Entretien | « On coupe pour sauver » — Un chirurgien-major raconte les ambulances de la Moskova
Derrière la ligne de feu, à quelques centaines de toises de la grande redoute, les ambulances n’ont pas désempli de la journée. Les voitures légères imaginées par le baron Larrey pour porter les chirurgiens au plus près des rangs ont ramené sans relâche leur charge d’hommes brisés par le canon. Nous avons trouvé, au soir de la plus grande bataille qu’on ait vue, un chirurgien-major du service des ambulances, le tablier raidi, la scie encore à portée de main. Il a bien voulu dire ce qu’est son métier les jours de bataille : couper vite, couper tôt, et disputer à la gangrène le peu qu’on peut lui reprendre.
La bataille s’est tue avec le jour, mais l’ouvrage des chirurgiens, lui, continue à la chandelle et au falot. Toute la journée, depuis que le canon a ouvert le feu vers six heures du matin, les blessés ont afflué des flèches du sud et de la grande redoute du centre, portés à bras, traînés, ou ramenés par les voitures d’ambulance que le baron Larrey a fait suivre les colonnes au plus près. À l’arrière des lignes, sur la paille et sur les portes arrachées qui font les tables, on ampute depuis le matin.
Le chirurgien-major qui nous parle appartient au service des ambulances de la Grande Armée. Il n’a pas dormi ; il ne dormira guère. Nous l’avons pris entre deux hommes, le temps qu’un aide lie une artère et lave un fer. Il parle bas, sans emphase, de ce qu’il connaît : la table, la scie, le membre qu’on emporte pour garder l’homme. Ce qu’il raconte n’est pas le récit de la bataille — d’autres l’écriront — mais celui de ce qui s’en paie, une fois le feu retombé.
On ne saura que dans plusieurs jours combien d’hommes sont passés par ses mains et par celles de ses confrères. Lui-même ne compte pas ; il dit qu’un homme qui compte ne coupe plus assez vite.
Un chirurgien-major de la Grande Armée, aux ambulances de la Moskova
Note de rédaction : entretien fictif et reconstitué. Notre témoin est un chirurgien-major anonyme et composite ; ses réponses assemblent ce que la chirurgie des armées de ce temps nous a laissé — la pratique et les écrits de Larrey, chirurgien en chef de la Garde, et de Percy, chirurgien en chef de la Grande Armée : l’amputation précoce contre la gangrène, l’opération à vif, le tri des blessés sans égard au grade, le dénuement des campagnes lointaines. Nous n’usurpons aucune identité et ne prêtons à personne des mots authentifiés. L’entretien se tient à l’horizon du soir de la bataille : notre témoin ignore tout de ce que réservent les semaines à venir.
Depuis quand êtes-vous à la table, et à quel rythme ?
Depuis le matin, monsieur, depuis que le canon a donné, vers six heures. Le premier homme m’est arrivé avant qu’il fît tout à fait jour, et je n’ai pas quitté la table depuis, sinon pour changer de tablier quand il ne tenait plus qu’au sang. On m’en pose un, je l’ôte ou je le panse, on me l’enlève, et le suivant est déjà là qu’on couche à sa place. La table ne s’est pas refroidie de la journée. Je ne saurais vous dire combien j’en ai vus passer ; je sais seulement que chaque fois que je lève les yeux, la file est aussi longue qu’à l’heure d’avant.
D’où vous viennent surtout ces blessés ?
Du centre et de la gauche, pour la plupart. De cette grande redoute qu’on s’est disputée tout le jour, et des ouvrages en pointe, au sud, ces flèches qu’on a prises, perdues, reprises je ne sais combien de fois. Les hommes qui m’arrivent de là sont dans un état que vous n’imagineriez pas : ce ne sont pas des soldats qui ont reçu une balle, ce sont des corps que le canon a labourés. On s’est battu sur ces retranchements à portée de pistolet, et l’artillerie tirait dans le tas. Ceux-là paient le plus cher terrain de toute la journée.
Qu’est-ce qui frappe l’homme, ici, plus que tout ?
