César, proconsul des Gaules, vu depuis Rome
Vainqueur de la longue guerre du Nord, riche d’un immense butin, adoré d’une partie de la plèbe et redouté au Sénat : à l’heure où son commandement s’achève, qui est l’homme dont on parle à toutes les tables de la Ville ?
On ne parle que de lui. Depuis des jours, dans les basiliques, aux abords de la Curie et jusque sur les marchés, un seul nom revient : Caius Julius Caesar, proconsul des Gaules. Non qu’il soit à Rome — il n’y a pas mis les pieds depuis des années — mais parce que le bras de fer qui l’oppose au Sénat tient la Ville en haleine. Avant de rapporter ce qui se dit et ce qui se craint, il n’est pas inutile de rappeler qui est cet homme, tel qu’on le voit d’ici.
C’est un patricien de vieille souche. Sa maison, la gens Julia, se dit issue d’Iule, fils d’Énée, et par lui de Vénus elle-même. Beaucoup de familles se prêtent des ancêtres illustres ; celle-ci le fait depuis longtemps, et l’homme n’a jamais manqué de le rappeler. Naissance, donc, du côté le plus ancien de Rome — mais une naissance qui, jeune, ne l’a pas mis à l’abri des orages : sous Sylla, on le tint quelque temps en suspicion, et l’on rapporte qu’il dut se cacher avant d’être gracié.
Sa carrière, depuis, s’est faite marche après marche, dans l’ordre que Rome impose à ses ambitieux. Questeur, puis édile — et l’on se souvient encore ici des jeux qu’il donna alors, d’une magnificence qui laissa ses caisses vides et sa réputation faite. Grand pontife ensuite, dignité qu’il enleva de haute lutte et qu’il porte toujours. Préteur, puis gouverneur en Espagne. Enfin le consulat, voici dix ans, en l’année où il partagea la charge avec Bibulus — un consulat dont on parle encore, tant il fut mené à la hussarde.
C’est de ce temps que date son entente avec les deux hommes les plus puissants de la République : Cnaeus Pompeius, le grand vainqueur d’Orient, et Marcus Crassus, l’homme le plus riche de Rome. À eux trois, disait-on, ils se partageaient tout. L’accord fut scellé dans le sang de la famille : César donna sa fille Julia en mariage à Pompée. Mais Julia est morte, voici quelques années, et Crassus a péri chez les Parthes. Des trois liens, il n’en reste qu’un, distendu — et c’est précisément entre les deux survivants que la rupture menace aujourd’hui.
Car ce qui a fait de lui l’homme dont on parle, c’est la guerre du Nord. Consul sortant, il obtint le gouvernement des Gaules, et il y est resté près de dix ans. Ce qu’il y a fait dépasse ce qu’aucun général n’avait tenté de ce côté-là du monde. Des peuples qu’on connaissait à peine, des noms de fleuves et de forêts que nul n’avait entendus, tout cela est tombé sous les armes de Rome. On cite surtout la grande affaire d’il y a quelques années, la reddition du chef arverne Vercingétorix, pris dans la place d’Alésia après un siège que les soldats de retour racontent encore.
De ces campagnes, il a rapporté deux choses : une gloire militaire immense, et de l’or. Beaucoup d’or. On dit ses coffres capables de couvrir des dettes, d’acheter des faveurs, de nourrir une clientèle sans nombre. Les uns le tiennent pour le sauveur qui a porté les enseignes plus loin qu’aucun autre ; d’autres murmurent qu’un homme si riche, à la tête d’une armée qui l’adore, est un danger pour la République. Les deux propos courent côte à côte, souvent aux mêmes tables.
Voilà l’homme. Reste la question qui met la Ville en émoi : son commandement touche à sa fin, et l’on attend qu’il licencie ses légions et rentre. Il s’y refuse — du moins tant qu’on ne lui accordera pas ce qu’il réclame. Pour comprendre ce refus, il faut mesurer ce qu’il risque à revenir simple particulier.
Un vainqueur qui redoute de rentrer désarmé
Le nœud est là. Un proconsul, tant qu’il exerce son commandement hors de la Ville, est hors d’atteinte des tribunaux. Qu’il pose les armes et franchisse le pomerium en simple citoyen, et il redevient un homme comme les autres, exposé aux poursuites. Or César en a, des ennemis, et de résolus. On rappelle ici les irrégularités qu’on lui reproche depuis son consulat, les procès qu’on lui promet de longue date. Rentrer sans charge et sans armée, pour lui, ce serait s’offrir à ses accusateurs.
D’où sa demande, cent fois répétée par ses amis au Sénat : qu’on lui permette de se porter candidat au consulat sans revenir en personne, et de garder sa province et ses troupes jusqu’à son entrée en charge. Ses adversaires, groupés derrière Pompée, exigent l’inverse : qu’il licencie d’abord, qu’il rentre ensuite, qu’il se présente comme tout le monde. Entre ces deux positions, aucun pont n’a tenu.
Ses appuis dans la Ville
Il n’est pas seul. Une partie de la plèbe lui est acquise, gagnée par ses largesses passées et par le souvenir de ses jeux. Des hommes politiques défendent sa cause au forum, et l’on cite au premier rang deux tribuns de la plèbe, Marc Antoine et Quintus Cassius, qui font entendre sa voix jusque dans la Curie et opposent leur veto à ce qui le vise.
Ses détracteurs y voient une faction, la clientèle achetée d’un homme trop riche. Ses partisans y voient la défense d’un citoyen qu’on veut abattre par le procès faute de pouvoir l’égaler par les armes. Ce que nul ne conteste, c’est qu’il compte, dans Rome même, assez d’amis pour que la question ne se règle pas d’un mot. C’est ce qui rend l’attente si lourde.