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Entretien | « J'ai passé les ponts de la Bérézina » — Le récit d'un survivant de la retraite

Il marche depuis Moscou. Ses pieds sont enveloppés de chiffons, son shako a disparu, il n'a plus de fusil. Nous l'avons rencontré sur la route, près de Molodetchno, dans la cohue des hommes qui vont vers l'ouest. Le sergent Antoine Bréval, de l'infanterie de ligne, a franchi la Bérézina il y a cinq jours. Il raconte ce qu'il a vu — le froid, la faim, les ponts, la ruée du matin. Il parle bas, sans colère, comme un homme qui a cessé de s'étonner.

Propos recueillis par notre correspondant aux armées Aux armées, près de Molodetchno, 3 décembre 1812 14 min de lecture

On les voit venir de loin sur la route de l'ouest, par petits groupes, courbés sous des couvertures et des peaux mal cousues. Ce ne sont plus des colonnes ; ce sont des files d'hommes qui se traînent, sans rang, sans musique, entre les voitures abandonnées et les chevaux morts. On a peine à croire que ce fut, il y a quelques mois, la plus belle armée du monde.

Nous avons arrêté l'un d'eux, un sergent d'infanterie de ligne qui s'est assis contre une palissade pour dénouer les linges de ses pieds. Il dit se nommer Antoine Bréval. Il a passé la Bérézina le 27 novembre, sur le pont des fantassins ; il en est sorti vivant, ce qui, à l'entendre, tient moins au courage qu'au hasard. Il a bien voulu répondre, à voix basse, tandis qu'on partageait avec lui un peu de pain.

Nous rapportons ses paroles telles qu'il les a dites, sans les corriger. Elles ne composent pas un tableau de bataille ; elles disent ce qu'un homme du rang a vu, à hauteur de sa fatigue et de sa faim. C'est un témoignage entre mille, et il vaut ce que vaut un homme qui a marché de Moscou jusqu'ici.

Grand entretien

Un sergent d'infanterie de ligne, rescapé de la retraite de Russie

Note de rédaction : ce témoignage est fictif et reconstitué. Le sergent Antoine Bréval n'existe pas : c'est un témoin plausible, un personnage-type composite assemblé d'après les récits documentés que des survivants de la retraite ont laissés. Aucune de ses paroles n'est une citation authentifiée ; aucune personne réelle n'est ici mise en scène. L'entretien se tient à l'horizon du 3 décembre 1812, sur la route de la retraite, du seul point de vue d'un homme du rang. Le sergent n'a pas connaissance du 29e Bulletin de la Grande Armée, dicté ce jour même et non encore diffusé.

Sergent, vous êtes parti de Moscou. Quand cela ? Dans quel état était votre régiment ce jour-là ?

Nous avons quitté Moscou le 19 octobre, par un temps encore doux. Je vous assure qu'on est partis presque gaiement, ou du moins soulagés : la ville brûlée n'était plus tenable, on nous disait qu'on rentrait vers des pays plus riches, vers Smolensk et ses magasins. La colonne était longue à n'en plus finir, chargée de tout ce qu'on avait ramassé dans les décombres — des pelisses, de l'argenterie, des icônes, des voitures pleines de butin. On aurait dit un déménagement plus qu'une armée. Les premiers jours, on marchait bien ; on croyait le plus dur derrière nous. On ne savait pas encore ce que c'était que la route.

À quel moment cela a-t-il changé ? Quand le froid est-il devenu votre ennemi ?

Le froid, le vrai, il est tombé sur nous au commencement de novembre. Avant, il gelait la nuit, on soufflait dans nos mains, mais on tenait. Et puis il y a eu ce jour, vers le six ou le sept, où tout a basculé. Le ciel s'est fermé, la neige s'est mise à tomber sans arrêter, et le froid est devenu autre chose — un froid qui mordait, qui entrait par les manches, qui prenait les pieds et ne les rendait plus. C'est de ce jour-là, je crois, que les hommes ont commencé à tomber pour ne plus se relever. Avant, on marchait ; après, on résistait, ce n'est pas la même chose. Chacun s'est mis à ne plus penser qu'à soi, à son ventre et à ses pieds.

Vous parlez du ventre. Qu'aviez-vous à manger sur cette route ?

