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César, proconsul des Gaules, vu depuis Rome

Vainqueur de la longue guerre du Nord, riche d’un immense butin, adoré d’une partie de la plèbe et redouté au Sénat : à l’heure où son commandement s’achève, qui est l’homme dont on parle à toutes les tables de la Ville ?

La rédaction 7 janvier 49 av. J.-C. 6 min de lecture

On ne parle que de lui. Depuis des jours, dans les basiliques, aux abords de la Curie et jusque sur les marchés, un seul nom revient : Caius Julius Caesar, proconsul des Gaules. Non qu’il soit à Rome — il n’y a pas mis les pieds depuis des années — mais parce que le bras de fer qui l’oppose au Sénat tient la Ville en haleine. Avant de rapporter ce qui se dit et ce qui se craint, il n’est pas inutile de rappeler qui est cet homme, tel qu’on le voit d’ici.

C’est un patricien de vieille souche. Sa maison, la gens Julia, se dit issue d’Iule, fils d’Énée, et par lui de Vénus elle-même. Beaucoup de familles se prêtent des ancêtres illustres ; celle-ci le fait depuis longtemps, et l’homme n’a jamais manqué de le rappeler. Naissance, donc, du côté le plus ancien de Rome — mais une naissance qui, jeune, ne l’a pas mis à l’abri des orages : sous Sylla, on le tint quelque temps en suspicion, et l’on rapporte qu’il dut se cacher avant d’être gracié.

Sa carrière, depuis, s’est faite marche après marche, dans l’ordre que Rome impose à ses ambitieux. Questeur, puis édile — et l’on se souvient encore ici des jeux qu’il donna alors, d’une magnificence qui laissa ses caisses vides et sa réputation faite. Grand pontife ensuite, dignité qu’il enleva de haute lutte et qu’il porte toujours. Préteur, puis gouverneur en Espagne. Enfin le consulat, voici dix ans, en l’année où il partagea la charge avec Bibulus — un consulat dont on parle encore, tant il fut mené à la hussarde.

C’est de ce temps que date son entente avec les deux hommes les plus puissants de la République : Cnaeus Pompeius, le grand vainqueur d’Orient, et Marcus Crassus, l’homme le plus riche de Rome. À eux trois, disait-on, ils se partageaient tout. L’accord fut scellé dans le sang de la famille : César donna sa fille Julia en mariage à Pompée. Mais Julia est morte, voici quelques années, et Crassus a péri chez les Parthes. Des trois liens, il n’en reste qu’un, distendu — et c’est précisément entre les deux survivants que la rupture menace aujourd’hui.

Car ce qui a fait de lui l’homme dont on parle, c’est la guerre du Nord. Consul sortant, il obtint le gouvernement des Gaules, et il y est resté près de dix ans. Ce qu’il y a fait dépasse ce qu’aucun général n’avait tenté de ce côté-là du monde. Des peuples qu’on connaissait à peine, des noms de fleuves et de forêts que nul n’avait entendus, tout cela est tombé sous les armes de Rome. On cite surtout la grande affaire d’il y a quelques années, la reddition du chef arverne Vercingétorix, pris dans la place d’Alésia après un siège que les soldats de retour racontent encore.

De ces campagnes, il a rapporté deux choses : une gloire militaire immense, et de l’or. Beaucoup d’or. On dit ses coffres capables de couvrir des dettes, d’acheter des faveurs, de nourrir une clientèle sans nombre. Les uns le tiennent pour le sauveur qui a porté les enseignes plus loin qu’aucun autre ; d’autres murmurent qu’un homme si riche, à la tête d’une armée qui l’adore, est un danger pour la République. Les deux propos courent côte à côte, souvent aux mêmes tables.

Voilà l’homme. Reste la question qui met la Ville en émoi : son commandement touche à sa fin, et l’on attend qu’il licencie ses légions et rentre. Il s’y refuse — du moins tant qu’on ne lui accordera pas ce qu’il réclame. Pour comprendre ce refus, il faut mesurer ce qu’il risque à revenir simple particulier.

