La Bérézina : les pontonniers d'Éblé dans l'eau glacée
En trois jours d'un labeur surhumain, quatre cents pontonniers ont jeté deux ponts de planches sur la Bérézina partiellement prise. Debout dans l'eau jusqu'à la poitrine par un froid sibérien, ils ont sauvé l'armée combattante. Leur sacrifice restera dans les mémoires.
Studzianka, 26 novembre. — À six heures du soir le 25, le général Éblé recevait ses ordres : jeter deux ponts sur la Bérézina avant que les corps de Wittgenstein, au nord, et de l'amiral Tchitchagov, au sud, ne refermassent leur tenaille sur la Grande Armée. À une heure de l'après-midi le lendemain, les deux ouvrages étaient praticables. En dix-neuf heures, ses quatre cents pontonniers avaient accompli ce que la raison tenait pour impossible.
La rivière n'était pas entièrement gelée. Les hommes ont dû descendre dans le courant, brisant à coups de hache les blocs de glace dérivants, enfonçant les chevalets dans un fond de vase, clouant les madriers arrachés aux clôtures de la paroisse. Ils travaillaient à hauteur de poitrine dans une eau à un ou deux degrés, sans relâche, par un froid qui glaçait les vêtements en quelques minutes hors de l'eau. Le général Éblé lui-même s'est jeté à l'eau pour montrer l'exemple à ses sapeurs. On ne compte plus les hommes qui ont succombé à l'épuisement ou au gel sur ces rives.
Deux ponts ont ainsi été établis à Studzianka : l'un, plus solide, réservé à l'artillerie et aux caissons ; l'autre, à tablier de planches, pour l'infanterie. Six caisses à outils et deux forges portatives — les seuls équipements qu'Éblé avait conservés malgré l'ordre de tout brûler lors du repli — ont permis l'ouvrage.
Le passage sous le feu ennemi (27-28 novembre)
Dès la nuit du 26 au 27, les divisions combattantes commencent à franchir la rivière. Le maréchal Oudinot et le maréchal Ney tiennent la tête de pont côté occidental contre les forces de Tchitchagov, tandis que le maréchal Victor maintient la rive orientale avec quelque dix mille hommes face à Wittgenstein qui presse de près. Pendant deux jours et deux nuits, ce verrou humain retient les Russes à distance suffisante pour que le gros des corps d'armée puisse s'écouler.
Le passage s'effectue sous un feu nourri. Les Russes canonnent les ponts et les berges. Les tirailleurs ennemis harcèlent les colonnes. Pourtant, les régiments combattants, la garde, l'artillerie légère franchissent l'obstacle avec une discipline qui force l'admiration. On rapporte que les soldats de Victor, campés sur la rive droite sous les obus jusqu'à l'extrême limite, ont tenu sans plier jusqu'à la nuit du 28.
Des milliers de traînards, de blessés, de cantinières et de suivants du camp se sont agglutinés sur les berges, attendant leur tour. Épuisés, souvent sans armes ni officier pour les encadrer, ils ont laissé passer les formations combattantes mais n'ont pas toujours pu s'organiser pour traverser à leur suite.
L'incendie des ponts (29 novembre, 8 h 30)
À l'aube du 29, la situation devient intenable. Les cosaques de Platov sont en vue sur la rive orientale, et Wittgenstein resserre son étau. Le général Éblé, qui avait déjà retardé de deux heures l'ordre d'incendie pour permettre à quelques milliers d'hommes supplémentaires de passer, reçoit le commandement impérial sans appel : brûler les ponts.
À huit heures et demie, les torches sont mises aux chevalets. Le spectacle qui s'ensuit dépasse en horreur tout ce que nos correspondants ont pu relater. Des milliers de malheureux — hommes, femmes, enfants attachés aux armées — s'élancent sur les ponts en flammes ou tentent de traverser à la nage dans le courant glacé. On ne peut établir avec précision le nombre de ceux qui ont péri sur ces rives ou dans les flots. Les estimations les plus prudentes font état de plusieurs milliers de personnes abandonnées, entre huit et douze mille âmes, selon les témoignages encore fragmentaires qui nous parviennent.
L'armée combattante, elle, a passé. C'est là le fait capital, le seul qui, selon nos informations, peut être tenu pour assuré à cette heure.
Les pontonniers : un sacrifice consenti
Qui étaient ces hommes ? Des pontonniers néerlandais pour la plupart, incorporés dans la Grande Armée depuis la réunion de la Hollande à l'Empire. Leur chef, le général Jean-Baptiste Éblé, général de division commandant le parc de pontonniers, les avait maintenus en ordre et en discipline durant toute la retraite — exploit remarquable dans une armée où la cohésion s'effrite depuis Moscou.
On rapporte que sur les quelque quatre cents hommes qui ont mis pied dans la Bérézina le 26 novembre, une poignée seulement se trouvaient encore en état de servir lors du départ de Studzianka. Leurs noms ne figurent dans aucun bulletin officiel. Le 29e Bulletin de la Grande Armée, que nos lecteurs ont pu consulter, ne leur consacre que quelques lignes. Ce journal leur rend un hommage que les dépêches impériales ont négligé.
Le général Éblé, dont la santé est signalée éprouvée par ces journées, poursuit sa route avec l'armée. Ses pontonniers ont sauvé ce qui pouvait l'être. C'est à leur abnégation sans exemple que l'armée combattante doit de ne pas être prisonnière ou anéantie sur les rives de la Bérézina.