Cicéron aux portes de Rome : un médiateur pris entre deux camps
Ancien consul, revenu de Cilicie couvert de lauriers et campé hors les murs dans l’attente d’un triomphe, Marcus Tullius Cicéron n’a pas déposé son commandement. Proche des deux hommes qui s’affrontent, il presse encore pour un accommodement — et redoute par-dessus tout la guerre entre citoyens.
Il est là, tout près, et pourtant au-dehors. Depuis quelques jours, Marcus Tullius Cicéron se tient aux abords de Rome, hors de la borne sacrée, dans cette bande de terrain où l’on demeure quand on n’a pas encore le droit — ou pas encore la volonté — de rentrer dans la Ville. Autour de lui, ses licteurs portent les faisceaux ornés de lauriers, ceux d’un chef que ses soldats ont salué du nom d’imperator. À l’heure où Rome retient son souffle, cette silhouette d’ancien consul, arrêtée à sa propre porte, dit à elle seule le désarroi du moment.
On connaît l’homme. Il fut consul voici quatorze ans, l’année où la conjuration de Catilina menaça la République du dedans ; c’est lui qui, de la tribune, dénonça le complot et fit exécuter les meneurs. Depuis, sa parole compte au Sénat comme peu d’autres. Homme neuf sans grands ancêtres, il s’est élevé par le seul talent de dire, jusqu’à devenir une des voix d’autorité de la Curie. Il en a payé le prix : un exil, un retour, et cette réputation d’homme qui pèse chaque mot parce qu’il en a mesuré le poids.
Ce qui l’amène ainsi aux portes, c’est un espoir : le triomphe. Rentré de sa province de Cilicie, il attend qu’on lui accorde d’entrer en vainqueur. Mais ce qui le retient au-dehors n’est pas que l’attente d’un honneur. C’est aussi qu’au moment où la Ville se partage entre deux hommes, Cicéron, lié à l’un et à l’autre, cherche encore autre chose que le choix d’un camp : une issue qui épargnerait aux citoyens de tourner les armes contre les citoyens.
Aux portes, mais dehors : l’attente d’un triomphe
Deux étés plus tôt, Cicéron partait gouverner la Cilicie, cette province lointaine des confins d’Orient, à contrecœur, dit-on, tant la charge l’éloignait de Rome. Il s’en acquitta pourtant, et pas seulement en administrateur. À l’automne, il porta les armes vers les monts Amanus et mit le siège devant la place de Pindenissus, qu’il réduisit. Ses soldats, sur le terrain, le saluèrent imperator, et le Sénat lui décerna une supplicatio, ces actions de grâces publiques que Rome rend aux dieux pour une victoire. De là son espérance : qu’après les prières vienne le triomphe.
C’est cette espérance qui explique où on le trouve aujourd’hui. Un chef qui prétend au triomphe ne peut franchir la borne de la Ville sans déposer par le fait même son imperium, et perdre du même coup son droit à défiler en vainqueur. Aussi Cicéron demeure-t-il ad urbem, aux portes, ses faisceaux encore ceints de laurier, dans cet entre-deux où l’on n’est plus tout à fait au-dehors sans être admis au-dedans. Rentré de sa province à la fin de l’été, débarqué à Brindes aux derniers jours de l’automne, il a gagné les abords de Rome au tout début de ce mois, pour s’y arrêter net à la limite.
La position a quelque chose de cruel dans l’heure présente. Voici un des hommes les plus écoutés de la République, tenu à l’écart de la Curie par la règle même qui garde son laurier : il ne siège pas, il ne vote pas, il attend. Quand chaque jour apporte du nord une nouvelle plus grave, cet ancien consul reste assigné à la marge, conseillant les uns et les autres au-dehors des murs, sans pouvoir peser du dedans sur ce qui se décide.
Déchiré entre deux fidélités
Le drame de Cicéron, en ces jours, tient en un mot : il est proche des deux. Du côté de Pompée le penchent et sa conviction et sa dette d’honneur. C’est lui qui, voici bien des années, monta à la tribune plaider qu’on remît au Grand le commandement de la guerre d’Orient ; il tient Pompée pour le défenseur de la légalité et de l’autorité du Sénat, et voit dans sa cause celle de la République elle-même. Sa place, s’il fallait la marquer d’un trait, serait de ce bord.
Mais rien n’est aussi net. Car avec l’autre, avec le proconsul des Gaules, Cicéron entretient depuis longtemps un commerce courtois : des lettres où l’on se ménage, des égards réciproques, et, dit-on dans les cercles où l’on prête et où l’on emprunte, un lien qu’on ne dénoue pas d’un mot — une forte somme qu’il lui devrait, et qui l’oblige. On ne rompt pas aisément avec un homme dont on tient un service. Cette obligation-là, discrète, pèse sur sa liberté et le retient de se jeter tout entier dans le camp opposé.
Ni rallié, ni rompu : tel est l’homme. Là où d’autres ont déjà choisi, quitté la Ville ou pris parti à voix haute, Cicéron demeure dans l’entre-deux, non par tiédeur mais parce qu’il voit trop bien ce que chacun des deux a pour lui. Cette position, on la lui reproche déjà d’un bord comme de l’autre : les résolus n’aiment guère ceux qui hésitent quand l’heure, disent-ils, ne le permet plus.
Ce qu’il tente : parler avant de frapper
Reste ce à quoi il s’emploie, et qui donne son sens à sa présence aux portes. Depuis son retour, Cicéron ne cesse de plaider pour l’accommodement. Avant même d’atteindre Rome, il eut avec Pompée, hors de la Ville, plusieurs entrevues où il s’efforça, assure-t-on, de retenir les esprits sur la pente de la rupture. Là où beaucoup poussent déjà à en découdre, sa parole va dans l’autre sens : chercher un terrain, gagner du temps, ne pas fermer toutes les portes à la fois.
Concrètement, il se range, dit-on, du côté du compromis débattu au début du mois. L’idée en était mesurée : que le proconsul des Gaules conservât une province réduite et une force réduite — l’Illyricum et une seule légion, disait-on, ou la Cisalpine et deux — le temps de se présenter au consulat sans déposer son imperium. De quoi, espérait-on, satisfaire l’honneur de l’un sans désarmer la légalité de l’autre. L’arrangement fut rejeté ; on dit que l’opposition des plus fermes, et de Caton au premier chef, y fut pour beaucoup, ceux-là ne voulant d’aucune concession à qui menace la République.
Cicéron, lui, incarne aujourd’hui l’autre voix : celle qui demande qu’on parle encore avant de frapper, la ligne de la concorde entre citoyens. On le dit rongé d’inquiétude, redoutant par-dessus tout la guerre au-dedans, celle où Rome se retournerait contre elle-même. Nul ne sait s’il sera entendu, ni ce que lui-même fera si le fer l’emporte sur la parole. Ce qu’on voit, à cette date, c’est un homme arrêté aux portes de sa ville, qui plaide pour qu’on n’ait pas à les fermer.