Entretien | « J'ai passé les ponts de la Bérézina » — Le récit d'un survivant de la retraite
Il marche depuis Moscou. Ses pieds sont enveloppés de chiffons, son shako a disparu, il n'a plus de fusil. Nous l'avons rencontré sur la route, près de Molodetchno, dans la cohue des hommes qui vont vers l'ouest. Le sergent Antoine Bréval, de l'infanterie de ligne, a franchi la Bérézina il y a cinq jours. Il raconte ce qu'il a vu — le froid, la faim, les ponts, la ruée du matin. Il parle bas, sans colère, comme un homme qui a cessé de s'étonner.
On les voit venir de loin sur la route de l'ouest, par petits groupes, courbés sous des couvertures et des peaux mal cousues. Ce ne sont plus des colonnes ; ce sont des files d'hommes qui se traînent, sans rang, sans musique, entre les voitures abandonnées et les chevaux morts. On a peine à croire que ce fut, il y a quelques mois, la plus belle armée du monde.
Nous avons arrêté l'un d'eux, un sergent d'infanterie de ligne qui s'est assis contre une palissade pour dénouer les linges de ses pieds. Il dit se nommer Antoine Bréval. Il a passé la Bérézina le 27 novembre, sur le pont des fantassins ; il en est sorti vivant, ce qui, à l'entendre, tient moins au courage qu'au hasard. Il a bien voulu répondre, à voix basse, tandis qu'on partageait avec lui un peu de pain.
Nous rapportons ses paroles telles qu'il les a dites, sans les corriger. Elles ne composent pas un tableau de bataille ; elles disent ce qu'un homme du rang a vu, à hauteur de sa fatigue et de sa faim. C'est un témoignage entre mille, et il vaut ce que vaut un homme qui a marché de Moscou jusqu'ici.
Un sergent d'infanterie de ligne, rescapé de la retraite de Russie
Note de rédaction : ce témoignage est fictif et reconstitué. Le sergent Antoine Bréval n'existe pas : c'est un témoin plausible, un personnage-type composite assemblé d'après les récits documentés que des survivants de la retraite ont laissés. Aucune de ses paroles n'est une citation authentifiée ; aucune personne réelle n'est ici mise en scène. L'entretien se tient à l'horizon du 3 décembre 1812, sur la route de la retraite, du seul point de vue d'un homme du rang. Le sergent n'a pas connaissance du 29e Bulletin de la Grande Armée, dicté ce jour même et non encore diffusé.
Sergent, vous êtes parti de Moscou. Quand cela ? Dans quel état était votre régiment ce jour-là ?
Nous avons quitté Moscou le 19 octobre, par un temps encore doux. Je vous assure qu'on est partis presque gaiement, ou du moins soulagés : la ville brûlée n'était plus tenable, on nous disait qu'on rentrait vers des pays plus riches, vers Smolensk et ses magasins. La colonne était longue à n'en plus finir, chargée de tout ce qu'on avait ramassé dans les décombres — des pelisses, de l'argenterie, des icônes, des voitures pleines de butin. On aurait dit un déménagement plus qu'une armée. Les premiers jours, on marchait bien ; on croyait le plus dur derrière nous. On ne savait pas encore ce que c'était que la route.
À quel moment cela a-t-il changé ? Quand le froid est-il devenu votre ennemi ?
Le froid, le vrai, il est tombé sur nous au commencement de novembre. Avant, il gelait la nuit, on soufflait dans nos mains, mais on tenait. Et puis il y a eu ce jour, vers le six ou le sept, où tout a basculé. Le ciel s'est fermé, la neige s'est mise à tomber sans arrêter, et le froid est devenu autre chose — un froid qui mordait, qui entrait par les manches, qui prenait les pieds et ne les rendait plus. C'est de ce jour-là, je crois, que les hommes ont commencé à tomber pour ne plus se relever. Avant, on marchait ; après, on résistait, ce n'est pas la même chose. Chacun s'est mis à ne plus penser qu'à soi, à son ventre et à ses pieds.
Vous parlez du ventre. Qu'aviez-vous à manger sur cette route ?
