Le courrier des familles : ces lettres qui n'arrivent plus
Depuis des semaines, les guichets du Ministère de la Guerre voient affluer des épouses, des mères, des pères en quête d'une nouvelle, d'un signe, d'un nom sur une liste. Le courrier militaire, déjà lent dans les meilleures dispositions, s'est tu presque entièrement depuis la mi-octobre. Paris attend, et n'entend rien.
Paris, ce 5 novembre 1812. Il est des silences qui parlent plus que les dépêches. Depuis quelques semaines, les familles dont un fils, un mari, un frère sert sous les aigles en Russie ont appris à connaître celui-là : le silence du courrier. Des semaines sans lettre. Parfois un mois, parfois davantage. Et, depuis la mi-octobre, pour un grand nombre d'entre elles, plus rien du tout.
Nous nous sommes rendus, ce matin, aux abords du Ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique, où l'on vient chercher ce que le courrier n'apporte plus. La cour n'est pas encombrée — point de foule, point de scène à vous fendre le cœur — mais il y a des gens, toujours des gens. Une femme en robe sombre qui repart, une lettre pliée dans les mains, sans savoir si c'est bon ou mauvais signe. Un homme entre deux âges qui interroge le planton d'une voix trop contrôlée pour ne pas trahir l'inquiétude. On attend. On revient. On demande si la liste a été mise à jour.
Car c'est là l'une des rares ressources qui reste aux familles : les listes officielles de blessés et de prisonniers que le Ministère reçoit par les voies de l'état-major, et qu'il communique selon ses propres délais. Un nom absent de ces listes n'est pas une bonne nouvelle — c'est simplement une information qui fait encore défaut.
Un courrier aux mille obstacles
Le courrier des armées en campagne a toujours été affaire de patience. Les lettres voyagent par estafette, de relais en relais, sur des routes souvent mal tenues, traversant des régions que la guerre a bouleversées. Dans les meilleures conditions — lors des campagnes d'Allemagne ou de Pologne —, une lettre expédiée de l'avant mettait trois à quatre semaines pour parvenir à Paris. Depuis la Russie profonde, on compte plutôt six semaines, quelquefois deux mois.
Encore faut-il que la route soit praticable et que l'estafette ne soit pas prise en chemin. On nous rapporte qu'entre Smolensk et les lignes françaises, les courriers ont plusieurs fois été interceptés ou contraints de faire de longs détours. Sur sept lettres qu'un officier aurait écrites de l'est, sa famille n'en aurait reçu que quatre — et dans le désordre. Les trois autres ont disparu, on ne sait où ni comment.
Le système de la franchise militaire — qui permet au soldat d'écrire à ses proches sans frais de port pendant les campagnes — n'est donc pas en cause. C'est la route elle-même qui est en cause. Et la route, depuis le mois d'octobre, semble s'être close.
Mi-octobre : le silence s'installe
Plusieurs familles que nous avons pu approcher font le même constat : la dernière lettre reçue date de la fin septembre ou du tout début d'octobre. L'une d'elles nous a montré un billet expédié par son fils, sergent dans un régiment d'infanterie de ligne, daté du 28 septembre depuis Moscou. Il y est question du froid qui commence, d'une botte raccommodée, d'une prochaine paix qu'on dit imminente. Depuis lors, rien.
Une autre famille — un père, marchand de toiles au Marais — nous dit attendre depuis six semaines. Son fils aîné sert dans la cavalerie légère. Il écrivait régulièrement, « au moins une fois par mois depuis son départ en juin ». Les deux premières lettres sont arrivées avec trois semaines de retard ; la troisième, qui annonçait la prise de Moscou, est parvenue début octobre. Après, plus rien. « Je ne dis pas qu'il lui est arrivé malheur, nous dit cet homme en choisissant ses mots avec soin. Je dis que je ne sais pas. »
C'est dans cette formule que tient, tout entière, la condition de ces familles en novembre 1812 : elles ne savent pas. Les bulletins officiels de la Grande Armée — publiés au Moniteur universel, affichés dans les mairies — ont évoqué l'occupation de Moscou, la grande victoire de la Moskova, les mouvements vers l'est. Mais depuis la mi-octobre, les bulletins eux-mêmes se font plus rares, plus généraux, moins précis sur les corps et les régiments. On ne lit plus de noms de lieux familiers. On attend le suivant.
L'attente, comme un métier
Certaines femmes ont organisé l'attente avec méthode. L'une d'elles — épouse d'un sous-lieutenant du 33e régiment de ligne — se rend deux fois par semaine rue Saint-Dominique. Elle y a ses habitudes, ses connaissances parmi les autres femmes qui attendent. « On s'échange ce qu'on sait, nous dit-elle. Une telle a reçu une lettre de tel régiment, datée de tel jour. Cela donne un point de repère. » Ces réseaux informels entre familles constituent, dans bien des cas, le canal d'information le plus rapide : une nouvelle transmise de voisin à voisin, d'immeuble en immeuble, circule parfois plus vite que la voie officielle.
Un vieil homme que nous avons croisé dans une cour du faubourg Saint-Antoine nous raconte qu'un voisin, revenu il y a trois semaines de la Grande Armée pour blessure légère, a été interrogé par toute la rue à son retour. Il venait du front de l'ouest, rien à voir avec la Russie — mais peu importait. On voulait entendre quelqu'un qui avait vu. Il a parlé deux heures. « Il nous a dit que l'armée se portait bien et qu'on pouvait être tranquilles. » Le vieil homme n'en paraît pas entièrement convaincu. Mais il s'en contente.
D'autres ne trouvent pas même cela. Les familles de soldats simples — conscrits des classes 1809, 1810, 1811 — n'ont souvent pas les relations ni les moyens de s'adresser au Ministère avec quelque chance de réponse. Elles attendent que le maire leur fasse savoir quelque chose, s'il sait quelque chose. En province, les familles sont encore plus isolées : les nouvelles y arrivent avec un délai supplémentaire, et les rumeurs y circulent, dit-on, avec moins de discernement encore qu'à Paris.
Ce que les lettres disaient, avant qu'elles ne viennent plus
Les lettres reçues avant l'arrêt du courrier dessinent, en creux, une situation que les correspondants eux-mêmes semblaient peiner à comprendre pleinement. On évoquait la chaleur de l'été, les longues marches, les vivres difficiles à trouver dans un pays qui n'offrait plus rien. On évoquait Moscou — une ville immense, à ce qu'on en disait, mais qu'on n'imaginait pas tout à fait pareille à ce qu'elle était. On espérait la paix. On parlait de rentrer avant l'hiver.
C'est peut-être sur ce dernier point que les lettres ont laissé le plus d'espoir — et que le silence qui les a suivies est le plus lourd à porter. « Il m'écrivait qu'on serait de retour pour les fêtes, peut-être avant », nous confie une jeune femme que nous avons rencontrée rue de Rivoli. Elle attend depuis le début d'octobre. « Les fêtes, c'est dans moins de deux mois. Je continue à y croire. »
Nous n'avons pas le cœur de lui dire que nous ne savons pas davantage qu'elle. Personne, ce matin à Paris, ne sait ce qui se passe à six cents lieues d'ici. Les bulletins parlent de mouvements, de manœuvres, de la campagne qui se poursuit selon le génie de l'Empereur. Le reste appartient au silence — et ce silence, pour l'heure, n'a pas encore de nom.