Entretien | « Nous marchons pour la Pologne » — un officier de nos lanciers polonais, au bivouac sur le Niémen
Ils sont près de cent mille sous nos aigles, le plus fort contingent après les Français, et nul ne passe le fleuve d’un pas plus résolu. Depuis que l’Empereur, dans sa proclamation, a nommé « seconde guerre de Pologne » la campagne qui s’ouvre, un espoir vieux de vingt ans remonte dans les rangs polonais. Nous avons recueilli, au bivouac, les propos d’un officier subalterne de nos chevau-légers lanciers — un homme qui espère la résurrection de sa patrie sans encore oser la tenir pour promise.
Depuis hier, les ponts de bateaux jetés en amont de Kowno ne désemplissent pas. Bataillon après bataillon, escadron après escadron, la Grande Armée verse sur la rive droite du Niémen, et le fleuve, qui marque ici la frontière de l’Empire des tsars, se couvre d’hommes et de chevaux d’un bord à l’autre. Parmi ces colonnes, on reconnaît de loin les nôtres de Pologne : la kurtka bleue, la schapska carrée sur la tête, la longue lance au fer clair dressée vers le ciel. Ce sont les héritiers des lanciers de la Vistule et des vieilles légions, et l’on assure qu’ils réclamaient depuis des semaines l’ordre de marcher.
Nous avons trouvé, dans un bivouac dressé au bord de l’eau, un officier subalterne d’un de nos régiments de chevau-légers lanciers. Jeune encore, la moustache brune, la voix posée, il n’a pas voulu que nous donnions son nom — « ce que je dis, tous mes camarades le diraient », assure-t-il. Il a servi enfant dans les rangs du Duché de Varsovie, et son père, dit-il, se battit jadis pour un royaume qui n’existe plus sur les cartes. C’est de cela, autant que de la guerre qui commence, que nous avons parlé, tandis que passaient devant nous les escadrons.
Il parle un français appliqué, appris au service, qu’il coupe parfois d’un mot de sa langue. Nous rapportons ses propos au plus près, dans l’ordre où ils sont venus.
Un officier de nos chevau-légers lanciers polonais, au bivouac sur le Niémen
Note de rédaction : cet entretien est fictif et reconstitué. L’officier qui parle n’est pas une personne réelle : c’est une figure composite et anonyme, assemblée d’après ce que l’on sait des sentiments qui animent les troupes polonaises de la Grande Armée au passage du Niémen — l’espérance d’une Pologne restaurée, le souvenir des partages, l’attente attachée au nom de l’Empereur. Aucune parole n’est ici une citation authentifiée. L’entretien se tient à l’horizon strict du 24 juin 1812 : la campagne commence à peine, l’armée franchit le fleuve, et nul, dans ce bivouac, ne sait ce que sera la suite.
Vous passez le Niémen ce matin. Quel sentiment court dans vos rangs à l’instant d’entrer sur les terres du tsar ?
Une joie que je ne saurais bien vous dire, monsieur, et qui n’a rien de bruyant. Nous ne sommes pas des conscrits qu’on mène à une guerre étrangère. Cette terre où nous entrons, beaucoup d’entre nous la tiennent pour à demi polonaise, arrachée aux nôtres du temps de nos pères. Franchir ce fleuve, ce n’est pas envahir : c’est, pour nous, revenir. Les hommes se signent, embrassent la crosse de leur lance, et vont. Il y a plus de recueillement que de cris. On sent que quelque chose de très ancien va peut-être se dénouer.
L’Empereur a fait lire hier sa proclamation aux troupes. Qu’a-t-elle produit parmi les Polonais ?
Le mot que nous attendions depuis des années, il l’a prononcé. « La seconde guerre de Pologne est commencée » — voilà ce qu’il a fait dire à nos escadrons. La première, il l’a rappelé, s’était close à Friedland et à Tilsit, où la Russie avait juré alliance éternelle et où, selon lui, elle trahit aujourd’hui ses serments. Vous ne pouvez imaginer ce que ces syllabes remuent chez un Polonais. Nommer cette campagne « guerre de Pologne », c’est reconnaître que nous ne combattons pas pour une querelle qui nous serait étrangère, mais pour notre propre cause. Des vieux soldats pleuraient, monsieur, en écoutant l’officier lire.
