Moscou sans tsar : faut-il attendre la paix ou repartir ?
Napoléon campe au Kremlin depuis vingt-cinq jours. Moscou a brûlé, Alexandre Ier se tait. L'état-major débat en secret : attendre une capitulation qui tarde, hiverner dans les ruines, ou saisir Saint-Pétersbourg avant les neiges ? Notre correspondant déroule les hypothèses.
Depuis le 14 septembre, date à laquelle Sa Majesté l'Empereur fit son entrée triomphale dans la vieille capitale des tsars, le silence de Saint-Pétersbourg pèse sur les chancelleries d'Europe comme une menace dont on ne sait encore si elle annonce la foudre ou la reddition.
Les dépêches qui nous parviennent avec quelques semaines de retard brossent un tableau singulier : Moscou à moitié consumée par l'incendie allumé — dit-on — sur l'ordre du gouverneur Rostoptchine avant l'évacuation russe, la Grande Armée installée au Kremlin, et pour tout interlocuteur… le silence.
Une paix qui se fait attendre
Le plan de campagne reposait sur une logique implacable : prendre Moscou, contraindre le tsar à négocier, dicter la paix depuis son propre palais. La première partie s'est accomplie. La seconde se fait obstinément attendre.
Selon les informations qui nous sont communiquées, l'Empereur aurait adressé plusieurs messages à Alexandre Ier dès les premiers jours de l'occupation, sans obtenir la moindre réponse. Le général Lauriston aurait été dépêché le 5 de ce mois vers le maréchal Koutouzov à Tarutino pour ouvrir des pourparlers — mais le vieux général russe aurait déclaré ne pas avoir, de son propre chef, la faculté d'engager des négociations. Comprendra-t-on à Paris ce que signifie une telle fin de non-recevoir ? Ou bien le tsar retarde-t-il simplement, attendant de meilleures conditions avant de traiter ?
Il faut ici distinguer avec soin ce qui relève du fait avéré et ce qui appartient encore à la conjecture. Que la mission Lauriston ait eu lieu, cela paraît certain. Qu'elle ait abouti à un refus de négocier, ou seulement à un ajournement, voilà ce que nos sources ne nous permettent pas encore de trancher.
Trois hypothèses pour l'état-major
Dans les cercles militaires qui suivent de près les opérations, trois scénarios s'affrontent aujourd'hui.
Le premier, et le plus naturel au regard de la logique de la campagne, est d'attendre. Moscou, quoique en partie ruinée, demeure la clef symbolique de l'empire russe. Sa possession oblige le tsar à réagir, tôt ou tard. L'hiver n'est pas encore là — du moins c'est ce qu'on espère —, les approvisionnements peuvent être organisés, et la patience est parfois la meilleure des stratégies. Alexandre finira bien par comprendre qu'une capitale occupée vaut moins que la paix.
Le second scénario, celui qui alimente les conversations les plus audacieuses dans les antichambres, est de porter le fer sur Saint-Pétersbourg elle-même. La capitale impériale est à quelque huit cents lieues de Moscou, mais l'argument est tentant : si Moscou n'a pas suffi à faire plier le tsar, peut-être est-ce parce que le siège du gouvernement, la Neva, la Cour, représentent pour lui un enjeu autrement plus vital. Des voix s'élèvent pour dire que Napoléon, en tenant Moscou, tient un otage mais pas le cœur du régime. La véritable pression serait de menacer là où réside Alexandre.
La troisième hypothèse — la plus discutée, et peut-être la plus prudente — est d'hiverner sur place ou de se replier vers Smolensk pour y établir des quartiers d'hiver. La saison avance. Les premiers froids de ce pays ont surpris plus d'un officier qui n'avait pas mémoire de pareils hivers. Passer la mauvaise saison à Moscou, réorganiser la Grande Armée, rouvrir les négociations au printemps dans une position de force : ce plan a ses partisans.
L'inconnue Alexandre
Ce qui manque à toute analyse sérieuse, c'est la connaissance des intentions réelles du tsar. Cède-t-il à la pression de ses généraux, qui lui conseillent de ne jamais traiter ? Joue-t-il la montre, comptant que l'hiver fera le travail que ses armées n'ont pas accompli ? Ou bien est-il, en son palais de Saint-Pétersbourg, plus ébranlé qu'il n'y paraît, prêt à ouvrir secrètement des pourparlers dès que la forme sera sauve ?
On a beaucoup écrit depuis Tilsit sur le caractère d'Alexandre. Tantôt on le dit mystique et irrésolu, tantôt ferme et implacable derrière des dehors aimables. La vérité est que Paris l'ignore, et que cet ignorement est précisément le nœud de la situation.
Certains à Paris murmurent que l'incendie de Moscou a tout changé : une telle destruction délibérée d'une ville russe témoignerait d'une détermination à ne rien céder, dût-on brûler sa propre capitale. Si ce calcul est juste, attendre une capitulation pourrait s'avérer une longue attente. Si ce calcul est faux — si l'incendie fut moins une décision d'État qu'un acte de désespoir mal contrôlé —, la paix reste possible.
Ce que l'on peut raisonnablement supposer
Sans prétendre trancher ce que les généraux eux-mêmes ne savent pas résoudre, notre correspondant risque quelques observations.
La logique de la campagne commandait une décision russe rapide. Elle n'est pas venue. Chaque semaine qui s'écoule sans négociation est une semaine gagnée par l'automne russe. L'Empereur n'a pas traversé le Niémen pour hiverner dans des décombres ; il est venu chercher une paix qu'il a droit d'attendre. Mais à quelle condition, et combien de temps peut-on attendre ?
Ce qui est certain, c'est que l'issue de la campagne se décidera dans les prochaines semaines — avant que les routes ne deviennent impraticables. Le Bulletin de la Grande Armée, quand il nous parviendra, nous apprendra si l'Empereur a choisi d'attendre, de frapper, ou de se replier. En attendant, la France regarde vers l'Est et fait confiance au génie de celui qui, en vingt ans, n'a pas encore eu tort.