À manger ? On n'avait rien, monsieur, ou si peu que cela revenait au même. On grillait un peu de farine dans la neige quand on en trouvait, on faisait bouillir de la semelle de cuir pour en tirer je ne sais quel jus. Mais surtout, il y avait les chevaux. Dès qu'une bête tombait, elle était sur nous ; on se jetait dessus avant même qu'elle fût morte, on l'ouvrait au couteau pour prendre le foie, la chair, et le sang qu'on buvait chaud pour se réchauffer le dedans. On mangeait ça cru, ou à peine passé à la flamme. Je vous dis cela sans honte, parce que la faim n'en connaît point. Un homme qui n'a rien mangé depuis quatre jours n'est plus tout à fait un homme ; il ne pense plus, il flaire. Ceux qui vous diront qu'ils sont tombés par le seul froid n'ont pas vu ce que la faim a fait de nous.
Vous attendiez Smolensk comme une délivrance. Qu'y avez-vous trouvé ?
Smolensk, on en parlait depuis des lieues comme d'une terre promise. On se disait : là, il y a les magasins, le pain, le repos, un toit. On a marché vers cette idée comme vers un feu. Et puis on est arrivés — vers le neuf, le dix novembre pour ma division — et il n'y avait rien, ou presque. La ville était à moitié brûlée, encombrée déjà de traînards, les magasins vidés ou distribués sans ordre. On s'est battus entre soldats pour un sac de farine. Le peu qu'on a reçu, on l'a englouti, et il a fallu repartir. Je crois que c'est là que beaucoup ont perdu le cœur : on avait tenu pour atteindre Smolensk, et Smolensk n'était qu'une ruine de plus. Après cela, on ne s'accrochait plus à rien.
Au-delà de Smolensk, les cosaques ne vous ont plus lâchés. Comment cela se passait-il ?
Ils étaient partout, sur nos flancs, sur nos arrières, comme des loups autour d'un troupeau. Ils ne chargeaient pas de front, non ; ils fondaient sur une queue de colonne, prenaient des voitures, des traînards, des canons embourbés, et disparaissaient. Vers le milieu du mois, aux environs de Krasnoï, ils ont coupé la route ; on a vu des corps entiers manquer se faire prendre. On disait l'arrière-garde du maréchal Ney perdue, cernée, anéantie — et puis le bruit a couru qu'il avait passé la nuit, à travers bois, en repassant le Dniepr sur la glace. On ne savait jamais ce qui était vrai. Moi, simple sergent, je ne voyais que ma file et le champ autour ; le reste, je le tenais de ce qu'on se criait d'un groupe à l'autre.
Que devenaient les traînards, tous ces hommes sans rang qui marchaient avec vous ?
Les traînards, c'était le plus grand nombre, à la fin. Des hommes qui avaient jeté leur fusil, perdu leur compagnie, et qui marchaient seuls, la tête basse, vers l'ouest, parce que l'ouest c'était chez nous. Le soir, autour des feux, c'était terrible. On se disputait une place près de la flamme, on se poussait, on en venait aux coups pour trois braises. J'ai vu des hommes s'asseoir près du feu et ne plus se relever ; au matin ils étaient là, raidis, assis, les yeux ouverts, comme endormis. On passait à côté sans les regarder. On en dépassait à chaque pas, des tombés, des mourants qui appelaient — on ne s'arrêtait plus. Ce n'est pas qu'on fût devenus méchants ; on n'avait plus rien à donner, pas même un regard. Chacun portait sa propre mort sur le dos.
Puis on vous a annoncé la Bérézina. Qu'avez-vous su, à ce moment-là ?
On a d'abord entendu le nom courir dans la colonne : la Bérézina, une rivière devant nous. Et tout de suite après, la mauvaise nouvelle : les ponts étaient rompus, la rivière n'était pas prise, l'ennemi était sur les deux rives. On disait Wittgenstein derrière, un autre général russe devant, de l'autre côté de l'eau. Le bruit a couru qu'on était pris, cette fois pour de bon, coincés contre le fleuve comme du bétail à l'abattoir. Je vous avoue qu'à cette heure-là, j'ai cru que c'était fini. On regardait cette eau noire qui charriait des glaçons, on se disait qu'on ne passerait pas, et qu'il faudrait mourir là, sur la berge, ou dans l'eau. Les hommes ne parlaient plus. On attendait, serrés, en écoutant le canon qui commençait de gronder.
Et pourtant des ponts ont été jetés. Avez-vous vu les pontonniers à l'ouvrage ?
Je les ai vus, oui, et je ne l'oublierai jamais. Des hommes dans l'eau — dans cette eau-là, qui charriait la glace — jusqu'à la poitrine, qui enfonçaient des chevalets dans le fond et clouaient des planches arrachées aux maisons de bois du village. Un froid à faire éclater les arbres, et eux debout dans le courant, à peiner des heures durant. On m'a dit que c'étaient les pontonniers du général Éblé, des Hollandais pour la plupart. Ils entraient dans l'eau, ressortaient raidis, gelés, et d'autres prenaient leur place. Beaucoup n'en sont pas ressortis, ou sont morts sur la rive, tout de suite après. Nous, sur la berge, on les regardait faire sans y croire. Ce sont ces hommes-là qui nous ont ouvert un chemin. Sans eux, la rivière nous gardait tous.
