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La Grande Armée rentre — dans quel état ?

Le 29e Bulletin, publié hier dans Le Moniteur universel, a levé un coin du voile sur la retraite de Russie. Trente mille chevaux perdus, des canons abandonnés sur les routes glacées, une cavalerie à pied : Paris cherche à mesurer l'étendue réelle du désastre. La reconstruction est-elle possible ?

Notre correspondant militaire Paris, 17 décembre 1812 6 min de lecture

Le 29e Bulletin de la Grande Armée, paru ce matin dans Le Moniteur universel, produit sur les esprits un effet singulier. On s'attendait à des nouvelles — bonnes ou mauvaises — depuis des semaines. On attendait des chiffres. On en a quelques-uns, mais ils concernent les chevaux, non les hommes. Sur l'état des hommes, sur le nombre de ceux qui ne rentreront pas, le Bulletin demeure d'une sobriété remarquable. C'est ce silence qui, ce soir, traverse la ville comme un courant d'air froid.

Le texte est daté du 3 décembre, de Maladetchna. L'Armée est donc déjà au-delà du Niémen à l'heure où nous lisons ces lignes — hors de Russie, sur le sol de la Grande Principauté de Lituanie, puis plus avant encore. Elle rentre. Mais dans quel état ?

Ce que le Bulletin avoue : les chevaux et les canons

Sur ce point, le Bulletin est précis, presque brutal. « Plus de trente mille chevaux périrent en peu de jours », écrit l'Empereur depuis Maladetchna. Les thermomètres sont descendus, entre le 14 et le 16 novembre, à seize ou dix-huit degrés sous zéro. Les bêtes d'origine allemande et française — moins acclimatées que les chevaux russes, disent les officiers qui s'y connaissent — ont succombé par milliers chaque nuit. La cavalerie, qui est le nerf du renseignement et de la poursuite, s'est retrouvée à pied.

Les conséquences pour l'artillerie sont immédiates : sans attelages, les pièces ne peuvent être déplacées. Le Bulletin l'admet : il a fallu « abandonner et détruire une bonne partie de nos canons, de nos munitions de guerre et de bouche ». Nul officier d'artillerie ne peut lire ces lignes sans comprendre ce qu'elles signifient — non pas la perte d'un parc sur un champ de bataille, mais l'émiettement progressif d'un appareil de guerre entier, livré aux glaces d'une retraite de plusieurs centaines de lieues.

On notera, pour nuancer ce tableau, que le Bulletin mentionne les dispositions du général Bourcier : plus de vingt mille chevaux de remonte seraient déjà rassemblés dans différents dépôts. C'est la voix officielle, et elle veut rassurer. Il est raisonnable de la prendre en compte sans s'y fier aveuglément.

Ce que le Bulletin tait : le sort des hommes

Le 29e Bulletin parle longuement du froid, des chevaux, de quelques engagements — la Bérézina, les prisonniers faits à la division Partonneaux, les Cosaques harcelant les colonnes. Il ne donne pas de chiffres de pertes en hommes. Pas un seul. Cette absence est éloquente, et chacun à Paris la commente à sa façon.

Selon les estimations qui circulent dans les cercles militaires et que nous ne pouvons ni confirmer ni infirmer, la Grande Armée avait franchi le Niémen avec quelque quatre cent quarante mille hommes au plus fort de l'offensive. Combien rentreront ? Les dépêches les plus prudentes évoquent des dizaines de milliers — peut-être soixante, peut-être moins, peut-être davantage selon les corps d'armée — mais aucun état-major n'a encore publié un état nominatif des pertes. Les corps alliés — Prussiens, Westphaliens, Autrichiens, Polonais — ont subi des sorts différents ; leur décompte est impossible à Paris ce soir.

Ce que l'on sait avec certitude : les blessés, les gelés, les prisonniers et les déserteurs se comptent en nombre considérable. Les hôpitaux de Vilna, dit-on, ont été submergés avant même que l'Armée ne les eût évacués. Des milliers d'hommes ont été abandonnés, faute de moyens de transport, sur les routes de la retraite.

Peut-on reconstruire une armée ?

La question militaire centrale n'est pas seulement celle du bilan — encore incertain et peut-être volontairement obscurci — mais celle de la reconstitution. La France a déjà mobilisé des levées extraordinaires depuis 1805 ; les classes les plus jeunes ont été appelées de bonne heure. Où trouver les cent mille hommes de remplacement dont on aura besoin, si les pertes atteignent les chiffres que certains redoutent en privé ?

Le moral des survivants est une autre inconnue. Le Bulletin tente de les diviser en deux catégories : ceux qui ont conservé « leur gaité ordinaire » face aux épreuves, et ceux qui, moins trempés par la nature, auraient perdu courage. C'est là la langue des bulletins officiels, et chacun sait qu'elle ne rend pas exactement compte de l'état d'une troupe qui a marché cinquante jours dans la neige et le froid, mangeant ses chevaux morts et, dit-on, pire encore.

