Un magistrat ne saurait dicter sa loi au Sénat
Nul général, si couvert de lauriers soit-il, ne peut garder ses légions et poser ses conditions à la République. Le devoir est de désarmer et de se soumettre à la loi commune.
On me presse, dans les portiques et jusque sur les degrés de la Curie, de reconnaître au proconsul des Gaules un mérite qui le placerait au-dessus des lois. J’en conviens sans peine : ses campagnes ont porté nos aigles au bout du monde, et Rome lui doit des victoires. Mais je le dis avec la fermeté que réclame l’heure : aucun exploit ne dispense un citoyen d’obéir, et aucune gloire ne fait d’un magistrat le maître du Sénat.
La question qui nous occupe n’est pas de savoir si César a bien servi. Elle est de savoir s’il consentira à faire ce que tout imperator a fait avant lui : rendre son commandement au terme fixé, congédier ses troupes, et se présenter au peuple en simple citoyen. Voilà la seule voie que le mos maiorum nous a léguée. Nos pères ne l’ont pas tracée par méfiance envers les grands hommes, mais parce qu’ils avaient compris que la liberté meurt le jour où l’on excepte quelqu’un de la règle commune.
Or que réclame-t-on en son nom ? De briguer le consulat sans quitter sa province ni licencier son armée. C’est demander à la République qu’elle traite avec un homme en armes comme on traite avec un roi. Réfléchissons à ce que signifie une telle prétention. Celui qui garde ses légions pendant qu’il postule n’attend pas un suffrage : il le prend de force. Un peuple qui vote sous la garde des armes ne choisit plus, il obéit.
On m’objecte l’exemple de Pompée, à qui l’on n’a pas retiré son commandement. Mais Pompée sert sous l’autorité du Sénat, aux frontières où le Sénat l’a placé, et il n’a jamais fait dire qu’il refuserait de désarmer si l’ordre lui en était donné. La différence est tout entière là : Pompée, lui, obéit au Sénat quand celui-ci le lui demande ; César, au contraire, entend imposer ses propres conditions.
Le Sénat a parlé. Devant la menace, il a pris la mesure grave que nos institutions réservent aux périls extrêmes, et chargé les magistrats de veiller à ce que l’État ne souffre aucun dommage. On criera à la dureté. Je réponds que la dureté serait de laisser un citoyen dicter ses volontés au corps qui, depuis la fondation, délibère pour tous. Le senatus consultum ultimum n’est pas une arme de faction : c’est le dernier rempart de l’ordre, et il vaut contre quiconque, fût-il le plus illustre.
On invoque aussi les tribuns, et leur veto qu’on dit méprisé. Que les défenseurs du peuple soient sacrés, nul ne le conteste plus que moi. Mais l’inviolabilité de leur personne n’a jamais fait d’eux les instruments d’un proconsul absent, ni d’un veto l’ordre de tenir la République en suspens au bénéfice d’un seul. On ne couvre pas du manteau des tribuns la cause d’un général qui campe aux portes de l’Italie.
Que César désarme, et il n’a rien à craindre : les lois qui protègent le dernier des citoyens le protégeront aussi. Qu’il vienne en homme privé plaider sa candidature, et le Forum l’écoutera. Nous ne demandons rien d’extraordinaire ; nous demandons l’ordinaire, ce que la coutume exige de tous. C’est celui qui refuse l’ordinaire qui se met de lui-même hors du droit commun.
Car il faut le dire nettement : celui qui, sommé par le Sénat de licencier son armée, la conserve et s’en autorise pour traiter d’égal à égal avec la patrie, celui-là cesse d’être un magistrat de la République. Il n’a plus de titre que sa force. Qu’il agisse comme il l’entend : je ne connais que son devoir, non son dessein. Et le devoir est dans la soumission à la loi, non dans les conditions qu’on lui oppose.
Je n’ignore pas qu’une autre voix s’élève, qui plaide l’inviolabilité des tribuns et fait de César le lésé de cette affaire. Qu’on la lise, et qu’on la pèse. Pour moi, je tiens que la liberté n’existe que sous la loi, et que la loi ne vaut rien si l’on en dispense quiconque. Ôtez ce principe, et vous n’aurez plus une République. Vous aurez un maître, et il faudra ensuite subir tous ceux qui voudront l’imiter.