La conjuration du général Malet : Paris a tremblé sur une fausse nouvelle
Dans la nuit du 22 au 23 octobre, un général enfermé depuis des années a tenu Paris quelques heures en annonçant la mort de l'Empereur. Le ministre de la Police arrêté, le commandant de la place blessé d'un coup de pistolet : récit d'une équipée qui a failli renverser le gouvernement avant de s'effondrer en une matinée.
Paris a vécu, dans la nuit du jeudi 22 au vendredi 23 octobre, quelques heures d'un trouble dont on mesure encore mal la portée. Un homme seul, ou presque, a fait croire à des soldats, à des officiers, à des magistrats même, que l'Empereur était mort sous les murs de Moscou et que le gouvernement avait changé de mains. L'imposture a été démasquée avant midi ; mais elle aura suffi à faire arrêter le ministre de la Police, à faire verser le sang d'un général dans son propre cabinet, et à montrer combien la capitale demeure suspendue aux nouvelles de Russie.
L'auteur de cette entreprise est le général Claude François de Malet, officier de fortune passé au service de la République et tenu, depuis plusieurs années, en lieu de sûreté pour ses opinions et ses menées contre le gouvernement. On le savait républicain obstiné ; on le croyait hors d'état de nuire. Il était, depuis quelque temps, hébergé dans une maison de santé du faubourg Saint-Antoine, celle du docteur Dubuisson, où l'on enferme les détenus que l'on juge plus malades que dangereux. C'est de là qu'il est sorti, cette nuit-là, revêtu de son uniforme de général, pour mettre à exécution un plan préparé de longue main.
Le ressort de toute l'affaire tient en une fausse nouvelle, habillée d'un faux acte. Malet s'était muni d'un prétendu sénatus-consulte du Sénat conservateur, fabriqué de toutes pièces, portant que l'Empereur Napoléon avait péri le 7 octobre sous les murs de Moscou, que l'Empire était aboli et qu'un gouvernement provisoire était institué pour gouverner la France. À ce faux décret s'ajoutaient des ordres, des nominations, des proclamations toutes prêtes, où Malet se donnait des fonctions de commandement et distribuait des places à ses comparses. Le tout présenté avec un aplomb qui, dans le silence de la nuit et l'incertitude où l'on est sur le sort de la Grande Armée, a trouvé créance.
Une nuit où l'imposture a marché
Muni de ses faux papiers, Malet se présente d'abord à la caserne de Popincourt, où tient garnison une cohorte de la garde nationale. Il lit aux officiers le prétendu sénatus-consulte, annonce la mort de l'Empereur, et commande au nom du nouveau gouvernement. On le croit. La troupe se met en mouvement ; des détachements partent occuper des postes, porter des ordres, arrêter ceux que les faux décrets désignent.
Au plus fort de l'équipée, Malet fait ouvrir la prison de la Force et en tire deux généraux qui y étaient détenus comme lui pour leurs opinions : les généraux Lahorie et Guidal. Rendus à la liberté et associés sur-le-champ à l'entreprise, ils en deviennent les bras. C'est Lahorie qui, à la tête d'un détachement, se rend chez le ministre de la Police, le général Savary, duc de Rovigo, le tire de son lit et le fait conduire en prison. Le préfet de police, M. Pasquier, est pareillement appréhendé. Le ministre de la Police de l'Empire, arrêté chez lui par un homme qu'il avait fait écrouer : on conçoit le saisissement.
Pendant quelques heures, l'imposture règne. Des autorités obéissent à des ordres signés d'un mort imaginaire et d'un gouvernement qui n'existe pas. Nul, dans ce désordre, ne songe à proclamer le Roi de Rome ni à invoquer le nom du fils de l'Empereur : on annonce la mort du chef de l'État, et l'on s'apprête à le remplacer sans qu'une seule voix réclame son héritier. C'est peut-être le trait le plus singulier de cette nuit.
Le coup de pistolet et le démasquage
L'affaire se brise sur un homme. Malet se présente chez le général Hulin, qui commande la place de Paris et la première division militaire, pour le mettre dans ses intérêts ou s'assurer de sa personne. Devant la résistance de l'officier, qui exige de voir ses pouvoirs, Malet tire à bout portant un coup de pistolet qui fracasse la mâchoire du général. Hulin tombe, grièvement blessé ; on désespéra un moment de ses jours, mais les dernières nouvelles le donnent vivant.
C'est alors que tout se renverse. À l'état-major de la place, le colonel Doucet et le colonel Laborde se défient de ce général qu'ils ne connaissent pas et dont les pièces sentent la fabrique. Doucet relève surtout que la date de la prétendue mort de l'Empereur — le 7 octobre — est démentie par des dépêches plus récentes parvenues de l'armée. L'imposture éclate. Malet est saisi, désarmé, garrotté dans le cabinet même où il croyait commander. Il était environ midi : l'entreprise n'avait pas duré une demi-journée.
Les fils se dénouent ensuite très vite. Lahorie, Guidal et les autres complices sont arrêtés à leur tour ; le ministre Savary et le préfet Pasquier sont rendus à la liberté et à leurs fonctions. Paris, qui n'avait su que confusément ce qui se tramait, apprend au matin que le gouvernement n'a jamais cessé d'être, et que la nouvelle qui avait tout ébranlé était une fable.
Le jugement et le supplice
La justice a été aussi prompte que l'avait été l'alerte. Traduits devant une commission militaire, Malet et ses principaux complices ont été convaincus et condamnés à mort. Le général s'est chargé, dit-on, de toute la responsabilité de l'entreprise, déclarant n'avoir agi que pour la République et n'avoir entraîné les autres que par surprise.
La sentence a été exécutée le 29 octobre, dans la plaine de Grenelle. Une quinzaine de condamnés y ont été passés par les armes, parmi lesquels le général Malet, ainsi que les généraux Lahorie et Guidal qu'il avait délivrés. On rapporte que Malet a voulu commander lui-même le feu du peloton qui le fusillait.
Le gouvernement n'a fait, dans Le Moniteur, qu'une mention mesurée de cette affaire, comme d'un attentat aussitôt déjoué que conçu. On voudrait n'y voir que l'égarement d'un esprit exalté. Reste qu'un homme seul, armé d'un faux papier et d'une fausse nouvelle, a tenu durant quelques heures les ressorts de la capitale — et que c'est de Russie, faute de nouvelles sûres, que cette fausse nouvelle tirait toute sa force.