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Un sénateur explique pourquoi le Sénat a voté l'exception

Proche de la ligne de Pompée, ce sénateur défend le décret de salut public voté contre César. Il dit pourquoi le proconsul doit désarmer, comment il vit ces journées, et pourquoi certains, déjà, parlent de quitter Rome.

Propos recueillis par la rédaction 13 janvier 49 av. J.-C. 10 min de lecture

Nous l'avons rencontré chez lui, sur le Palatin, dans une demeure où l'on préparait déjà des malles. Homme de rang consulaire, il siège au premier rang de la Curie et compte parmi ceux qui, depuis des mois, réclament que le proconsul des Gaules rende ses provinces et ses légions. Il a accepté de s'expliquer, à condition que nous rapportions ses raisons entières, et non pas seulement l'accusation qu'on porte contre lui : d'avoir, avec les siens, poussé la République au bord de la guerre.

Nous rapportons ses propos tels qu'il les a tenus. Ils valent pour ce qu'ils sont : la parole d'un des acteurs de la crise, engagé dans un camp, qui défend sa cause.

Grand entretien

Un sénateur de rang consulaire, tenant de la ligne défendue par Pompée et les chefs du Sénat (témoignage reconstitué sous le nom de Gaius Sextilius Bassus)

Cet entretien est un personnage composite reconstitué à partir des positions attestées du camp sénatorial ; il ne reproduit pas les propos d'un individu réel. Le nom de « Gaius Sextilius Bassus » est une invention destinée à donner une voix à ce camp. Ses arguments rassemblent ce que les sources antiques (César, Guerre civile I 1-6 ; Plutarque, Vie de César 30-31 et Vie de Pompée 58-59 ; Appien, Guerres civiles II 30-33 ; Cassius Dion 41.1-3 ; la correspondance de Cicéron de ces semaines) rapportent de la ligne des optimates et de l'entourage de Pompée durant la crise. Les formulations sont une mise en situation éditoriale, non la transcription d'un entretien réel.

Le Sénat vient de voter un décret d'exception contre César. De quoi s'agit-il, au juste ?

D'un recours extrême, celui que nos pères ont institué pour les jours où la République est en péril. Les consuls, les préteurs, les tribuns qui le veulent et les proconsuls aux portes de la Ville reçoivent la charge de veiller à ce que l'État ne subisse aucun dommage. Ce n'est pas un caprice, ni une vengeance de parti : c'est la formule que le Sénat a réservée aux plus grands dangers. Nous ne l'avons pas votée de gaieté de cœur. Nous l'avons votée parce qu'un homme campe aux frontières de l'Italie avec une armée à sa main, exige le consulat sans se présenter comme la loi l'ordonne, et refuse de licencier ses troupes tant qu'on ne lui aura pas tout accordé. Devant cela, le Sénat ne pouvait pas se taire.

César dit pourtant qu'il n'a jamais rien voulu que la loi et son dû. Que lui répondez-vous ?

Qu'il confond son dû et sa volonté. On lui a proposé, comme à tout citoyen, de revenir, de déposer son commandement, de se présenter au consulat en homme privé, protégé par les lois comme n'importe qui. Ce que nous lui refusons, c'est de garder une armée d'un côté et de briguer la magistrature de l'autre. Nul ne peut à la fois tenir l'épée et demander les suffrages : c'est faire violence au vote avant même qu'il ait lieu. Il réclame un privilège que la République n'a jamais accordé sans qu'il en coûte cher. Qu'il désarme, et il retrouvera tous ses droits, entiers. Voilà notre seule exigence, et je la crois modérée.

Pourquoi ce désarmement vous paraît-il à ce point la condition de tout ?

Parce qu'une République ne se discute pas les armes à la main. Songez à ce que serait un accord obtenu sous la menace de dix légions : ce ne serait pas un accord, ce serait une capitulation, et chacun le saurait. Si nous cédions aujourd'hui à la pression d'un camp retranché, quel gouverneur, demain, ne rêverait pas d'en faire autant ? On ne négocie pas la loi avec un homme qui tient une armée prête. On lui demande d'abord de la renvoyer chez elle. Après quoi, tout redevient possible : la parole, le vote, les honneurs qu'il mérite. Nous ne réclamons pas sa ruine. Nous réclamons qu'il redevienne un citoyen parmi les citoyens.

On vous reproche d'avoir chassé de la Ville les tribuns Marc Antoine et Quintus Cassius, qui défendaient sa cause. N'avez-vous pas bafoué leur droit de veto ?