Pourquoi ce mot de « Pologne » a-t-il tant de poids ? Beaucoup, en France, connaissent mal votre histoire.
Parce qu’il y a vingt ans, monsieur, la Pologne a disparu de la carte de l’Europe. Trois fois nos voisins se sont partagé ses dépouilles : la Russie, la Prusse et l’Autriche, en soixante-douze, en quatre-vingt-treize, puis en quatre-vingt-quinze. À la fin, il ne restait plus rien. La République des Deux Nations, ce grand royaume qui allait de la Vistule aux confins lituaniens, effacée. Notre dernier roi contraint d’abdiquer. Nous avons pris les armes sous Kościuszko, et l’on nous a écrasés. Un peuple entier s’est réveillé un matin sans patrie, partagé comme un troupeau. Voilà ce qu’un Polonais porte en lui, et ce que ce mot de « Pologne » réveille.
Vous servez pourtant déjà un État polonais : le Duché de Varsovie. N’est-ce pas la patrie retrouvée ?
C’en est le commencement, et nous en bénissons l’Empereur. Il l’a fait naître à Tilsit, il y a cinq ans, et l’a agrandi de la Galicie après la campagne contre l’Autriche. On y a rétabli nos lois, aboli le servage, donné le Code. C’est beaucoup, et je ne suis pas ingrat. Mais voyez, monsieur : c’est un Duché, non un Royaume. Le roi de Saxe en porte la couronne. Et surtout, il lui manque des membres entiers. Il ne comprend ni Wilna, ni la Lituanie, ni les vastes terres de l’est que le tsar tient encore. Un Polonais qui regarde la carte du Duché voit d’abord ce qui n’y est pas. Nous marchons pour que ce qui manque revienne.
C’est donc vers l’est que se tournent vos espérances ?
Vers l’est, oui, vers Wilna d’abord. C’est là qu’était le cœur de l’ancienne Lituanie, unie à la Couronne de Pologne depuis des siècles. Là-bas vivent des hommes que nous appelons nos frères, et qui sont depuis vingt ans sujets du tsar. Nous rêvons — je dis le mot, car c’est un rêve encore — de refaire la Pologne des deux nations, celle de la Couronne et du grand-duché réunis. Chaque lieue que nous gagnerons sur cette rive nous rapprochera d’eux. Ce n’est pas la Russie que nous convoitons ; ce sont nos propres provinces, tenues par elle, que nous voulons délivrer.
Qui commande vos troupes dans cette armée immense ?
Le prince Joseph Poniatowski, monsieur, et ce nom seul vaut un drapeau. Il est le neveu de notre dernier roi, Stanislas-Auguste, et ministre de la Guerre du Duché. C’est lui qui a formé notre corps, qui l’a instruit, équipé, aguerri. Nous sommes, dit-on, entre trente et trente-six mille sous ses ordres — je ne saurais vous donner le compte juste, les colonnes n’en finissent pas de passer. Le prince est un homme de grande bravoure et de grande maison ; les soldats se feraient tuer sur un mot de lui. Avoir un prince polonais à notre tête, dans une guerre nommée « de Pologne », cela nous rend notre fierté d’avant les partages.
Combien êtes-vous, de Polonais, dans cette Grande Armée ?
Beaucoup, monsieur, plus que jamais peut-être depuis que la Pologne est tombée. On dit près de cent mille, en comptant l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie, ceux du corps du prince et ceux répartis dans d’autres formations. Nous serions, m’assure-t-on, le contingent le plus nombreux après les Français eux-mêmes. Songez à ce que cela veut dire : un peuple qu’on avait rayé de la carte aligne cent mille hommes en armes derrière l’aigle qui pourrait le ressusciter. Il n’est pas une famille de chez nous qui n’ait quelqu’un dans ces rangs.
