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On a porté la main sur les tribuns : la République est blessée

Tribune libre. On nous parle de légalité et de salut public. Mais la première loi qu’on a foulée n’est pas au bord d’un fleuve du Nord : elle est ici, dans la Curie, le jour où l’on a bafoué le veto et contraint Marc Antoine et Quintus Cassius à fuir pour sauver leur vie.

Sextus Aponius Rufus, chevalier romain, de la cause populaire 9 janvier 49 av. J.-C. 4 min de lecture

Que l’on ne se méprenne pas sur celui qui écrit. Je ne suis pas un homme de guerre, je n’ai pas d’armée dans le Nord, et je ne prétends pas savoir ce qui se décide sur les routes de Rimini. Je suis un citoyen, de l’ordre des chevaliers, et j’ai juré, comme mon père et le père de mon père, de protéger la personne des tribuns de la plèbe. C’est ce serment, et lui seul, qui me fait prendre la parole aujourd’hui.

Depuis quelques jours, on n’entend dans Rome qu’un seul mot : illégalité. Un général aurait franchi en armes la limite de sa province ; il aurait violé la loi ; il aurait ouvert je ne sais quel abîme. Soit. Mais avant de compter les fautes des autres, que ceux qui tiennent aujourd’hui la Curie regardent leurs propres mains. Car la première loi rompue dans cette affaire ne l’a pas été au bord d’un cours d’eau du Nord. Elle l’a été ici, sous nos yeux, contre deux hommes que le peuple romain avait déclarés inviolables.

Marc Antoine et Quintus Cassius Longinus sont tribuns de la plèbe. Ils ont fait ce qu’un tribun a le droit de faire depuis que Rome est Rome : ils ont opposé leur veto. Et pour toute réponse à ce veto, on a fait voter le décret ultime, on a laissé monter contre eux les menaces, jusqu’à ce qu’ils jugent leur vie en danger dans la Ville et qu’ils la quittent en hâte. Voilà le fait. Qu’on m’explique alors lequel des deux camps a, le premier, piétiné le droit.

Un droit sacré, non une commodité

Il faut le redire à ceux qui l’ont oublié, ou feignent de l’oublier. La personne du tribun est sacro-sainte. Ce n’est pas une formule de rhéteur : c’est un serment juré par nos ancêtres sur le Mont sacré, quand la plèbe, lasse d’être écrasée, se retira de la Ville et arracha ce rempart. Quiconque porte la main sur un tribun est déclaré maudit, voué aux dieux, et tout citoyen peut l’abattre sans qu’on lui en demande compte. Ce n’est pas un privilège d’homme : c’est la garantie du peuple contre ceux qui, du haut de leurs faisceaux, voudraient gouverner sans lui.

On me dira que nul n’a frappé Antoine, que nul n’a levé le fer sur Cassius, qu’ils sont partis d’eux-mêmes. Belle défense. Quand on entoure des hommes de menaces au point qu’ils doivent fuir déguisés pour n’être pas égorgés, on n’a pas besoin de les frapper : on a déjà brisé leur charge. L’inviolabilité ne protège pas seulement la peau du tribun, elle protège sa parole, son veto, sa présence au milieu de nous. Faire taire le veto par la peur, c’est le violer aussi sûrement qu’avec un poignard.

La mémoire de la plèbe est longue

Ceux qui aujourd’hui invoquent la loi et le salut de la République feraient bien de se souvenir de ce que ce parti a déjà fait aux tribuns du peuple. Il n’y a pas si loin, Tiberius Gracchus fut massacré au Capitole avec des centaines des siens, lui qui était tribun en charge. Son frère Caïus périt de même, traqué comme un ennemi public. À chaque fois, on a invoqué la légalité, l’ordre, le péril. À chaque fois, c’était un tribun du peuple qu’on abattait, et le sang plébéien qu’on répandait au nom des lois.

Voilà pourquoi, dans les rues et sur les marchés, la colère gronde plus qu’on ne veut l’avouer dans la Curie. Le petit peuple de Rome n’a pas la mémoire courte. Il voit très bien qui, depuis toujours, se réclame de la loi pour couvrir la violence faite à ses défenseurs. Que les grands ne s’étonnent pas, ensuite, que tant d’humbles prêtent l’oreille à qui se dit lésé comme eux.