À manger ? On n'avait rien, monsieur, ou si peu que cela revenait au même. On grillait un peu de farine dans la neige quand on en trouvait, on faisait bouillir de la semelle de cuir pour en tirer je ne sais quel jus. Mais surtout, il y avait les chevaux. Dès qu'une bête tombait, elle était sur nous ; on se jetait dessus avant même qu'elle fût morte, on l'ouvrait au couteau pour prendre le foie, la chair, et le sang qu'on buvait chaud pour se réchauffer le dedans. On mangeait ça cru, ou à peine passé à la flamme. Je vous dis cela sans honte, parce que la faim n'en connaît point. Un homme qui n'a rien mangé depuis quatre jours n'est plus tout à fait un homme ; il ne pense plus, il flaire. Ceux qui vous diront qu'ils sont tombés par le seul froid n'ont pas vu ce que la faim a fait de nous.

Vous attendiez Smolensk comme une délivrance. Qu'y avez-vous trouvé ?

Smolensk, on en parlait depuis des lieues comme d'une terre promise. On se disait : là, il y a les magasins, le pain, le repos, un toit. On a marché vers cette idée comme vers un feu. Et puis on est arrivés — vers le neuf, le dix novembre pour ma division — et il n'y avait rien, ou presque. La ville était à moitié brûlée, encombrée déjà de traînards, les magasins vidés ou distribués sans ordre. On s'est battus entre soldats pour un sac de farine. Le peu qu'on a reçu, on l'a englouti, et il a fallu repartir. Je crois que c'est là que beaucoup ont perdu le cœur : on avait tenu pour atteindre Smolensk, et Smolensk n'était qu'une ruine de plus. Après cela, on ne s'accrochait plus à rien.

Au-delà de Smolensk, les cosaques ne vous ont plus lâchés. Comment cela se passait-il ?

Ils étaient partout, sur nos flancs, sur nos arrières, comme des loups autour d'un troupeau. Ils ne chargeaient pas de front, non ; ils fondaient sur une queue de colonne, prenaient des voitures, des traînards, des canons embourbés, et disparaissaient. Vers le milieu du mois, aux environs de Krasnoï, ils ont coupé la route ; on a vu des corps entiers manquer se faire prendre. On disait l'arrière-garde du maréchal Ney perdue, cernée, anéantie — et puis le bruit a couru qu'il avait passé la nuit, à travers bois, en repassant le Dniepr sur la glace. On ne savait jamais ce qui était vrai. Moi, simple sergent, je ne voyais que ma file et le champ autour ; le reste, je le tenais de ce qu'on se criait d'un groupe à l'autre.

Que devenaient les traînards, tous ces hommes sans rang qui marchaient avec vous ?

Les traînards, c'était le plus grand nombre, à la fin. Des hommes qui avaient jeté leur fusil, perdu leur compagnie, et qui marchaient seuls, la tête basse, vers l'ouest, parce que l'ouest c'était chez nous. Le soir, autour des feux, c'était terrible. On se disputait une place près de la flamme, on se poussait, on en venait aux coups pour trois braises. J'ai vu des hommes s'asseoir près du feu et ne plus se relever ; au matin ils étaient là, raidis, assis, les yeux ouverts, comme endormis. On passait à côté sans les regarder. On en dépassait à chaque pas, des tombés, des mourants qui appelaient — on ne s'arrêtait plus. Ce n'est pas qu'on fût devenus méchants ; on n'avait plus rien à donner, pas même un regard. Chacun portait sa propre mort sur le dos.

Puis on vous a annoncé la Bérézina. Qu'avez-vous su, à ce moment-là ?

On a d'abord entendu le nom courir dans la colonne : la Bérézina, une rivière devant nous. Et tout de suite après, la mauvaise nouvelle : les ponts étaient rompus, la rivière n'était pas prise, l'ennemi était sur les deux rives. On disait Wittgenstein derrière, un autre général russe devant, de l'autre côté de l'eau. Le bruit a couru qu'on était pris, cette fois pour de bon, coincés contre le fleuve comme du bétail à l'abattoir. Je vous avoue qu'à cette heure-là, j'ai cru que c'était fini. On regardait cette eau noire qui charriait des glaçons, on se disait qu'on ne passerait pas, et qu'il faudrait mourir là, sur la berge, ou dans l'eau. Les hommes ne parlaient plus. On attendait, serrés, en écoutant le canon qui commençait de gronder.

Et pourtant des ponts ont été jetés. Avez-vous vu les pontonniers à l'ouvrage ?

Je les ai vus, oui, et je ne l'oublierai jamais. Des hommes dans l'eau — dans cette eau-là, qui charriait la glace — jusqu'à la poitrine, qui enfonçaient des chevalets dans le fond et clouaient des planches arrachées aux maisons de bois du village. Un froid à faire éclater les arbres, et eux debout dans le courant, à peiner des heures durant. On m'a dit que c'étaient les pontonniers du général Éblé, des Hollandais pour la plupart. Ils entraient dans l'eau, ressortaient raidis, gelés, et d'autres prenaient leur place. Beaucoup n'en sont pas ressortis, ou sont morts sur la rive, tout de suite après. Nous, sur la berge, on les regardait faire sans y croire. Ce sont ces hommes-là qui nous ont ouvert un chemin. Sans eux, la rivière nous gardait tous.

