Marc Antoine, tribun chassé
Marcus Antonius, tribun de la plèbe pour cette année, a quitté Rome après que son veto eut été bafoué. Portrait d’un homme jeune, endetté et fidèle à César, dont le nom court désormais dans toutes les bouches.
On ne parlait guère de lui il y a peu, sinon pour ses dettes et ses fréquentations. On ne parle plus que de lui depuis que Marcus Antonius, tribun de la plèbe entré en charge le mois dernier, a fui la Ville après que le Sénat eut passé outre à son opposition. Un tribun est sacro-saint : sa personne est inviolable, son veto arrête les affaires. Qu’un homme revêtu de cette charge se soit cru contraint de partir en secret pour rejoindre César dans le nord, voilà ce dont on s’entretient sur les places, et voilà l’argument que ses partisans font sonner le plus haut.
Il convient de dire qui est cet Antonius, car sa figure éclaire, mieux qu’un long discours, le parti dont il porte aujourd’hui la voix.
Une naissance illustre, une jeunesse décriée
Il descend d’une maison connue. Son aïeul, Marcus Antonius, comptait parmi les orateurs les plus écoutés de sa génération, et son éloquence est restée en mémoire. Son père, surnommé Creticus, reçut jadis un commandement contre les pirates qui ne lui valut point d’honneur. Par sa mère, Julia, il tient à la gens Julia, la maison même de César : les deux hommes sont parents, et ce lien n’est pas pour rien dans l’attachement qu’on lui connaît.
De sa jeunesse, on rapporte surtout des désordres. On lui prête des dettes considérables, contractées au temps où il vivait dans la compagnie de Curion et de Clodius, et une inclination pour la dépense et le plaisir qui a nourri bien des propos. Ses ennemis en font le portrait d’un dissipateur ; ses amis répondent qu’il a, depuis, montré d’autres qualités. Il a étudié l’éloquence en Grèce, à la manière des jeunes gens de bonne maison.
Les armes, en Orient puis en Gaule
Ce sont les armes qui l’ont tiré de ses embarras. On le vit d’abord en Orient, où il servit sous Gabinius comme chef de cavalerie ; il s’y distingua, dit-on, en Judée et lors de l’expédition qui rétablit sur son trône le roi d’Égypte. Le bruit de sa bravoure lui vint de là.
Il passa ensuite en Gaule, auprès de César, dont il devint l’un des lieutenants. Il servit dans les campagnes de ces dernières années et gagna, rapporte-t-on, la confiance du proconsul. C’est de cette proximité, autant que du sang commun, que naît la fidélité dont il donne aujourd’hui la preuve.
Le tribun de César
Revenu à Rome, il fut désigné augure, puis élu tribun de la plèbe pour l’année en cours. Nul n’ignorait, en le portant à cette charge, quel parti il servirait. Depuis son entrée en fonction, il s’est employé sans relâche à défendre au Sénat les intérêts de César, à réclamer qu’on le traitât à l’égal de son rival, et à empêcher qu’on prît contre lui les mesures que ses adversaires pressaient.
Avec son collègue Quintus Cassius, il a opposé son veto aux décisions qui visaient l’absent. Ce veto, les optimates l’ont écarté. Le Sénat a passé le décret extrême qui met la République en garde. Se disant menacés dans leur personne, les deux tribuns ont quitté Rome, à ce qu’on assure sous un déguisement, pour gagner le camp de celui dont ils épousent la cause.
Un argument avant d’être un homme
Ce départ vaut aujourd’hui plus que l’homme lui-même. Les partisans de César le brandissent comme un grief : voici, disent-ils, un magistrat inviolable réduit à fuir, la sacro-sainteté du tribunat foulée aux pieds, les vieilles libertés bafouées. Leurs adversaires répliquent qu’il n’était qu’un instrument, et que sa fuite fut concertée pour fournir un prétexte.
De ce qu’il adviendra de lui, on ne sait rien. On ignore où il se trouve à cette heure, s’il a rejoint César, quel rôle il tiendra désormais. Ce qu’on sait, c’est qu’un tribun de la plèbe a quitté la Ville, et que ce fait, à lui seul, pèse déjà lourd dans la querelle.