Que l’on rende raison, avant d’accuser

Je n’écris pas pour absoudre qui que ce soit ni pour deviner la suite : je ne sais pas plus que vous où mènent ces journées, et je me défie de ceux qui prétendent le savoir. Je dis seulement qu’il n’y a pas de légalité à deux visages. On ne peut pas brandir la loi contre un homme et, du même geste, avoir chassé de Rome ceux que la loi rendait sacrés.

Que ceux qui gouvernent commencent par répondre de cela. Qu’ils disent au peuple pourquoi ses tribuns ont dû fuir, et de quel droit on a passé outre à leur veto. Tant qu’ils n’auront pas rendu cette raison-là, leurs discours sur la République violée resteront ce qu’ils sont : la plainte de ceux qui l’ont blessée les premiers.

Le contexte

Les tribuns de la plèbe sont des magistrats élus par le peuple pour le protéger. Leur personne est déclarée inviolable (sacro-sainte) par un serment ancien remontant à la retraite de la plèbe sur le Mont sacré ; nuire à un tribun fait de l’agresseur un homme maudit, que tout citoyen peut tuer.

Le veto (intercessio) est le pouvoir par lequel un tribun peut arrêter une décision des magistrats ou du Sénat. Passer outre au veto est tenu, par les partisans de la cause populaire, pour une atteinte au droit du peuple.

Au début du mois, le Sénat a voté le décret ultime (senatus consultum ultimum). Les tribuns Marc Antoine et Quintus Cassius Longinus, après avoir opposé leur veto, ont quitté Rome, disant leur vie menacée.

État des informations

Cette tribune est une opinion signée d’un partisan de la cause populaire ; elle n’engage pas la rédaction. « Aujourd’hier » la publie en regard des vues opposées, s’en tient à ce qui est connaissable dans ces journées de janvier, distingue les faits établis des rumeurs et ne préjuge en rien de la suite, que personne ne connaît encore.

Ce que l’on sait

  • Marc Antoine et Quintus Cassius Longinus sont tribuns de la plèbe en charge et ont opposé leur veto avant que le Sénat ne vote son décret ultime.
  • Après ce vote, les deux tribuns ont quitté Rome en invoquant un danger pour leur vie ; leur veto a été outrepassé.
  • La sacro-sainteté (inviolabilité) des tribuns est un droit ancien et reconnu, garanti par serment ; les Gracques, tribuns du peuple, furent tués il y a quelques générations dans des affrontements civils.

Ce que l’on ignore

  • Où se sont réfugiés les tribuns fugitifs et quel sort les attend.
  • Jusqu’où ira la crise ouverte dans le Nord et s’il y aura affrontement armé — l’issue est entièrement inconnue.
  • Ce que décideront réellement les uns et les autres dans les jours qui viennent.

Sources historiques utilisées

primary

Guerres civiles, livre II, 33

Appien · 160

Fuite des tribuns Marc Antoine et Quintus Cassius de Rome après le décret du Sénat et le veto outrepassé.

primary

Guerre civile, livre I, 5

Jules César · -45

César dénonce l’atteinte au droit de veto des tribuns et rappelle l’inviolabilité de leur charge ; départ des tribuns hors de Rome.

primary

Vie de César, 31

Plutarque · 110

Antoine et Cassius, chassés de la Curie, quittent Rome ; usage rapporté d’un déguisement pour fuir.

secondary

Tribun de la plèbe

Wikipédia · 2024

Sacro-sainteté (inviolabilité) des tribuns, serment de la plèbe sur le Mont sacré, statut de sacer de l’agresseur, pouvoir de veto (intercessio).

editorial-reconstruction

Reconstruction éditoriale — « Aujourd’hier »

La rédaction · 2026

Tribune d’opinion prêtée à un chroniqueur populaire fictif mais plausible, Sextus Aponius Rufus. Le personnage et sa plume sont reconstitués ; l’argumentaire s’appuie sur des faits et un droit connaissables en janvier 49 av. J.-C., sans anticiper l’issue de la crise.

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