Le canon, monsieur, le canon avant tout le reste. Ce n’est pas la balle de mousquet qui remplit mes tables aujourd’hui, c’est le boulet, la mitraille, les biscaïens qu’on vous crache à courte portée, et les éclats. Le boulet emporte un membre net ou le broie sans l’arracher ; la mitraille déchire et délabre ; l’os éclate et perce la chair du dedans. La balle de mousquet, la baïonnette, le coup de sabre du corps à corps, cela vient loin derrière. Neuf plaies sur dix que je vois ce soir sont l’ouvrage des pièces, et c’est ce qui fait qu’on coupe tant : le fer et le feu ne laissent pas un membre à demi blessé, ils le fracassent et l’ouvrent.
Pourquoi couper si vite et si souvent ? Ne peut-on tenter de sauver le membre ?
On le pourrait, si le membre n’était que rompu. Mais un membre broyé par un boulet, l’os en esquilles et la plaie grande ouverte, cela ne se raccommode pas : cela se corrompt. C’est la doctrine que suit le service, celle du baron Larrey, et je la tiens pour juste après ce que j’ai vu : quand le membre est perdu, on ampute d’emblée, sans attendre. Attendre, c’est laisser la gangrène prendre les devants, et alors on coupe plus haut, sur un homme épuisé, pour un moins bon résultat. Ce n’est pas cruauté que de trancher tôt ; c’est le seul moyen de garder l’homme. J’aime mieux lui ôter une jambe ce soir que de l’enterrer dans huit jours avec ses deux jambes pourries.
Est-ce donc une affaire d’heures ?
D’heures, oui, et de peu d’heures. Tant que l’homme est encore sous le coup, saisi, sans fièvre, il porte bien l’opération ; il a des forces à dépenser. Passé un jour, la plaie commence à tourner, l’humeur s’y met, la fièvre monte, et c’est un tout autre homme qu’on couche sur la table — un homme qui n’a plus de quoi soutenir le fer. Voilà pourquoi nous coupons dans la journée même, dans les premières vingt-quatre heures autant qu’on le peut. Le blessé qu’on m’apporte à chaud, j’ai bon espoir pour lui ; celui qui a traîné deux nuits dans un fossé avant qu’on le relève, je n’ai souvent plus que mes yeux pour le plaindre.
Comment un homme supporte-t-il pareille opération, sans rien pour apaiser la douleur ?
Il la supporte parce qu’il le faut, et parce qu’elle est brève. Nous n’avons rien pour lui ôter le mal, monsieur ; nous n’avons que de quoi le lui rendre supportable un moment. Un grand coup d’eau-de-vie, quand il en reste, pour lui échauffer le cœur ; un morceau de cuir, une balle de plomb qu’il serre entre les dents pour ne pas se briser la mâchoire à crier ; et deux bons aides qui le tiennent aux épaules et à la jambe saine, car la douleur fait d’un homme paisible un forcené. Ce que nous pouvons pour lui, ce n’est pas de le retenir de souffrir, c’est de faire que cela dure le moins possible. Aussi ma main doit-elle aller vite ; sa vitesse est toute la pitié que je puis lui donner.
Combien de temps dure une amputation ?
Quelques minutes, quand la main est faite et l’aide bon. Le garrot serré au-dessus pour arrêter le sang, le couteau qui fait le tour des chairs d’un même mouvement, la scie qui prend l’os et le passe d’un trait ou deux, les vaisseaux qu’on lie aussitôt : cela se compte en instants, pas en quarts d’heure. Je ne dis pas cela pour m’en vanter — il n’y a pas de quoi. Je le dis parce que la lenteur, sur cette table, est une cruauté de plus. Plus je m’attarde, plus l’homme souffre et plus il perd de forces. Aller vite n’est pas une adresse de foire ; c’est la première des choses qu’on doit à celui qu’on ouvre à vif.
Ce froid, dans ce pays, vous est-il de quelque secours ?
D’un secours involontaire, oui, et je l’ai remarqué comme d’autres avant moi. Le froid engourdit l’homme et le membre ; la chair transie sent moins vivement le fer, et le sang, il me semble, coule un peu moins fort d’une plaie froide que d’une plaie chaude. J’ai vu des blessés relevés au petit matin, roidis de la nuit, endurer l’amputation avec plus de calme que ceux qu’on m’apporte en plein soleil. Ce n’est pas un bien, entendez-moi : un homme qui a froid n’en guérit pas mieux, et la nuit qui engourdit est la même qui en achève beaucoup dans les fossés. Mais sur la table, à l’instant du coup, ce froid me sert malgré lui, et je ne suis pas si riche en secours que je puisse dédaigner celui-là.