Comment s'est fait le passage lui-même ? Racontez-nous les ponts.

Il y avait deux ponts à Studzianka : un plus léger, pour nous autres à pied, et un plus lourd, pour les canons et les caissons. Le lourd cédait sans cesse ; il s'affaissait dans l'eau sous le poids, et il fallait que les pontonniers y retournent, dans le courant, pour le relever et le réparer pendant qu'au-dessus tout attendait. Le passage se faisait par à-coups, dans un engorgement effroyable. Des voitures se renversaient, des chevaux s'abattaient en travers, et tout se bloquait. Et par là-dessus le canon russe qui tirait sur les ponts et les berges, et les boulets qui tombaient dans la cohue. J'ai passé le pont des fantassins le 27, poussé par la foule plus que marchant. On avançait sur des planches glissantes, l'eau et la glace en dessous, en enjambant ceux qui étaient tombés. Je ne me rappelle pas d'avoir eu peur ; on n'avait plus le temps.

Vous étiez de l'autre côté. Mais tous n'ont pas passé. Qu'avez-vous vu au matin du 29 ?

J'avais passé, oui, et je m'étais traîné un peu plus loin, sur la rive de l'ouest. Mais derrière, sur l'autre bord, il restait une multitude — des traînards, des blessés, des femmes, tous ceux qui, la nuit, n'avaient pas voulu ou pas pu passer, espérant je ne sais quoi du lendemain. Au petit jour du 29, j'ai vu la fumée monter des ponts : on y mettait le feu, parce que l'ennemi arrivait. Alors, de l'autre rive, il y a eu comme un cri, une ruée de toute cette foule vers les ponts qui brûlaient. Ils se sont jetés en masse, s'écrasant les uns les autres, tombant dans l'eau, piétinés. Des voitures leur passaient sur le corps. On en voyait se lancer à la nage dans les glaçons. De si loin, on ne pouvait rien faire que regarder. Combien sont restés là ? Des milliers, monsieur. Je ne saurais vous dire un chiffre ; personne ne le pourrait. Des milliers, abandonnés sur l'autre bord.

Sergent, on dira que c'est le froid qui a détruit cette armée. Le croyez-vous ? Qu'est-ce qui vous a détruits ?

Le froid, monsieur, bien sûr qu'il nous a tués. J'ai vu des membres noircir, des pieds pourrir dans les chiffons, des hommes geler debout. Mais si vous me demandez ce que j'ai vu, je ne vous parlerai pas que du froid. J'ai vu la faim qui rendait fou, qui faisait manger le cheval cru et le cuir bouilli. J'ai vu qu'il n'y avait rien dans les magasins où l'on nous envoyait, que tout était en désordre, que personne ne commandait plus rien à la fin. J'ai vu les cosaques qui nous mordaient les flancs jour après jour. J'ai vu la rivière qui a failli tous nous garder. Et j'ai vu la fatigue, cette fatigue qui fait qu'on s'assied dans la neige et qu'on ne se relève plus. Le froid a fini les hommes, oui ; mais il les a trouvés déjà à terre. Je ne suis pas savant, je ne vous ferai pas de discours. Je vous dis ce que mes yeux ont vu, et mes yeux ont vu plus que du froid.

Et maintenant ? Que reste-t-il de votre régiment, et qu'allez-vous faire ?

Mon régiment ? Je ne saurais vous le montrer. Nous étions plusieurs centaines en entrant en Russie ; nous sommes une poignée, dispersés, mêlés à d'autres, sans plus savoir qui commande. Mon capitaine est mort avant Smolensk, mon lieutenant je ne sais où. Je marche avec des hommes que je ne connaissais pas il y a un mois, parce qu'on va du même côté. Ce que je vais faire ? Marcher, monsieur. Marcher vers l'ouest tant que mes jambes me porteront, trouver du pain s'il y en a, un toit, un feu qu'on ne me dispute pas. Je voudrais revoir la France, et mon village, si Dieu le permet. Je ne pense pas plus loin que le prochain village. On m'a appris à ne plus penser plus loin. Voilà où j'en suis. Rendez-moi mes chiffons, que je rechausse, il faut que je reparte avant la nuit.

