Pompée le Grand, chargé de sauver l’État
Le Sénat a remis à Cnaeus Pompeius Magnus la défense de la République. On rappelle ici l’homme, ses guerres et ses triomphes — et les questions que l’heure fait peser sur lui.
C’est sur lui que le Sénat se repose. En confiant à Cnaeus Pompeius Magnus le soin de lever des troupes et de défendre l’État, les magistrats et la majorité des Pères ont désigné l’homme qui, depuis trente ans, passe pour le premier capitaine de Rome. Nul, dans la Ville, ne conteste sa gloire. Beaucoup, en revanche, s’interrogent tout bas sur ce qu’il fera de cette charge, à l’heure où le bruit court qu’une armée descend du nord.
On l’appelle « le Grand » depuis sa jeunesse. Le surnom, dit-on, lui vint de Sylla lui-même, du temps où le jeune Pompée levait des légions à ses frais et remportait ses premières victoires avant même d’avoir exercé une magistrature. À cinquante-sept ans révolus, il porte un nom qui, à lui seul, est une promesse : celui d’un homme qui n’a, jusqu’ici, presque jamais connu la défaite.
Reste que la promesse, aujourd’hui, ne suffit plus à rassurer tout le monde. On répète, sur le Forum et dans les demeures, la même question : Pompée lèvera-t-il vraiment les troupes qu’il faudrait, et assez vite ? Rome, qui n’a plus vu la guerre à ses portes depuis des générations, est-elle seulement en état de se défendre ? Ces doutes, personne ne les met encore par écrit. Ils circulent de bouche en bouche, et nous les rapportons pour ce qu’ils sont : des rumeurs, non des faits.
Un nom fait de victoires
La carrière de Pompée se lit comme une suite de guerres gagnées loin de Rome. En Hispanie, des années durant, il tint tête à Sertorius, ce chef rebelle qui avait fait de la péninsule une seconde patrie insoumise ; la guerre fut longue et dure, mais l’ordre romain y fut rétabli. Au retour, il acheva de disperser les derniers fuyards de la révolte servile de Spartacus, qui avait tenu l’Italie en alarme.
Vint ensuite la guerre des pirates. La mer, alors, n’appartenait plus à Rome : les écumeurs pillaient les côtes, coupaient l’approvisionnement en blé, enlevaient jusqu’à des magistrats. Investi par une loi d’un commandement sans précédent sur toute la Méditerranée, Pompée nettoya les eaux en une seule campagne, avec une rapidité qui stupéfia ses contemporains.
Puis ce fut l’Orient. Contre Mithridate, ce roi du Pont qui avait défié Rome durant toute une génération, Pompée mena la guerre à son terme, poussa ses armes plus loin qu’aucun Romain avant lui, remania royaumes et provinces, et rapporta à la Ville des richesses qu’on n’avait jamais vues. De ces campagnes, il tira des triomphes qui restent dans toutes les mémoires : le dernier, celui d’Orient, passa pour le plus magnifique que Rome eût jamais offert à un de ses généraux.
L’homme du Sénat
Consul, Pompée l’a été plusieurs fois, et jusqu’à l’être seul, il y a peu, quand les troubles ensanglantaient le Forum et qu’on jugea qu’une main forte valait mieux que deux. Cette confiance, il l’a payée en s’attachant à la cause des Pères. Beaucoup, au Sénat, voient en lui le rempart de la République et de ses lois contre l’ambition d’un seul.
On n’ignore pas, pour autant, qu’il fut naguère l’allié de celui qu’on lui oppose aujourd’hui. Le mariage qui les unissait s’est défait avec la mort, voici quelques années ; depuis, les liens se sont dénoués un à un, jusqu’à cette rupture ouverte que la Ville a sous les yeux. De cette longue proximité devenue rivalité, chacun tire les conclusions qu’il veut.
Les questions de l’heure
Voilà donc l’homme sur qui repose la défense de l’État. Sa réputation est immense, ses états de service sans égal. Mais les guerres qu’il a gagnées, il les a menées au loin, avec le temps de rassembler ses forces et de choisir son terrain. Ce qu’on lui demande aujourd’hui est d’un autre ordre : parer, en Italie même, à une menace dont nul ne connaît encore ni la taille véritable, ni les intentions.
De là les hésitations qu’on lui prête. On dit qu’il compterait sur des légions promptes à se lever au premier signe ; d’autres murmurent que ces légions ne sont pas prêtes, ou pas là où il faudrait. Rien de tout cela n’est établi. Ce qui l’est, c’est que Rome, ce matin, a les yeux tournés vers lui, et attend de voir ce que « le Grand » fera de sa grandeur.