Le Sénat décrète l’état d’exception : César sommé de désarmer
Réuni dans la curie, le Sénat a voté le décret ultime qui charge les magistrats de veiller à ce que la République ne subisse aucun dommage. La mesure vise le proconsul des Gaules, sommé de licencier son armée. Les tribuns qui s’y opposaient ont quitté la ville.
Rome a passé la journée suspendue aux nouvelles de la curie. Après des séances tendues, le Sénat a fini par adopter le décret que les Anciens réservent aux plus grands périls : que les consuls, les préteurs, les tribuns et les proconsuls présents aux portes veillent à ce que la République ne subisse aucun dommage. La formule est brève. Chacun, ici, en connaît le poids.
Ce décret ne nomme personne, selon l’usage. Mais nul dans la ville n’ignore qui il vise. Depuis des semaines, le Sénat réclame de Caius Julius César, proconsul des Gaules, qu’il licencie ses légions et rentre à Rome en simple particulier pour briguer le consulat. César, par la voix de ses partisans, offrait de quitter son commandement si Pompée quittait le sien. Les tenants de l’ordre établi, groupés derrière Cnéius Pompée, ont refusé tout marchandage. Le vote de ce jour clôt la discussion : c’est désormais un ultimatum.
On rapporte que la séance fut orageuse. Les deux tribuns de la plèbe favorables à César, Marc Antoine et Quintus Cassius Longinus, ont opposé leur veto, comme la loi sacrée leur en donne le droit. Leur opposition a été écartée. On dit que, se jugeant menacés dans leur personne, ils ont quitté la ville dans la soirée, en habit d’esclave pour n’être pas reconnus, prenant la route du nord. La violation faite au droit d’un tribun, que la coutume déclare inviolable, indigne une partie de la plèbe.
Ce qu’autorise le décret
Le décret dit « ultime » suspend la marche ordinaire des affaires. Il remet aux magistrats les pleins pouvoirs pour agir sans les entraves habituelles, lever des troupes, disposer des deniers publics et employer la force contre quiconque est tenu pour un ennemi de la chose publique. C’est l’arme que le Sénat tire des seuls moments où il se croit en danger de mort.
La mémoire de la ville en garde peu d’exemples, et tous sanglants. On l’invoqua contre Caius Gracchus, contre Saturninus, et il n’y a pas vingt ans contre les complices de Catilina, exécutés sans jugement dans la prison de la ville. À chaque fois, des citoyens sont tombés sous un décret et non sous une sentence. C’est dire l’extrémité où le Sénat estime en être arrivé.
Reste que ce décret est un ordre, non une armée. Il autorise à agir ; il ne dit pas avec quelles forces. Toute la question est là.
Pompée aux portes, les consuls en avant
Le glaive du décret, c’est Pompée. Investi d’un commandement qui lui interdit d’entrer dans l’enceinte, il se tient hors les murs, seul chef à disposer de troupes en Italie. Les consuls de l’année, Lucius Cornélius Lentulus et Caius Claudius Marcellus, ont porté la ligne dure ; on prête à Lentulus des paroles très vives contre César, et à Metellus Scipion, beau-père de Pompée, d’avoir poussé le décret. Caton, fidèle à lui-même, refusait tout accommodement.
Interrogés, plusieurs sénateurs assurent que Pompée dispose de tout ce qu’il faut pour défendre l’Italie, et que César, seul contre l’autorité légale, ne saurait tenir. D’autres, à voix plus basse, rappellent que les vieilles légions de Pompée sont loin, en Espagne, et que ce dont on dispose sous la main n’a rien de comparable à une armée aguerrie par huit années de guerre au-delà des Alpes.
Les questions que nul ne tranche
Nul ne sait ce que fera César quand la nouvelle lui parviendra, dans quelques jours, car les courriers du nord mettent près d’une semaine à remonter jusqu’à lui. Pliera-t-il devant l’autorité du Sénat et la menace des armes ? Ou tiendra-t-il l’affront fait à ses tribuns pour un motif d’en découdre ? On l’ignore.
On ignore de même si Pompée lèvera réellement les troupes que le décret l’autorise à requérir, et combien d’Italiens répondront à l’appel dans une querelle entre deux généraux romains. Le bruit court que César tiendrait déjà des forces prêtes vers Ravenne ; on parle d’une légion, quelques-uns disent davantage, mais ces chiffres courent de bouche en bouche sans qu’on les puisse vérifier.
Ce soir, une chose est sûre : le Sénat a franchi un pas dont il n’existe pas de retour aisé. Le reste tient à un homme qui, à cette heure, ne sait peut-être pas encore ce qu’on a décidé de lui.