Le 29e Bulletin : l’Empereur reconnaît le désastre
Le Moniteur universel de ce 17 décembre publie le 29e Bulletin de la Grande Armée, daté de Molodetchna le 3 décembre. Pour la première fois, le pouvoir impérial avoue l’ampleur de la catastrophe survenue en Russie. Le Bulletin l’impute tout entière au grand froid tombé brusquement sur l’armée le 6 novembre. Une nouvelle qui frappe Paris de stupeur — et qu’achève une dernière ligne sur la santé de Sa Majesté.
Le Moniteur universel a publié ce matin, 17 décembre, le 29e Bulletin de la Grande Armée. Daté de Molodetchna, le 3 décembre, ce document rompt avec le ton accoutumé des bulletins de victoire : il porte à la connaissance de la France une nouvelle dont nul, jusqu’à ce jour, n’avait mesuré la gravité dans la capitale. L’armée qui s’était enfoncée au cœur de la Russie a éprouvé, sur le chemin du retour, des pertes immenses.
Le Bulletin n’use d’aucun détour. Il décrit une armée encore belle au début de novembre, puis frappée par un fléau qui la désorganise en quelques jours. La cause qu’il assigne à ce désastre est une seule : le froid, survenu brutalement et avec une rigueur inconnue. Nous rapportons ici la version officielle telle que le Moniteur la donne, sans en rien retrancher et sans rien y ajouter que nous ne puissions établir.
Le récit officiel : « jusqu’au 6 novembre, le temps a été parfait »
Le Bulletin pose d’emblée que rien, jusqu’aux premiers jours de novembre, ne laissait présager le malheur. « Jusqu’au 6 novembre, le temps a été parfait », affirme-t-il, et le mouvement de l’armée s’exécutait, dit le commandement, avec le plus grand succès. C’est le froid, et le froid seul, que le Bulletin désigne comme l’agent de la catastrophe.
Le 7 novembre, selon le texte, l’air se refroidit subitement et le thermomètre tomba à une rigueur extrême. Dès cette nuit, l’armée perdit, chaque nuit, plusieurs centaines de chevaux qui mouraient au bivouac. Le Bulletin chiffre la saignée : plus de trente mille chevaux périrent en peu de jours.
Une armée désorganisée : la cavalerie à pied, l’artillerie abandonnée
Les conséquences de cette mortalité, le Bulletin ne les cache pas. Privée de ses attelages, l’armée dut se défaire d’une partie de son matériel. Notre cavalerie, écrit le commandement, se trouva toute à pied ; notre artillerie et nos transports se trouvèrent sans chevaux pour les mouvoir. Il fallut, faute de bras et de bêtes, abandonner et détruire sur la route une partie des canons, des caissons et des fourgons.
Le Bulletin résume d’une phrase ce renversement : cette armée, si belle le 6 novembre, était bien différente dès le 14, presque sans cavalerie, sans artillerie, sans transports. À cette détresse, le texte ajoute le tableau d’hommes que le froid désorganise : des soldats quittant les rangs pour chercher du feu, des isolés que la rigueur de la saison met hors d’état de combattre, des traînards en grand nombre.
C’est, sous la plume du commandement, l’aveu d’une épreuve sans exemple dans les campagnes de l’Empire. Le Bulletin n’avance ici aucun bilan d’hommes tués au combat comparable à celui d’une grande bataille : c’est la marche, le froid et la faim qu’il met en cause, et non l’ennemi.
À Paris, la stupeur — et une dernière ligne qui rassure
L’effet, dans la capitale, a été immédiat. On lisait depuis des semaines des bulletins évasifs, où les revers se devinaient sous la prudence des formules ; on a aujourd’hui l’aveu. Dans les salons, aux abords de la Bourse, sur les marches du Palais-Royal, on se passe le Moniteur et l’on commente à voix basse. Beaucoup lisent entre les lignes ce que le Bulletin ne dit pas : si l’armée a tant souffert de la seule marche, que reste-t-il de la Grande Armée ?
À cette inquiétude, le Bulletin oppose sa conclusion, et c’est elle que chacun retient. Le texte s’achève sur ces mots : « La santé de Sa Majesté n’a jamais été meilleure. » L’Empereur est sauf, et bien portant : voilà ce qui, dans bien des bouches, l’emporte sur le reste. Tant que demeure le chef, on veut croire que tout peut se rétablir.
Reste l’incertitude. Le Bulletin parle de l’armée comme d’un corps éprouvé mais non comme d’un corps perdu ; il ne donne pas le compte des hommes ; il n’indique pas où se trouve à cette heure le gros des troupes. Nul à Paris ne sait encore ce qu’il faut entendre exactement sous le mot « pertes immenses », ni ce que l’hiver russe a laissé debout des régiments partis au printemps.