La rumeur enfle : César aurait quitté Ravenne
Depuis deux jours, des voyageurs venus du nord rapportent des mouvements de troupes autour de Ravenne. Rien n’est confirmé. Nous rassemblons ce qui se dit, en séparant le peu que l’on sait du beaucoup que l’on répète.
Rome vit depuis ce matin dans l’attente d’une nouvelle qui ne vient pas. Sur le Forum, aux abords de la Curie, dans les boutiques du Vélabre, on ne parle que d’une chose : César aurait quitté Ravenne, où il tenait ses quartiers avec ses gens. Le mot circule de bouche en bouche, porté par des marchands et des courriers descendus de la voie du nord. Nous tenons à le dire d’emblée : à l’heure où nous écrivons, aucune de ces nouvelles n’est confirmée.
Ce que l’on sait de source sûre tient en peu de lignes. Le Sénat, il y a quelques jours, a voté la mesure d’exception par laquelle les magistrats sont chargés de veiller à ce que la République ne subisse aucun dommage. On sait aussi que les tribuns de la plèbe Marc Antoine et Quintus Cassius, qui s’étaient opposés aux décisions prises contre César, ont fui la Ville et ont pris la route du nord. Leur départ est établi : on les a vus quitter Rome. Le reste, tout le reste, n’est pour l’instant que rapporté.
Car voici ce qui se répète, et que nous donnons sous toute réserve. Des voyageurs assurent que le camp de Ravenne se serait ébranlé, que des enseignes auraient été mises en marche, que la colonne descendrait vers le sud, le long de la côte, en direction du territoire de la province. D’autres, arrivés par la même route, jurent n’avoir rien vu de tel et rapportent au contraire que César serait resté sur place, attendant encore une réponse de Rome. Les récits se contredisent.
Sur les effectifs, la prudence s’impose plus encore. On entend citer une légion entière, on entend citer bien davantage ; certains parlent d’une armée, d’autres d’une poignée de cohortes et de quelques cavaliers. La rumeur, on le sait, grossit à mesure qu’elle chemine. Un chiffre passé de bouche en bouche depuis Ravenne jusqu’au Forum n’a plus grand-chose du chiffre qui a quitté Ravenne. Nous ne donnons donc aucun nombre : nous ne l’aurions pas vérifié.
Ce qui est certain, c’est l’émotion. Des sénateurs ont été aperçus se rendant les uns chez les autres dès avant le jour. On dit que des familles rassemblent leurs affaires. Les changeurs, prudents, tiennent leurs comptoirs à demi fermés. Rien de tout cela ne prouve qu’un homme en armes marche sur l’Italie ; tout cela prouve qu’on le craint. La crainte, elle, est bien réelle, et elle court plus vite que les courriers.
Il faut ici mesurer les distances. De Ravenne au premier bourg de la province, il n’y a que peu de chemin ; mais de là jusqu’à Rome, la route est longue, et une nouvelle du nord met plusieurs jours à nous parvenir. Ce que l’on nous rapporte aujourd’hui a donc pu se produire il y a trois ou quatre jours — ou n’avoir jamais eu lieu. Nous vivons en retard sur ce qui se passe, et la rumeur, elle, court en avance sur ce qui est sûr.
Nous n’écrirons pas ce que nous ne savons pas. À ce jour, nous ne pouvons affirmer ni que César a levé le camp, ni où il se trouve, ni dans quelle intention. Nous rapportons que le bruit en court dans Rome, avec insistance, et que les magistrats en tiennent compte. Pour le reste, il faut attendre. Dès qu’une nouvelle ferme nous parviendra, nous la publierons — établie, et non colportée.