Caton, l’intransigeant qui refuse tout marchandage
Arrière-petit-fils du Censeur, stoïcien qui marche pieds nus, incorruptible au point qu’on jure « pas même si Caton l’affirmait » pour dire une chose incroyable : depuis quatorze ans, un homme s’oppose à César sans jamais fléchir. C’est lui, aujourd’hui, qui pousse le Sénat à ne rien céder. Reste la question dont on débat à toutes les tables de la Ville : sa fermeté sauve-t-elle la République, ou la jette-t-elle dans la guerre ?
Derrière la fermeté du Sénat, il y a un homme. Depuis que le décret ultime a été voté et que César est sommé de licencier ses légions, un nom revient dans les propos de ceux qui approuvent comme de ceux qui s’effraient : Marcus Porcius Cato. C’est lui, dit-on, qui a le plus fait pour que les Pères ne cèdent rien. Avant de peser ce que vaut cette raideur, il faut dire quel homme la porte, tel qu’on le connaît ici depuis longtemps.
Il est l’arrière-petit-fils de Caton le Censeur, celui qui, il y a plus d’un siècle, incarna la vieille Rome, sa rudesse et son horreur du luxe. Le nom, à lui seul, est un programme. Et l’homme d’aujourd’hui n’a jamais paru vouloir démentir son aïeul : de tous les Romains en vue, il est celui qui affiche le plus ouvertement les mœurs des anciens, comme un reproche vivant adressé à son temps.
On le voit aller à pied quand les autres se font porter, se montrer sans tunique, la toge à même la peau, chaussé de rien quand la mode est aux étoffes de pourpre. Cette austérité n’est pas un travers d’humeur : elle est sa politique même, une manière de se dresser en modèle contre un siècle qu’il juge corrompu. Stoïcien de doctrine, il se veut modelé sur les héros de l’ancienne République, et n’en fait pas mystère.
De là vient sa réputation, qui est sans égale à Rome. On tient sa parole pour incorruptible au point qu’on a fait de son nom un proverbe : d’une chose trop belle pour être crue, on dit qu’on ne la croirait « pas même si Caton l’affirmait ». Sa questure, voici quelques années, est restée dans les mémoires. Chargé du Trésor, il en chassa les scribes véreux, fit rendre gorge aux débiteurs de l’État, paya ses créanciers sans délai, et contraignit d’anciens tueurs des proscriptions de Sylla à restituer le prix du sang qu’ils avaient touché. On dit qu’il donna à cette charge modeste la dignité du consulat.
Quatorze ans d’opposition à César
Son hostilité à César n’est pas née de la crise présente : elle a l’âge d’une génération. On se souvient de l’affaire de la conjuration de Catilina, il y a quatorze ans. Quand on délibéra du sort des conjurés, c’est Caton qui, contre l’avis de César alors préteur désigné — qu’il soupçonnait ouvertement de complaisance —, emporta le Sénat vers l’exécution. Ce jour-là, la rupture était scellée.
Depuis, il n’a rien laissé passer. À l’heure où César, revenu d’Espagne, voulait à la fois son triomphe et le droit de briguer le consulat sans entrer dans la Ville, c’est Caton qui parla un jour entier, jusqu’au soir, pour empêcher le Sénat de trancher — et força César à renoncer au triomphe pour se présenter. Consul, César fit passer sa loi agraire malgré lui : Caton s’y opposa seul, et se laissa traîner en prison sur l’ordre du consul en haranguant encore la foule. Il combattit toutes les lois de cette année-là, jusqu’à celle qui donnait les Gaules à César.
Les années n’ont pas émoussé cette opposition. On l’a vu, préteur, présider pieds nus la cour des concussions, et parler des heures durant à la tribune pour retarder telle ou telle mesure, jusqu’à ce qu’on l’en arrachât de force. Nul, à Rome, n’a plus constamment que lui tenu César pour un homme dangereux ; nul n’a plus fait pour attacher à son nom l’étiquette de tyran. Ce qui se joue aujourd’hui est, pour Caton, le combat de toute sa vie publique.
L’ennemi d’hier devenu allié
Ce qui étonne, c’est de le voir aujourd’hui aux côtés de Pompée. Car Caton ne fut pas moins dur envers lui. Lorsque Pompée, revenu d’Orient, chercha son amitié et lui fit demander une alliance de mariage, Caton refusa tout net : l’amitié d’un homme d’État, fit-il dire, se gagne par la justice, non par l’appartement des femmes. Et il bloqua ensuite, des années durant, la ratification en bloc des arrangements que Pompée avait pris en Orient, comme les terres qu’il réclamait pour ses vétérans.
Beaucoup, ici, font tout haut la remarque : c’est cette intransigeance-là qui, jadis, jeta Pompée dans les bras de César et de Crassus, faute d’avoir rien pu obtenir du Sénat. L’homme qui aujourd’hui s’appuie sur Pompée est celui qui, hier, le repoussa au point de le pousser vers son rival. Le paradoxe n’échappe à personne.
Le ralliement est récent et l’on n’en fait pas mystère de part et d’autre : il est de raison, non de cœur. Voici quelques années, après que le feu eut ravagé la Curie et la basilique bâtie jadis par son aïeul, et que Rome sombrait dans le désordre, c’est Caton lui-même qui proposa de faire de Pompée le consul unique — préférant remettre l’État à un seul homme plutôt que de le voir livré aux bandes. Il se rangea derrière l’ennemi d’hier par nécessité, sans lui prêter pour autant son estime. Aujourd’hui encore, c’est un accord de circonstance que la Ville a sous les yeux.
Le refus de tout marchandage
C’est ce même homme qui, l’an dernier, écarta le compromis qu’un tribun avait imaginé : que César et Pompée désarment ensemble, l’un et l’autre en même temps. La proposition séduisait une part du Sénat, lasse de la tension. Caton n’en voulut pas. Depuis, il presse Pompée et les Pères de ne rien accorder, tenant tout accommodement pour une capitulation devant un homme qui garde ses armes.
On rappelle aussi, non sans une pointe d’ironie, que le plus intègre des Romains n’a jamais été consul. Candidat il y a deux ans, il fut battu, ayant refusé la moindre distribution d’argent : campagne faite, dit-on, pour être admirée plutôt que pour être élue. Ses adversaires y voient la preuve qu’à force de raideur, il s’est coupé de la Ville qu’il prétend sauver.
Car c’est là le procès qu’on lui fait, et il divise Rome. Les uns l’accusent de précipiter la guerre par entêtement, de refuser tout pont par pur amour de l’intransigeance, et de jeter ainsi la République dans l’épreuve pour n’avoir pas voulu d’un arrangement. Les autres tiennent au contraire que sa fermeté est la seule vertu qui convienne face à un homme en armes, et que céder maintenant, ce serait tout perdre. Et Caton, lui, ne paraît pas s’en soucier.