a fait le reste. Vos soldats ont mis le feu à Moscou comme on met le feu à une grange où l’on couche ivre. Que vous me chargiez ensuite pour vous laver, je le comprends ; mais l’histoire, monsieur, n’est pas dupe des bulletins.

Vous parlez du vent, du désordre, du hasard. Mais on a vu les foyers se rallumer à mesure qu’on les éteignait, en vingt endroits à la fois. Le hasard fait-il cela ?

Le hasard, peut-être pas. Mais le désespoir, oui. Et c’est ici, monsieur, qu’il faut que vous compreniez quelque chose à mon peuple, vous qui ne le connaissez pas. Croyez-vous qu’un Moscovite abandonne sa maison, le tombeau de ses pères, ses images saintes, pour les voir profanées par l’étranger ? Il y a des hommes, dans cette ville, qui ont préféré porter eux-mêmes le feu à leur seuil plutôt que d’y voir coucher un grenadier français. Cela, je ne l’ai pas ordonné — je n’avais pas à l’ordonner. C’est sorti de leurs entrailles. Quand un peuple aime mieux ses cendres que votre joug, vous appelez cela un crime ; nous, nous appelons cela la patrie.

Vous venez de dire « des patriotes ». N’est-ce pas avouer à demi qu’une main russe a tenu la torche, fût-ce sans votre ordre ?

J’avoue qu’un grand peuple ne se laisse pas conquérir comme on prend une bergerie. Mettez là-dessus le nom que vous voudrez. Si des Russes ont brûlé Moscou plutôt que de vous la céder intacte, ce ne sont pas des incendiaires, ce sont des Romains. Songez à ce Romain qui, dit-on, mit le feu à sa propre cité pour qu’elle ne tombât pas aux mains de l’ennemi. Y a-t-il là un crime, ou une grandeur ? Je vous laisse juge. Mais ne me demandez pas, à moi, de désigner ces hommes ni de signer leur acte. Je dis seulement qu’un peuple capable de cela ne sera jamais vaincu, dût-il n’avoir plus une maison debout.

On dit que vous avez vous-même brûlé votre domaine de Voronovo en vous retirant, et laissé un écrit pour le faire savoir. Cela ne dessine-t-il pas votre pensée tout entière ?

Voronovo, oui. C’était à moi ; j’en ai disposé. J’y avais mis trente ans de soins, des serres, des jardins, une demeure que j’aimais comme on aime l’ouvrage de sa vie. J’y ai mis le feu de mes mains plutôt que d’y loger vos maréchaux, et j’ai laissé un mot pour qu’on sût que je l’avais voulu. De cela, je me vante ; je le crie. Mais voyez la différence, et qu’on ne joue pas sur les mots : Voronovo était mon bien, et je l’ai brûlé au grand jour, mon nom au bas. Moscou n’était pas à moi ; elle était au tsar et à Dieu. Que j’aie brûlé ma maison ne prouve pas que j’aie brûlé la ville. On peut sacrifier le sien sans disposer de celui des autres.

Vos affiches, placardées dans Moscou jusqu’aux derniers jours, appelaient le peuple à se lever, à prendre la hache et la fourche contre l’envahisseur. N’avez-vous pas, par là, allumé les esprits avant que ne brûlent les toits ?

J’ai parlé à mon peuple la langue qu’il entend, oui. Je lui ai dit de ne pas livrer sa terre sans combattre, de harceler l’étranger, de ne lui laisser ni vivres, ni repos, ni toit. C’est le devoir d’un gouverneur quand l’ennemi est aux portes ; je l’ai rempli sans honte. Si vous appelez cela allumer les esprits, alors oui, je les ai allumés, et je recommencerais. Mais enflammer un cœur n’est pas enflammer une charpente. J’ai voulu que mon peuple haïsse l’envahisseur ; je n’ai pas tracé sur mes placards : « brûlez vos demeures ». Que la haine, ensuite, ait pris la forme du feu, c’est votre présence qui l’a voulu, non mes affiches.

Comte, vous tournez sans cesse autour de la question. Une dernière fois, et simplement : votre main, ou un ordre signé de vous, est-il pour quelque chose dans l’incendie de Moscou ?

Vous voulez un mot, et je vous donne une vérité, qui ne tient pas toujours dans un mot. Je n’ai signé aucun ordre d’incendier la ville ; cela, je le jure et je le répète. Pour le reste — ce que j’ai retiré, ce que j’ai dit, ce que mon peuple a fait de lui-même —, je ne renie rien et je ne m’en explique pas davantage. Tenez-moi pour coupable si cela vous arrange, ou pour un Romain si vous avez l’âme plus haute : l’un et l’autre me sont égaux. L’histoire pèsera mon nom quand vos bulletins seront poussière. Et je vous dirai ceci, que vous rapporterez à Paris : Moscou brûlée vous coûtera plus cher que Moscou prise. Mais cela, voyez-vous, je n’en sais pas plus que vous ; nul ne sait ce que sera l’hiver.

