Lentulus et Marcellus, les deux consuls de la ligne dure
Ce sont eux qui président le Sénat, ont fait voter le décret d’exception et ordonnent la levée : à l’heure de la crise, les deux consuls de l’année détiennent seuls, dans l’enceinte de la Ville, le pouvoir de commander. On rappelle ici qui ils sont, ce qui les oppose de tempérament — et ce qui les distingue de Pompée, aux portes avec ses troupes, comme de Caton, qui ne pèse que par la parole.
L’année qui commence porte leurs deux noms. C’est ainsi que Rome compte le temps : par les consuls, et l’on dira longtemps « sous le consulat de Lentulus et de Marcellus » pour désigner ces jours. Or ces deux hommes ne sont pas seulement les magistrats dont l’année tire son nom. Ce sont eux qui ont présidé la Curie ces derniers jours, eux qui ont conduit les débats jusqu’au vote du décret ultime, eux qui, à cette heure, tiennent dans la Ville le pouvoir de commander. On parle beaucoup de Pompée, qui a les troupes, et de Caton, qui a la voix. On parle moins des deux hommes qui ont, seuls, la charge. Il faut s’y arrêter.
Le premier est Lucius Cornelius Lentulus, qu’on surnomme Crus. Il est de la gens Cornelia, l’une des plus anciennes maisons patriciennes de Rome, celle qui a donné les Scipions comme les Sylla. Il a exercé la préture voici une dizaine d’années. Beaucoup, ici, se souviennent surtout de lui pour un procès retentissant : c’est lui qui soutint l’accusation contre Publius Clodius, dans l’affaire du sacrilège commis aux mystères de la Bonne Déesse. Clodius fut acquitté, et l’on attribua ce verdict à l’argent répandu sur les juges. De sa vie privée, on ne sait presque rien de sûr. Ce qu’on connaît de lui, c’est sa parole : elle est dure. On rapporte qu’au Sénat il refuse de mettre aux voix les motions de conciliation, et qu’il a laissé entendre qu’il agirait, s’il le fallait, de sa propre autorité.
Le second est Caius Claudius Marcellus, de la maison des Claudii Marcelli — une illustre famille qui compte, parmi ses aïeux, le vainqueur de Syracuse, cinq fois consul au temps de la guerre contre Hannibal. Il n’est pas le seul Marcellus de ces années : son frère fut consul il y a deux ans, son cousin l’an dernier, et tous trois se sont dressés contre César durant leur charge. C’est un bloc familial, hostile au proconsul, proche de Pompée. De son parcours avant le consulat, on ne sait à peu près rien — ni les armes qu’il a portées, ni les charges qu’il a d’abord exercées. On l’entend surtout, dans la crise, réclamer la levée : il est de ceux qui pressent la République d’armer l’Italie avant même de délibérer plus avant, pour que le Sénat siège sous protection. Sa figure est plus effacée que celle de son collègue dans les joutes de la Curie, mais c’est sur le registre des troupes qu’on le distingue.
Ce que peut un consul
Pour comprendre pourquoi ces deux hommes comptent tant en ces jours, il faut se rappeler ce qu’est un consul. Il détient l’imperium, le pouvoir de commander, dans sa plénitude : au-dedans comme au-dehors, dans la Ville et dans toute l’Italie. C’est le consul qui convoque le Sénat et le préside, qui met les questions aux voix, qui recueille les avis et arrête ce qui sera soumis. C’est lui encore qui conduit le dilectus, la levée des troupes, et qui commande les armées de la République quand le Sénat le décide. Rien, dans l’enceinte, ne se fait sans passer par cette magistrature.
C’est dire ce qui s’est joué ces derniers jours sous la présidence de Lentulus et de Marcellus. Le décret ultime a été voté dans une séance qu’ils dirigeaient ; c’est sous leur présidence que le veto des tribuns de la plèbe, Marc Antoine et Quintus Cassius, a été écarté, et que ces derniers ont quitté la Ville. Les deux consuls ne sont donc pas des témoins de la crise : ils en tiennent les leviers légaux.
On mesure mieux, dès lors, ce qui les sépare de Pompée. Pompée est proconsul : son commandement est militaire, et il ne vaut qu’au-dehors, hors de la borne sacrée de Rome. Il ne peut ni entrer en armes dans la Ville, ni convoquer le Sénat, ni y mettre une question aux voix. Sa force est réelle, mais elle attend son emploi d’une décision qui, elle, se prend dans la Curie. Ce sont les consuls qui, au nom du Sénat, lui remettent la charge de défendre l’État. Quant à Caton, dont on cite partout l’intransigeance, il n’exerce cette année aucune magistrature : il ne pèse que par la parole, l’autorité de son nom et la fermeté de ses avis. Il oriente, il ne commande pas. Les deux hommes qui commandent, dans les murs, sont Lentulus et Marcellus.
Deux tempéraments pour une même ligne
Une même fermeté, donc, mais deux manières. Lentulus est l’homme de la parole véhémente, celui qui donne à la ligne dure son visage à la tribune : c’est sa voix qu’on entend refuser tout accommodement, sa main qui écarte les motions de paix qu’on voudrait faire délibérer. Marcellus est plus discret dans les débats, mais c’est lui qui réclame les armes et l’Italie mise en défense, adossé au poids de son clan et à sa proximité avec Pompée. L’un porte la fermeté par le discours, l’autre par la levée. Sur le fond, ils tiennent la même position.
Il faut aussi rapporter ce qu’on dit contre Lentulus, et à qui on le doit. Ce qu’on lui prête — des dettes qui le pousseraient à vouloir la guerre pour s’y refaire, l’ambition de devenir un second Sylla à qui reviendrait le pouvoir suprême, et, plus bas, des reproches sur ses mœurs — vient de ses adversaires, au premier rang César et ses amis. Rien de tout cela n’est établi ; ce sont les traits qu’on lance dans une querelle, du camp d’en face. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les deux consuls, chacun à sa façon, ont mené le Sénat au décret d’exception et tiennent, pour l’heure, la conduite des affaires.