Faut-il en venir aux armes entre citoyens ?
Une voix hors des factions s’alarme : quel que soit le vainqueur, une guerre entre Romains n’aurait que des vaincus. Il reste, dit-elle, quelques jours pour parler encore.
Je n’appartiens à aucun parti et je n’en veux servir aucun. J’ai plaidé sous les Rostres avant que beaucoup de ceux qui gouvernent aujourd’hui aient pris la toge virile, et je n’écris ici ni pour le proconsul des Gaules, ni pour ceux qui, au Sénat, ont voulu le désarmer. J’écris parce que j’ai peur, et que la peur, quand elle est raisonnée, mérite d’être dite tout haut.
Depuis quelques jours, on ne parle dans Rome que de légions, de cohortes, de villes prises ou menacées au nord. On répète qu’un corps en armes a passé le cours d’eau qui borne la province, ce qu’aucune loi n’autorise. Les uns s’en réjouissent, les autres s’en épouvantent. Moi, je m’arrête à une chose simple, que la colère des deux camps semble avoir oubliée : de quelque côté que penche la fortune, ce sont des Romains qui frapperaient des Romains.
On me dira que la République a ses ennemis et qu’il faut bien les nommer. Je le veux bien. Mais Ariminum n’est pas une ville de Barbares, et les soldats dont on annonce la marche ne sont pas des Gaulois ni des gens du Pont. Ce sont nos fils, nos clients, des hommes qui ont juré sur nos enseignes. Contre qui les ferait-on marcher ? Contre d’autres fils, d’autres clients, d’autres citoyens. Voilà ce qu’on appelle, en tremblant, une guerre entre les mêmes : un mal que la fortune ne guérit pas, car même le triomphe s’y paie du sang des siens.
Je n’ignore pas qu’il y a des griefs, et qu’ils sont anciens. On se dispute sur le droit d’un homme à garder son armée, à briguer le consulat sans venir se remettre entre les mains de ses adversaires ; on se dispute sur des vétos et sur des décrets. Ce sont là de vraies questions, et je ne prétends pas les trancher d’un mot. Mais aucune ne vaut qu’on ouvre, pour la régler, une plaie que nul ne saura refermer. Nos pères ont vu, de leur vivant, ce qu’il en coûte quand des légions entrent dans Rome en vainqueurs : les listes affichées au Forum, les têtes, les biens partagés, la crainte installée pour des années. Ceux qui sont assez âgés pour s’en souvenir ne dorment plus.
On m’assure de tous côtés que rien n’est joué. Nul ne sait jusqu’où ira ce mouvement, s’il faudra combattre, ni même si l’on combattra. Des envoyés vont et viennent, dit-on ; on parle encore de propositions, de conditions, d’un dernier accommodement. Si cela est vrai, alors tout n’est pas perdu, et je supplie ceux qui tiennent le sort commun entre leurs mains de ne pas laisser passer ces heures. Il est plus facile de retenir un glaive que de rappeler un mort.
Que demande un homme comme moi, qui n’a ni légion ni tribunal à défendre ? Peu de chose, et l’essentiel. Que l’on parle avant de frapper. Que chacun cède quelque chose de son droit, ou de ce qu’il croit son droit, pour que Rome garde le sien, qui est de rester une et de ne pas se dévorer. On appelle cela la concorde. Nos anciens lui élevaient un temple ; je voudrais qu’on lui rendît, ces jours-ci, plus qu’un culte de façade.
Je sais qu’une telle parole passe pour molle, aux heures où chacun compte ses cohortes et affûte ses raisons. On me dira timide, ou vieux, ou naïf. Je l’accepte. Mais qu’on me dise aussi ce que vaudra la victoire du plus fort, quand elle se comptera en concitoyens tués, en champs désertés, en familles coupées en deux. Je ne préjuge de rien ; je ne sais pas qui a le droit pour lui, ni qui l’emportera. Je sais seulement qu’il n’est pas encore trop tard pour que personne n’ait à l’emporter sur personne. Tant qu’un seul mot peut être échangé, il faut l’échanger. Après, il sera temps de pleurer.