Vos anciens ont-ils déjà servi sous les drapeaux de la France ?
Dès le premier jour, monsieur. Quand tout était perdu, quand il ne nous restait plus une motte de terre à nous, des Polonais sont allés en Italie former des légions au service du général Bonaparte. C’était il y a quinze ans. Le général Dombrowski les commandait. Ils chantaient un air que tout soldat de chez nous connaît encore : « La Pologne n’est pas encore perdue, tant que nous vivons… Bonaparte nous a montré l’exemple. » Ce n’est pas un hymne officiel, c’est un chant de bivouac, mais il dit tout : depuis ce temps-là, le nom de l’Empereur et l’espoir de la Pologne ne se séparent plus dans nos têtes. Nous, les jeunes, nous marchons dans les pas de ces hommes-là.
Ces lanciers que je vois passer, avec leur haute coiffe et leur longue arme, d’où viennent-ils ?
De cette histoire même, monsieur. Nous sommes les héritiers des lanciers de la Vistule et des légions dont je vous parlais. La lance est notre arme, celle que nos pères maniaient dans les plaines ; on nous appelle uhlans dans nos provinces. La kurtka bleue, la schapska carrée que vous voyez, ce n’est pas un déguisement de parade : c’est notre habit de guerre, et chaque pièce en rappelle un combat. Quand un escadron de nos lanciers charge, la lance haute, il y a là toute la Pologne qui se rue en avant. Les Français, qui nous ont vus à l’œuvre en Espagne, ne s’y trompent pas.
Vous parlez d’espérance. Êtes-vous sûr que l’Empereur rendra vraiment à la Pologne son existence ?
Vous touchez là, monsieur, au point qui nous tient éveillés la nuit. Je serai franc avec vous, car mentir ne servirait de rien. L’Empereur a dit « guerre de Pologne » ; il n’a pas dit qu’il refera la Pologne. Il n’a promis, publiquement, ni un royaume, ni des frontières, ni un roi. Nous voulons croire qu’en nommant ainsi la guerre, il annonce ce qu’il fera. Mais un soldat sait que les grands ont leurs raisons, que l’Autriche tient la Galicie et ne la lâchera pas de bon cœur, qu’une paix avec le tsar pourrait un jour peser plus qu’une promesse faite à des lanciers. Nous espérons de toute notre âme ; nous ne tenons rien pour acquis. C’est peut-être cela, la condition d’un Polonais : espérer ardemment, et se garder d’être dupe.
Qu’attendez-vous, dans l’immédiat, de Varsovie ?
On nous rapporte que les esprits y sont en feu, et que la diète pourrait se réunir pour proclamer bien haut ce que nous portons dans le cœur : la volonté de refaire un royaume de Pologne. Rien n’est encore fait, comprenez-le ; ce sont des nouvelles qui remontent jusqu’à nous par bribes, et j’en parle comme d’une attente, non comme d’une chose accomplie. Mais si Varsovie parlait d’une seule voix, si nos grands se levaient pour réclamer la patrie au moment où l’armée passe le fleuve, cela donnerait à notre marche un sens que nulle proclamation ne remplace. Nous guettons ces nouvelles plus que le reste.
Et vous, personnellement, que souhaitez-vous voir au bout de cette campagne ?
Peu de chose, monsieur, et tout à la fois. Je voudrais rentrer un jour dans une Pologne qui figure de nouveau sur les cartes, avec sa couronne, ses lois et ses frontières d’avant les partages. Je voudrais que mon père, qui a vu tomber le royaume, le voie renaître avant de mourir. Je voudrais pouvoir dire à mes enfants : j’ai passé le Niémen l’année où la Pologne s’est relevée. Est-ce que cela sera ? Je l’ignore, et personne ici ne le sait. Mais je sais pourquoi je monte à cheval ce matin, et cela suffit à un soldat. Nous marchons pour la Pologne. Le reste est entre les mains de Dieu et de l’Empereur.