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Faut-il en venir aux armes entre citoyens ?

Une voix hors des factions s’alarme : quel que soit le vainqueur, une guerre entre Romains n’aurait que des vaincus. Il reste, dit-elle, quelques jours pour parler encore.

Aulus Sempronius Rufus, jurisconsulte 13 janvier 49 av. J.-C. 5 min de lecture

Je n’appartiens à aucun parti et je n’en veux servir aucun. J’ai plaidé sous les Rostres avant que beaucoup de ceux qui gouvernent aujourd’hui aient pris la toge virile, et je n’écris ici ni pour le proconsul des Gaules, ni pour ceux qui, au Sénat, ont voulu le désarmer. J’écris parce que j’ai peur, et que la peur, quand elle est raisonnée, mérite d’être dite tout haut.

Depuis quelques jours, on ne parle dans Rome que de légions, de cohortes, de villes prises ou menacées au nord. On répète qu’un corps en armes a passé le cours d’eau qui borne la province, ce qu’aucune loi n’autorise. Les uns s’en réjouissent, les autres s’en épouvantent. Moi, je m’arrête à une chose simple, que la colère des deux camps semble avoir oubliée : de quelque côté que penche la fortune, ce sont des Romains qui frapperaient des Romains.

On me dira que la République a ses ennemis et qu’il faut bien les nommer. Je le veux bien. Mais Ariminum n’est pas une ville de Barbares, et les soldats dont on annonce la marche ne sont pas des Gaulois ni des gens du Pont. Ce sont nos fils, nos clients, des hommes qui ont juré sur nos enseignes. Contre qui les ferait-on marcher ? Contre d’autres fils, d’autres clients, d’autres citoyens. Voilà ce qu’on appelle, en tremblant, une guerre entre les mêmes : un mal que la fortune ne guérit pas, car même le triomphe s’y paie du sang des siens.

Je n’ignore pas qu’il y a des griefs, et qu’ils sont anciens. On se dispute sur le droit d’un homme à garder son armée, à briguer le consulat sans venir se remettre entre les mains de ses adversaires ; on se dispute sur des vétos et sur des décrets. Ce sont là de vraies questions, et je ne prétends pas les trancher d’un mot. Mais aucune ne vaut qu’on ouvre, pour la régler, une plaie que nul ne saura refermer. Nos pères ont vu, de leur vivant, ce qu’il en coûte quand des légions entrent dans Rome en vainqueurs : les listes affichées au Forum, les têtes, les biens partagés, la crainte installée pour des années. Ceux qui sont assez âgés pour s’en souvenir ne dorment plus.

On m’assure de tous côtés que rien n’est joué. Nul ne sait jusqu’où ira ce mouvement, s’il faudra combattre, ni même si l’on combattra. Des envoyés vont et viennent, dit-on ; on parle encore de propositions, de conditions, d’un dernier accommodement. Si cela est vrai, alors tout n’est pas perdu, et je supplie ceux qui tiennent le sort commun entre leurs mains de ne pas laisser passer ces heures. Il est plus facile de retenir un glaive que de rappeler un mort.

Que demande un homme comme moi, qui n’a ni légion ni tribunal à défendre ? Peu de chose, et l’essentiel. Que l’on parle avant de frapper. Que chacun cède quelque chose de son droit, ou de ce qu’il croit son droit, pour que Rome garde le sien, qui est de rester une et de ne pas se dévorer. On appelle cela la concorde. Nos anciens lui élevaient un temple ; je voudrais qu’on lui rendît, ces jours-ci, plus qu’un culte de façade.

Je sais qu’une telle parole passe pour molle, aux heures où chacun compte ses cohortes et affûte ses raisons. On me dira timide, ou vieux, ou naïf. Je l’accepte. Mais qu’on me dise aussi ce que vaudra la victoire du plus fort, quand elle se comptera en concitoyens tués, en champs désertés, en familles coupées en deux. Je ne préjuge de rien ; je ne sais pas qui a le droit pour lui, ni qui l’emportera. Je sais seulement qu’il n’est pas encore trop tard pour que personne n’ait à l’emporter sur personne. Tant qu’un seul mot peut être échangé, il faut l’échanger. Après, il sera temps de pleurer.

Le contexte

Au début de janvier, le Sénat, mené par les proches de Pompée, a réclamé que César licencie son armée sous peine d’être tenu pour ennemi public ; les tribuns Marc Antoine et Quintus Cassius, qui s’y opposaient par leur veto, ont dû fuir Rome.

Rome garde la mémoire des guerres entre citoyens de la génération précédente — Marius contre Sylla, les proscriptions, l’entrée des armées dans la Ville —, expérience à laquelle beaucoup se réfèrent aujourd’hui avec effroi.

La Concorde (Concordia), entente des citoyens, était honorée d’un temple au pied du Capitole ; l’invoquer était, dans les crises, l’appel classique à éviter la rupture civile.

État des informations

Cette tribune est l’opinion d’un particulier, distincte de la ligne du journal. Elle rapporte ce qui se sait et se craint à Rome dans les jours de la crise, distingue les faits établis des bruits, et ne préjuge en rien de la suite, que personne ne connaît encore.

Ce que l’on sait

  • Un bras de fer oppose depuis des mois le Sénat, derrière Pompée, au proconsul César, sur le licenciement de son armée et sa candidature au consulat.
  • Le Sénat a voté en début de mois un décret d’urgence visant César ; les tribuns Antoine et Cassius ont quitté Rome, leur veto écarté.
  • On rapporte qu’un corps en armes a franchi la limite de la province et pris Ariminum sans combat.
  • Des allées et venues d’émissaires et des propositions de compromis sont évoquées à Rome en ces jours.

Ce que l’on ignore

  • Jusqu’où ira ce mouvement, s’il marchera sur Rome, s’il y aura bataille — et, s’il y en a une, qui l’emportera.
  • Si les tractations en cours peuvent encore aboutir à un accord.
  • La taille réelle des forces en présence.

Sources historiques utilisées

primary

Guerres civiles, II, 33-35

Appien d’Alexandrie · 160

Décret du Sénat contre César, fuite des tribuns Antoine et Cassius, franchissement et prise d’Ariminum ; consulté via Wikisource.

primary

Vie de César, 31-32

Plutarque · 110

Ultimatum du Sénat, départ des tribuns, effroi devant la perspective d’une guerre entre Romains ; consulté via Wikisource.

secondary

Guerre civile de César

Wikipédia (contributeurs) · 2024

Contexte du sénatus-consulte ultime, fuite des tribuns et premiers jours de la crise de janvier 49.

editorial-reconstruction

Reconstruction éditoriale

La rédaction d’« Aujourd’hier » · 2024

Aulus Sempronius Rufus est un personnage fictif mais plausible ; sa tribune imite une prise de parole publique de citoyen romain modéré au fil de la crise, sans préjuger de l’issue.

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