Que vous manque-t-il, ce soir, pour bien faire votre métier ?
Tout, ou peu s’en faut. Nous sommes à mille lieues des magasins, et rien ne suit comme il faudrait. Il me manque de la charpie pour bourrer les plaies, du linge propre pour les bander, de l’eau claire pour laver mes fers et les moignons, de l’eau-de-vie enfin, dont on ne saurait dire si elle sert plus à réchauffer le blessé ou le chirurgien. Alors on se débrouille comme à la guerre : on déchire les chemises des vivants quand ils en ont encore, on prend le linge des morts qui n’en ont plus besoin, on lave à ce qu’on trouve. Un chirurgien de ville se récrierait ; ici on fait avec le dénuement, ou l’on ne fait rien, et ne rien faire n’est pas une réponse quand la file s’allonge.
Comment choisissez-vous celui qui passe avant l’autre ?
Par la blessure, monsieur, et par elle seule. Ce n’est pas l’épaulette qui décide sur ma table, c’est l’urgence. Celui qui perd son sang à flots et qu’un quart d’heure emporterait passe avant celui qui peut attendre sans périr ; le fantassin qu’on peut sauver passe avant le colonel qu’on ne sauvera pas, si dur que cela soit à dire. Le service veut qu’on porte d’abord la main sur les plus dangereusement atteints, sans regarder le grade ni la naissance. C’est la règle du baron Larrey, et c’est la seule juste : devant la mort qui rôde, un général et un tambour se valent, et je les couche l’un après l’autre selon que l’un ou l’autre me file entre les doigts.
Et quand, malgré tout, la plaie se corrompt ?
Alors je suis souvent désarmé, et je ne vous le cacherai pas. Il y a des plaies belles au soir qui sont noires au matin ; la chair prend cette teinte, cette odeur qu’un chirurgien reconnaît entre mille et qui ne trompe pas — la gangrène est entrée. La suppuration gagne, ce qu’on nomme la pourriture d’hôpital court d’un blessé à l’autre dans les lieux où l’on entasse, et je ne sais pas toujours d’où le mal vient ni comment il passe. On parle des humeurs viciées, de l’air corrompu de ces granges pleines, des miasmes qui montent des plaies ; on tâtonne. Ce que je puis, c’est couper plus haut, dans la chair encore saine, pour tâcher de devancer le mal. Ce que je ne puis pas, c’est dire pourquoi il prend celui-ci et épargne celui-là. Là est le tourment du métier : voir venir la corruption et ne pas savoir la main qui la porte.
Vous a-t-on amené des officiers de marque ?
On m’en a passé, comme aux autres tables, et de fort haut rang de part et d’autre, car le canon n’a épargné ni les nôtres ni les leurs — nous avons perdu des généraux dans la journée, tombés à la tête de leurs colonnes. On m’a même porté, dans l’après-midi, un général de l’armée russe, blessé à la jambe gauche par un éclat, l’os peut-être rompu au bas de la jambe. On m’a dit qu’il avait d’abord refusé de quitter le champ et de se laisser emporter, qu’il voulait rester à commander sa ligne avec sa blessure. On l’a pansé, on lui a assuré le membre du mieux qu’on pouvait, et il a été évacué vers l’arrière. Ce qu’il adviendra de lui, je l’ignore ; une pareille blessure est chose grave, et je n’ai pas suivi sa voiture. Je souhaite qu’il s’en tire ; c’était, m’a-t-on dit, un rude soldat.
« La plus grande bataille » : qu’est-ce que ces mots veulent dire, pour vous ?
Pour vous qui écrivez, cela se comptera peut-être en généraux tombés et en canons pris, et vous aurez vos raisons. Pour moi, cela ne se compte pas de la même façon. Une grande bataille, à ma table, c’est un grand nombre d’hommes qu’on n’a pas pu garder — ceux qu’on m’a portés trop tard, ceux que la corruption a repris, ceux qui sont morts sous le fer faute de forces. Je ne dis pas cela pour maudire la guerre, ce n’est pas mon office et je ne suis pas juge ; je dis seulement ce que je vois de ma place, qui n’est pas la vôtre. La grandeur qu’on lui trouvera ailleurs, je veux bien la croire. Ici, elle a le visage des hommes qu’on emporte et de ceux qu’on n’a pu retenir, et c’est le seul dont je puisse vous parler avec honnêteté.