Un vainqueur qui redoute de rentrer désarmé

Le nœud est là. Un proconsul, tant qu’il exerce son commandement hors de la Ville, est hors d’atteinte des tribunaux. Qu’il pose les armes et franchisse le pomerium en simple citoyen, et il redevient un homme comme les autres, exposé aux poursuites. Or César en a, des ennemis, et de résolus. On rappelle ici les irrégularités qu’on lui reproche depuis son consulat, les procès qu’on lui promet de longue date. Rentrer sans charge et sans armée, pour lui, ce serait s’offrir à ses accusateurs.

D’où sa demande, cent fois répétée par ses amis au Sénat : qu’on lui permette de se porter candidat au consulat sans revenir en personne, et de garder sa province et ses troupes jusqu’à son entrée en charge. Ses adversaires, groupés derrière Pompée, exigent l’inverse : qu’il licencie d’abord, qu’il rentre ensuite, qu’il se présente comme tout le monde. Entre ces deux positions, aucun pont n’a tenu.

Ses appuis dans la Ville

Il n’est pas seul. Une partie de la plèbe lui est acquise, gagnée par ses largesses passées et par le souvenir de ses jeux. Des hommes politiques défendent sa cause au forum, et l’on cite au premier rang deux tribuns de la plèbe, Marc Antoine et Quintus Cassius, qui font entendre sa voix jusque dans la Curie et opposent leur veto à ce qui le vise.

Ses détracteurs y voient une faction, la clientèle achetée d’un homme trop riche. Ses partisans y voient la défense d’un citoyen qu’on veut abattre par le procès faute de pouvoir l’égaler par les armes. Ce que nul ne conteste, c’est qu’il compte, dans Rome même, assez d’amis pour que la question ne se règle pas d’un mot. C’est ce qui rend l’attente si lourde.

Le contexte

Un proconsul conserve son immunité tant qu’il détient un commandement (imperium) hors de Rome ; il la perd en rentrant comme simple particulier.

Le premier accord entre César, Pompée et Crassus remonte à l’année du consulat de César, il y a dix ans. Deux de ses liens ont cédé : Julia, fille de César et épouse de Pompée, est morte ; Crassus a péri en Orient.

Vercingétorix, chef arverne, s’est rendu à l’issue du siège d’Alésia, il y a quelques années. Il demeure captif à Rome.

État des informations

Ce portrait rassemble ce qui se sait et se dit de César à Rome au début de janvier. Il rappelle sa carrière et ses appuis sans préjuger de ce qui va se décider entre lui et le Sénat, que personne ne connaît encore.

Ce que l’on sait

  • César est proconsul des Gaules ; son commandement arrive à son terme et le Sénat lui demande de licencier son armée.
  • Il a été consul dix ans plus tôt, est grand pontife, et a mené près de dix ans de guerre en Gaule, dont la prise d’Alésia et la reddition de Vercingétorix.
  • Il refuse de rentrer en simple particulier tant qu’il n’a pas obtenu de se porter candidat au consulat sans déposer les armes ni s’exposer aux poursuites.
  • Deux tribuns de la plèbe, Marc Antoine et Quintus Cassius, défendent sa cause et usent de leur veto.

Ce que l’on ignore

  • Ce que César décidera si le Sénat lui refuse ses demandes.
  • L’ampleur exacte de sa fortune et de sa clientèle, que ses adversaires disent démesurées.
  • S’il existe encore un compromis possible entre lui et Pompée.

Sources historiques utilisées

primary

Vie de César (Divus Iulius)

Suétone · 121

Carrière (magistratures, grand pontificat), épisode syllanien, richesse et largesses ; à manier avec prudence sur l’anecdotique.

primary

Vie de César

Plutarque · 100

Ascension politique, jeux d’édile, entente avec Pompée et Crassus, mariage de Julia, guerre des Gaules et Alésia.

secondary

Jules César

Wikipédia (fr) · 2024

Repères de carrière : questure, édilité, grand pontife (63), préture, propréture d’Espagne, consulat (59), triumvirat, conquête des Gaules (58-50), Alésia (52).

secondary

Guerre civile de César

Wikipédia (fr) · 2024

Contexte du bras de fer de janvier 49 : demandes de César, immunité du proconsul, rôle des tribuns Antoine et Cassius.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale

La rédaction d’« Aujourd’hier » · 2024

Ce portrait imite le regard porté sur César à Rome au début de janvier 49 av. J.-C. ; il s’en tient au savoir de l’époque et n’anticipe rien de la suite.

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