La cavalerie est le problème le plus aigu. Une armée sans cavalerie ne peut ni reconnaître le terrain ni poursuivre l'ennemi ni protéger ses flancs. Le général Bourcier prépare des remontes, nous dit-on ; vingt mille bêtes dans les dépôts, c'est un début, mais reconstruire une cavalerie d'expérience prend des années, non des semaines. Et les officiers de cavalerie eux-mêmes — ceux qui ont survécu — rentrent à pied.

L'artillerie peut se refondre plus vite, si les arsenaux tiennent le rythme. La France a prouvé, depuis Valmy, sa capacité à fondre des canons en nombre. Mais les servants ? Les chevaux d'attelage entraînés ? Ce sont là des ressources qui ne se créent pas par décret.

Paris, le soir du 17 décembre

L'Empereur est rentré. Il est arrivé aux Tuileries dans la nuit du 18 au 19 décembre — les nouvelles courent vite dans les milieux proches du palais, même si aucune annonce officielle n'a encore été faite à l'heure de mettre sous presse. On le dit bien portant — le Bulletin en fait foi, et sur ce point précis il n'y a pas de raison de douter. Sa Majesté n'aurait pas quitté son armée pour rentrer malade.

Ce qui est certain, c'est que Paris n'a pas encore mesuré l'ampleur de ce qui s'est passé au-delà du Niémen. Les chiffres viendront — ou ne viendront pas. Les familles qui attendent des nouvelles d'un époux, d'un fils ou d'un frère engagé dans cette campagne commencent à comprendre que les états nominatifs, s'ils sont jamais publiés, ne le seront pas de sitôt. En attendant, le Bulletin officiel dit que la santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure. C'est, pour l'heure, la seule certitude que l'on puisse mettre en page.

Le contexte

La Grande Armée avait franchi le Niémen le 24 juin 1812 avec environ quatre cent quarante mille hommes en première ligne, auxquels s'ajoutaient des corps de réserve et alliés.

Le 29e Bulletin, dicté à Maladetchna le 3 décembre 1812 et publié au Moniteur universel le 17 décembre, est le premier aveu officiel de l'ampleur de la catastrophe russe.

La traversée de la Bérézina (26-29 novembre 1812) avait permis à l'armée d'échapper à l'encerclement de trois armées russes, au prix de lourdes pertes parmi les traînards.

Napoléon avait quitté son armée à Smorgoni le 5 décembre pour rentrer à Paris en toute hâte, laissant le commandement au roi Murat.

État des informations

Cet article est rédigé au soir du 17 décembre 1812, le jour même de la publication du 29e Bulletin. Les seules données chiffrées disponibles à Paris sont celles que le Bulletin officiel a bien voulu livrer. Toute estimation de pertes humaines est, à cette date, de l'ordre de la conjecture. Les Échos du Passé s'en tiennent à ce qui est connaissable ce soir, sans préjuger de ce que les semaines suivantes révéleront.

Ce que l’on sait

  • Le 29e Bulletin reconnaît la perte de plus de trente mille chevaux en quelques jours, en novembre 1812.
  • Une partie importante des canons et munitions a été abandonnée ou détruite faute d'attelages.
  • La cavalerie s'est retrouvée démontée sur une grande partie du trajet de retraite.
  • Le général Bourcier dispose de plus de vingt mille chevaux de remonte dans les dépôts, selon le Bulletin.
  • L'Armée a repassé le Niémen et se trouve hors de Russie au moment de la parution du Bulletin.
  • La traversée de la Bérézina a permis d'éviter l'encerclement, avec des pertes parmi les traînards.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre exact d'hommes qui ont survécu à la campagne n'est pas connu à Paris le 17 décembre 1812.
  • Les pertes par corps d'armée (français, alliés polonais, prussiens, autrichiens, westphaliens) ne sont pas établies.
  • L'état réel du moral des survivants ne peut être évalué sur la seule foi des formulations du Bulletin officiel.
  • La capacité de reconstitution complète de la cavalerie et de l'artillerie à court terme reste inconnue.

Sources historiques utilisées

primary

29e Bulletin de la Grande Armée, Maladetchna, 3 décembre 1812

Publié au Moniteur universel le 17 décembre 1812. Source officielle impériale ; seule source chiffrée disponible à Paris ce soir sur les pertes matérielles (trente mille chevaux, canons abandonnés). Consulté via napoleon-series.org.

secondary

Campagne de Russie (1812) — encyclopédie Wikipédia

Notice de référence pour les effectifs initiaux (environ 440 000 hommes franchissant le Niémen), la chronologie de la retraite, la Bérézina et les conditions climatiques. https://fr.wikipedia.org/wiki/Campagne_de_Russie

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Article rédigé du point de vue de la presse parisienne du 17 décembre 1812, le jour même de la publication du 29e Bulletin. Toute estimation de pertes humaines reflète l'incertitude réelle de ce moment. Aucun chiffre de pertes définitif n'est avancé. Sources croisées : fr.wikipedia.org/wiki/29e_Bulletin_de_la_Grande_Armée, fr.wikipedia.org/wiki/Retraite_de_Russie, napoleon-series.org/research/government/c_bulletin.html.

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