Quand Sylla marcha sur Rome : mémoire d’une guerre civile
Ce n’est pas la première fois qu’une armée romaine se tourne vers la Ville. Il y a moins de quarante ans, Lucius Cornelius Sylla franchit le pomerium en armes. Beaucoup, à Rome, s’en souviennent encore.
Dans les rues, on cherche des repères. Une armée romaine qui se met en mouvement du côté du nord, des magistrats qui quittent Rome, un Sénat divisé : le tableau réveille un souvenir que les plus âgés n’ont jamais tout à fait enfoui. Ceux qui ont aujourd’hui cinquante ou soixante ans étaient enfants ou jeunes gens lorsque Lucius Cornelius Sylla conduisit ses légions contre la Ville. Ce n’est pas une légende ancienne : c’est l’histoire d’une génération encore vivante.
Nous rappelons ici, sans rien préjuger de l’heure présente, ce que l’on sait de cet épisode. La mémoire est un mauvais témoin, et bien des récits qui courent sur Sylla mêlent la haine et l’admiration. Nous nous en tenons à ce que rapportent les hommes qui l’ont vu et les archives de la Ville.
La querelle du commandement (88)
Tout partit d’un commandement militaire. Consul, Sylla avait reçu la guerre contre Mithridate, roi du Pont, qui menaçait l’Orient romain. Le tribun de la plèbe Publius Sulpicius Rufus, allié au vieux Marius, fit voter le transfert de ce commandement à Marius lui-même. Sylla, dépossédé par un vote de l’assemblée, se trouvait écarté d’une guerre qu’il tenait pour sienne.
Ce qui suivit n’avait pas de précédent. Sylla rejoignit ses soldats, réunis en Campanie, et les tourna vers Rome. On rapporte que la plupart de ses officiers refusèrent de le suivre dans une telle marche ; les soldats, eux, le suivirent. Aucun général, de mémoire d’homme, n’avait franchi les limites sacrées de la Ville à la tête d’une armée. Sylla le fit.
Rome prise, Marius en fuite
La Ville n’était pas préparée à se défendre contre ses propres légions. Sylla entra dans Rome de vive force. Marius et Sulpicius durent fuir ; Sulpicius fut rattrapé et tué, Marius gagna l’Afrique après bien des périls. Les mesures votées contre Sylla furent cassées, plusieurs de ses adversaires déclarés ennemis publics.
Puis Sylla repartit. Sa guerre l’attendait en Orient, et il quitta l’Italie pour la conduire, laissant Rome derrière lui. C’est en son absence que la roue tourna de nouveau.
Le retour du parti de Marius
À peine Sylla parti, le consul Cornelius Cinna et les partisans de Marius reprirent la Ville. Marius rentra d’exil. Le sang coula : les adversaires du parti populaire furent traqués, et l’on garda longtemps le souvenir des têtes exposées aux Rostres. Marius, parvenu à un septième consulat, mourut peu après. Cinna gouverna plusieurs années, consul renouvelé, jusqu’à périr lui-même dans une mutinerie de ses troupes.
Pendant ce temps, en Orient, Sylla poursuivait sa guerre et concluait la paix avec Mithridate. Chacun savait, à Rome, qu’il reviendrait, et que son retour ne se ferait pas sans affrontement.
La porte Colline (82) et la dictature
Sylla débarqua en Italie. La guerre civile embrasa la péninsule et se décida sous les murs mêmes de Rome, à la porte Colline, dans une bataille que ceux qui la rapportent disent d’une extrême dureté. Sylla l’emporta. Ses ennemis abattus ou dispersés, il resta maître de la Ville.
Il se fit alors donner un pouvoir qu’aucune loi ancienne n’avait prévu : une dictature sans terme fixé, chargée de rétablir les lois et de refonder la République. La dictature romaine était jusque-là une charge exceptionnelle et brève ; celle de Sylla ne connut pas d’échéance imposée.
Les proscriptions
C’est de ces mois que date le mot que l’on redoute encore. Sylla fit afficher des listes — les proscriptions : les noms de ceux qui étaient mis hors la loi. Quiconque en tuait un touchait une récompense ; leurs biens étaient confisqués, leurs fils et petits-fils frappés d’incapacités. On ne s’accorde pas sur le nombre des morts, considérable ; on s’accorde sur la terreur. Des fortunes changèrent de mains, des vengeances privées se glissèrent sous couvert de la loi.
Ceux qui ont vécu ce temps en parlent aujourd’hui à voix basse. C’est ce mot, plus que tout autre, qui revient dans les conversations inquiètes de ces jours-ci.
Le retrait
Sylla réforma la République dans un sens favorable au Sénat et réduisit les pouvoirs des tribuns de la plèbe. Puis il fit une chose que peu attendaient : il déposa la dictature et se retira dans la vie privée, rendant compte, dit-on, de ses actes à qui voulait l’entendre. Il mourut peu après en Campanie, dans sa retraite.
Voilà ce que la Ville a connu, il y a moins de quarante ans : une armée romaine entrée dans Rome, deux fois le pouvoir arraché par les armes, des listes de mort, puis un maître qui se retira de lui-même. Chacun, aujourd’hui, y cherche ce qu’il craint ou ce qu’il espère. Nous ne prêtons ce miroir à personne : nous rappelons seulement ce qui fut.