On a porté la main sur les tribuns : la République est blessée
Tribune libre. On nous parle de légalité et de salut public. Mais la première loi qu’on a foulée n’est pas au bord d’un fleuve du Nord : elle est ici, dans la Curie, le jour où l’on a bafoué le veto et contraint Marc Antoine et Quintus Cassius à fuir pour sauver leur vie.
Que l’on ne se méprenne pas sur celui qui écrit. Je ne suis pas un homme de guerre, je n’ai pas d’armée dans le Nord, et je ne prétends pas savoir ce qui se décide sur les routes de Rimini. Je suis un citoyen, de l’ordre des chevaliers, et j’ai juré, comme mon père et le père de mon père, de protéger la personne des tribuns de la plèbe. C’est ce serment, et lui seul, qui me fait prendre la parole aujourd’hui.
Depuis quelques jours, on n’entend dans Rome qu’un seul mot : illégalité. Un général aurait franchi en armes la limite de sa province ; il aurait violé la loi ; il aurait ouvert je ne sais quel abîme. Soit. Mais avant de compter les fautes des autres, que ceux qui tiennent aujourd’hui la Curie regardent leurs propres mains. Car la première loi rompue dans cette affaire ne l’a pas été au bord d’un cours d’eau du Nord. Elle l’a été ici, sous nos yeux, contre deux hommes que le peuple romain avait déclarés inviolables.
Marc Antoine et Quintus Cassius Longinus sont tribuns de la plèbe. Ils ont fait ce qu’un tribun a le droit de faire depuis que Rome est Rome : ils ont opposé leur veto. Et pour toute réponse à ce veto, on a fait voter le décret ultime, on a laissé monter contre eux les menaces, jusqu’à ce qu’ils jugent leur vie en danger dans la Ville et qu’ils la quittent en hâte. Voilà le fait. Qu’on m’explique alors lequel des deux camps a, le premier, piétiné le droit.
Un droit sacré, non une commodité
Il faut le redire à ceux qui l’ont oublié, ou feignent de l’oublier. La personne du tribun est sacro-sainte. Ce n’est pas une formule de rhéteur : c’est un serment juré par nos ancêtres sur le Mont sacré, quand la plèbe, lasse d’être écrasée, se retira de la Ville et arracha ce rempart. Quiconque porte la main sur un tribun est déclaré maudit, voué aux dieux, et tout citoyen peut l’abattre sans qu’on lui en demande compte. Ce n’est pas un privilège d’homme : c’est la garantie du peuple contre ceux qui, du haut de leurs faisceaux, voudraient gouverner sans lui.
On me dira que nul n’a frappé Antoine, que nul n’a levé le fer sur Cassius, qu’ils sont partis d’eux-mêmes. Belle défense. Quand on entoure des hommes de menaces au point qu’ils doivent fuir déguisés pour n’être pas égorgés, on n’a pas besoin de les frapper : on a déjà brisé leur charge. L’inviolabilité ne protège pas seulement la peau du tribun, elle protège sa parole, son veto, sa présence au milieu de nous. Faire taire le veto par la peur, c’est le violer aussi sûrement qu’avec un poignard.
La mémoire de la plèbe est longue
Ceux qui aujourd’hui invoquent la loi et le salut de la République feraient bien de se souvenir de ce que ce parti a déjà fait aux tribuns du peuple. Il n’y a pas si loin, Tiberius Gracchus fut massacré au Capitole avec des centaines des siens, lui qui était tribun en charge. Son frère Caïus périt de même, traqué comme un ennemi public. À chaque fois, on a invoqué la légalité, l’ordre, le péril. À chaque fois, c’était un tribun du peuple qu’on abattait, et le sang plébéien qu’on répandait au nom des lois.
Voilà pourquoi, dans les rues et sur les marchés, la colère gronde plus qu’on ne veut l’avouer dans la Curie. Le petit peuple de Rome n’a pas la mémoire courte. Il voit très bien qui, depuis toujours, se réclame de la loi pour couvrir la violence faite à ses défenseurs. Que les grands ne s’étonnent pas, ensuite, que tant d’humbles prêtent l’oreille à qui se dit lésé comme eux.
Que l’on rende raison, avant d’accuser
Je n’écris pas pour absoudre qui que ce soit ni pour deviner la suite : je ne sais pas plus que vous où mènent ces journées, et je me défie de ceux qui prétendent le savoir. Je dis seulement qu’il n’y a pas de légalité à deux visages. On ne peut pas brandir la loi contre un homme et, du même geste, avoir chassé de Rome ceux que la loi rendait sacrés.
Que ceux qui gouvernent commencent par répondre de cela. Qu’ils disent au peuple pourquoi ses tribuns ont dû fuir, et de quel droit on a passé outre à leur veto. Tant qu’ils n’auront pas rendu cette raison-là, leurs discours sur la République violée resteront ce qu’ils sont : la plainte de ceux qui l’ont blessée les premiers.