Le contexte

La Grande Armée a quitté Moscou le 19 octobre 1812, après cinq semaines dans une ville en grande partie incendiée, emportant un immense convoi de butin et de blessés.

Les grands froids se sont abattus sur la colonne au début de novembre ; à partir de ce moment, les pertes par le gel, la faim et l'épuisement se sont multipliées.

La ville de Smolensk, atteinte à la mi-novembre, n'a pas offert les ressources espérées : magasins insuffisants, distribution désordonnée, ville en ruines.

Autour de Krasnoï, du 15 au 18 novembre, les forces russes ont menacé de couper la route ; l'arrière-garde du maréchal Ney, un temps donnée pour perdue, a rejoint le gros de l'armée par un chemin détourné.

Les 26, 27 et 28 novembre, les pontonniers du général Éblé ont jeté deux ponts sur la Bérézina, à Studzianka, permettant à l'armée combattante de franchir la rivière face aux corps russes de Wittgenstein et de Tchitchagov.

Au matin du 29 novembre, les ponts ont été incendiés sur ordre pour retarder l'ennemi ; une multitude de traînards, de blessés et de suivants du camp demeurés sur la rive orientale n'ont pu passer.

À la date de cet entretien, le 3 décembre 1812, l'armée poursuit sa retraite vers l'ouest ; l'ampleur exacte des pertes n'est pas établie et l'issue de la campagne demeure incertaine.

État des informations

Témoignage fictif et reconstitué, recueilli près de Molodetchno le 3 décembre 1812. Le sergent Antoine Bréval est un personnage-type composite, assemblé d'après les récits documentés de survivants de la retraite ; aucune de ses paroles n'est une citation authentifiée, aucune personne réelle n'est mise en scène. Simple homme du rang, il ne rapporte que ce qu'il a vu, à hauteur de sa fatigue, sans chiffres d'état-major. Il n'a pas connaissance du 29e Bulletin, dicté ce jour même. L'édition s'en tient à ce qui est connaissable au 3 décembre 1812 et ne préjuge en rien de la suite de la campagne.

Ce que l’on sait

  • La Grande Armée a évacué Moscou le 19 octobre 1812 et bat en retraite vers l'ouest.
  • Un froid rigoureux s'est installé au début de novembre, aggravant fortement les pertes par le gel, la faim et l'épuisement.
  • Deux ponts ont été construits à Studzianka par les pontonniers du général Éblé les 26 et 27 novembre, et l'armée combattante a franchi la Bérézina les 27 et 28 novembre.
  • Les ponts ont été incendiés le 29 novembre au matin, laissant sur la rive orientale une foule de traînards et de blessés qui n'avaient pu passer.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre exact des hommes abandonnés sur la rive orientale de la Bérézina et de ceux qui y ont péri ne peut, à cette date, être établi ; les témoignages ne donnent que des ordres de grandeur.
  • L'ampleur totale des pertes de la campagne depuis Moscou n'est pas connue et ne peut être chiffrée.
  • La part respective du froid, de la faim, du désordre et du harcèlement ennemi dans la destruction de l'armée ne peut être pesée avec certitude ; ce témoin n'en rapporte que ce qu'il a vu.
  • La suite de la retraite et l'issue de la campagne demeurent inconnues à cette date.

Sources historiques utilisées

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Campagne de Russie — Wikipédia FR

Déroulé de la retraite depuis Moscou (19 octobre 1812), aggravation du froid au début de novembre, Smolensk, Krasnoï, désorganisation et pertes : https://fr.wikipedia.org/wiki/Campagne_de_Russie

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Bataille de la Bérézina — Wikipédia FR

Construction des deux ponts de Studzianka (26-28 novembre 1812), rivière non entièrement gelée, passage sous le feu, incendie des ponts le 29 novembre et abandon des traînards : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_la_Bérézina

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Jean-Baptiste Éblé — Wikipédia FR

Le général Éblé et ses quelque quatre cents pontonniers, en majorité hollandais, immergés dans la Bérézina glacée ; matériel conservé malgré l'ordre de tout brûler : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste_Éblé

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Mémoires de survivants de la retraite de Russie

Détails sensoriels de la retraite — chevaux éventrés pour la chair et le sang, farine grillée dans la neige, cuir bouilli, feux de bivouac disputés, hommes morts assis, cohue des ponts le 29 novembre — attestés par les récits de mémorialistes de la campagne (Ségur, Bourgogne, Coignet et autres).

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Témoignage fictif : le sergent Antoine Bréval est un personnage-type composite, sans existence réelle ; aucune de ses paroles n'est une citation authentifiée. Le récit s'en tient à l'horizon du 3 décembre 1812.

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