Un dernier mot, comte. Si l’histoire vous demandait des comptes, que répondriez-vous ?

Je répondrais que j’ai aimé ma patrie plus que ma réputation, et que cela me suffit. On dira ce qu’on voudra de Rostopchine : qu’il fut un scélérat, qu’il fut un héros, qu’il brûla Moscou ou qu’il la laissa brûler. Je ne serai plus là pour démêler ces propos. Mais qu’on retienne au moins ceci : la ville est tombée, et l’ennemi n’y a trouvé que des cendres. S’il fallait recommencer, je ne sais pas ce que je ferais d’autre. Voilà ma réponse, et je n’en ai point de plus claire, car les choses, en vérité, ne le sont pas.

Le contexte

Le comte Fédor Vassilievitch Rostopchine, de vieille noblesse moscovite et jadis en faveur sous l’empereur Paul Ier, a été nommé gouverneur général de Moscou au printemps de 1812.

Après la sanglante bataille de la Moskowa, le 7 septembre, l’armée russe du maréchal Koutouzov a abandonné Moscou sans la défendre ; la Grande Armée y est entrée le 14 septembre.

La ville avait été en grande partie évacuée de ses habitants et de ses ressources ; dans la nuit du 13 au 14 septembre, les pompes à incendie et leurs servants furent retirés de la cité.

L’incendie s’est déclaré le jour même de l’entrée des Français et a dévoré, selon les dépêches, la plus grande part des maisons, des bazars et des églises de Moscou.

Le 20 septembre, l’Empereur Napoléon a écrit au tsar Alexandre que Rostopchine avait fait brûler la ville, et que des incendiaires pris sur le fait, déclarant agir par ordre du gouverneur, avaient été fusillés.

Rostopchine, retiré avec l’armée russe, a fait savoir qu’il rejetait l’accusation et que les détenus de Moscou avaient été évacués vers Nijni-Novgorod avant l’arrivée des Français.

À la date de l’entretien, nos troupes occupent encore Moscou en ruines ; l’origine exacte de l’incendie demeure disputée.

État des informations

Entretien fictif et reconstitué, daté de Paris, le 9 octobre 1812. Le comte Rostopchine n’a accordé aucune entrevue ; ses réponses sont une mise en scène assemblée d’après ses actes connus, les accusations françaises et ses démentis. À cette date, nos troupes occupent encore Moscou et la responsabilité de l’incendie n’est pas tranchée. L’édition s’en tient à ce qui est connaissable à ce jour et ne préjuge en rien de la suite de la campagne de Russie.

Ce que l’on sait

  • La Grande Armée est entrée dans Moscou le 14 septembre 1812 ; l’incendie a éclaté le jour même et a duré plusieurs jours.
  • Moscou avait été évacuée de la plupart de ses habitants ; les pompes à incendie et leurs servants furent retirés de la ville la veille de l’entrée française.
  • Napoléon a publiquement imputé l’incendie au gouverneur Rostopchine, affirmant que des incendiaires avaient été pris et fusillés.
  • Rostopchine a démenti avoir ordonné l’incendie et a soutenu avoir évacué les prisonniers vers Nijni-Novgorod avant l’arrivée des Français.

Ce que l’on ignore

  • L’origine exacte de l’incendie — ordre du gouverneur, initiative d’habitants, négligence ou pillage des troupes d’occupation — n’est pas établie et reste vivement disputée.
  • La part réelle de Rostopchine dans le déclenchement du feu ne peut, à cette date, être tranchée.
  • Les conséquences de la destruction de Moscou sur la suite de la campagne ne peuvent être anticipées.

Sources historiques utilisées

secondary

Incendie de Moscou (1812) — Wikipédia FR

Chronologie de l’entrée française (14 septembre 1812), évacuation des pompes à incendie, accusations mutuelles, lettre de Napoléon au tsar du 20 septembre, et débat non tranché sur l’origine du feu.

secondary

Fédor Rostopchine — Wikipédia FR

Biographie du comte Rostopchine, gouverneur général de Moscou en 1812 : noblesse moscovite, faveur sous Paul Ier, proclamations et affiches de 1812, évacuation des détenus vers Nijni-Novgorod, incendie de son domaine de Voronovo.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Entretien fictif : les réponses prêtées à Rostopchine imitent un échange de presse du moment, sans citation authentifiée, et s’en tiennent à l’horizon d’octobre 1812.