Comment s'est fait le passage lui-même ? Racontez-nous les ponts.
Il y avait deux ponts à Studzianka : un plus léger, pour nous autres à pied, et un plus lourd, pour les canons et les caissons. Le lourd cédait sans cesse ; il s'affaissait dans l'eau sous le poids, et il fallait que les pontonniers y retournent, dans le courant, pour le relever et le réparer pendant qu'au-dessus tout attendait. Le passage se faisait par à-coups, dans un engorgement effroyable. Des voitures se renversaient, des chevaux s'abattaient en travers, et tout se bloquait. Et par là-dessus le canon russe qui tirait sur les ponts et les berges, et les boulets qui tombaient dans la cohue. J'ai passé le pont des fantassins le 27, poussé par la foule plus que marchant. On avançait sur des planches glissantes, l'eau et la glace en dessous, en enjambant ceux qui étaient tombés. Je ne me rappelle pas d'avoir eu peur ; on n'avait plus le temps.
Vous étiez de l'autre côté. Mais tous n'ont pas passé. Qu'avez-vous vu au matin du 29 ?
J'avais passé, oui, et je m'étais traîné un peu plus loin, sur la rive de l'ouest. Mais derrière, sur l'autre bord, il restait une multitude — des traînards, des blessés, des femmes, tous ceux qui, la nuit, n'avaient pas voulu ou pas pu passer, espérant je ne sais quoi du lendemain. Au petit jour du 29, j'ai vu la fumée monter des ponts : on y mettait le feu, parce que l'ennemi arrivait. Alors, de l'autre rive, il y a eu comme un cri, une ruée de toute cette foule vers les ponts qui brûlaient. Ils se sont jetés en masse, s'écrasant les uns les autres, tombant dans l'eau, piétinés. Des voitures leur passaient sur le corps. On en voyait se lancer à la nage dans les glaçons. De si loin, on ne pouvait rien faire que regarder. Combien sont restés là ? Des milliers, monsieur. Je ne saurais vous dire un chiffre ; personne ne le pourrait. Des milliers, abandonnés sur l'autre bord.
Sergent, on dira que c'est le froid qui a détruit cette armée. Le croyez-vous ? Qu'est-ce qui vous a détruits ?
Le froid, monsieur, bien sûr qu'il nous a tués. J'ai vu des membres noircir, des pieds pourrir dans les chiffons, des hommes geler debout. Mais si vous me demandez ce que j'ai vu, je ne vous parlerai pas que du froid. J'ai vu la faim qui rendait fou, qui faisait manger le cheval cru et le cuir bouilli. J'ai vu qu'il n'y avait rien dans les magasins où l'on nous envoyait, que tout était en désordre, que personne ne commandait plus rien à la fin. J'ai vu les cosaques qui nous mordaient les flancs jour après jour. J'ai vu la rivière qui a failli tous nous garder. Et j'ai vu la fatigue, cette fatigue qui fait qu'on s'assied dans la neige et qu'on ne se relève plus. Le froid a fini les hommes, oui ; mais il les a trouvés déjà à terre. Je ne suis pas savant, je ne vous ferai pas de discours. Je vous dis ce que mes yeux ont vu, et mes yeux ont vu plus que du froid.
Et maintenant ? Que reste-t-il de votre régiment, et qu'allez-vous faire ?
Mon régiment ? Je ne saurais vous le montrer. Nous étions plusieurs centaines en entrant en Russie ; nous sommes une poignée, dispersés, mêlés à d'autres, sans plus savoir qui commande. Mon capitaine est mort avant Smolensk, mon lieutenant je ne sais où. Je marche avec des hommes que je ne connaissais pas il y a un mois, parce qu'on va du même côté. Ce que je vais faire ? Marcher, monsieur. Marcher vers l'ouest tant que mes jambes me porteront, trouver du pain s'il y en a, un toit, un feu qu'on ne me dispute pas. Je voudrais revoir la France, et mon village, si Dieu le permet. Je ne pense pas plus loin que le prochain village. On m'a appris à ne plus penser plus loin. Voilà où j'en suis. Rendez-moi mes chiffons, que je rechausse, il faut que je reparte avant la nuit.