Voilà l'accusation qu'on nous jette, et je veux y répondre sans détour, car elle est grave. Le veto d'un tribun est sacré, personne ici ne le nie. Mais un tribun n'est pas un mur derrière lequel on paralyse indéfiniment le Sénat quand la patrie brûle. Ils opposaient leur intercession à toute mesure, à tout débat, ils empêchaient la Curie de délibérer sur son propre salut. Le décret d'exception existe précisément pour ces cas où l'obstruction menace l'État. Nous ne les avons pas frappés ; nous leur avons signifié qu'à ce degré de crise, le Sénat ne pouvait plus se laisser lier. Qu'ils aient jugé plus prudent de partir, je ne le nie pas. Mais qu'on ne dise pas qu'on a versé leur sang : ils sont vivants, et libres de leurs mouvements.

Ils sont allés le rejoindre, dit-on, et il se sert de leur départ comme d'un grief : il prétend venger l'honneur des tribuns.

Bien sûr qu'il s'en sert. C'est de bonne guerre, si j'ose dire, mais c'est un prétexte. Un homme qui cherche vraiment la paix ne fait pas d'un incident de séance le motif d'une marche en armes. On a toujours besoin d'un grief pour justifier ce qu'on avait résolu d'avance. Que deux tribuns aient quitté la Ville de leur plein gré, cela ne met en péril ni leur personne ni leur charge. En faire une cause de guerre, c'est chercher un habit à une entreprise qui, sans lui, paraîtrait pour ce qu'elle est : l'ambition d'un seul contre l'ordre de tous.

On rapporte depuis hier qu'il aurait franchi en armes le cours d'eau qui borne sa province. Le croyez-vous ?

Je vous répondrai comme un homme prudent doit le faire : le bruit court, insistant, mais je n'ai vu aucune dépêche officielle qui le confirme de manière sûre. On dit qu'il aurait passé la limite, qu'il tiendrait déjà Ariminum, qu'une de ses légions serait entrée dans la place sans coup férir. On le dit. Si cela est vrai, alors il a commis l'irréparable : sortir en armes de sa province, c'est faire la guerre à la République, il n'y a pas d'autre mot. Mais je me garderai de bâtir sur des rumeurs. Ce que je sais, c'est que la Ville est pleine de nouvelles contradictoires, que chaque courrier ajoute à la précédente, et qu'on grossit tout. Combien d'hommes a-t-il avec lui ? On m'a dit une légion, on m'a dit cinq cohortes, on m'a parlé de cavaliers en grand nombre. Je ne crois aucun de ces chiffres. La peur multiplie les soldats plus vite qu'aucun recrutement.

Si la nouvelle se confirme, qu'est-ce que cela change pour vous ?

Tout, et rien. Tout, parce qu'alors la crise cesse d'être un différend de droit pour devenir une affaire d'armes, et qu'il n'y a plus à discuter des candidatures et des provinces : il y a un homme qui marche, et il faut lui faire face. Rien, parce que notre position ne bouge pas d'un pouce : qu'il dépose les armes, et l'on reparlera de tout. Je vous avoue pourtant mon trouble. Nous étions nombreux à penser qu'il n'oserait pas. Qu'il ferait donner de la voix, qu'il camperait à la frontière pour peser sur nos débats, mais qu'il reculerait devant le pas décisif. S'il l'a franchi, c'est qu'il a mieux calculé sa hardiesse que nous ne l'avions prévu. Cela, je le reconnais, nous a pris de court.

Beaucoup se demandent si Pompée était prêt. On le disait sûr de ses forces.

Pompée est notre glaive, et je ne laisserai personne en douter devant moi. Il a promis que le jour où il frapperait du pied le sol d'Italie, les légions sortiraient de terre. J'ai foi en sa parole ; sa gloire ne s'est jamais démentie. Mais je serai franc avec vous, puisque vous me pressez : les troupes ne se rassemblent pas en un jour, et une partie des forces sur lesquelles nous comptons sont loin, ou ont naguère servi sous celui d'en face. Il faut du temps pour les réunir, les armer, les mettre en ordre. Ce temps, nous ne l'avons peut-être pas autant que nous le croyions. Voilà pourquoi certains, autour de moi, commencent à parler autrement qu'il y a huit jours.

Vous préparez des malles. Faut-il comprendre que l'on songe à quitter Rome ?

On y songe, oui, et je ne m'en cacherai pas, car ce n'est pas une lâcheté, quoi qu'on en dise. Écoutez-moi bien : la République n'est pas dans ses murs, elle est dans ses magistrats et dans son Sénat. Là où sont les consuls, là où siège l'ordre légitime, là est Rome, fût-ce hors de la Ville. Si un homme marche sur nous avec une armée, faut-il l'attendre entre des murailles qu'aucune troupe rassemblée ne garde encore, et lui livrer d'un coup la Ville, les magistrats et le Trésor ? Ou vaut-il mieux se porter là où l'on peut réunir des forces, et le combattre à armes égales ? Ce n'est pas fuir que de choisir son terrain. Beaucoup, ici, y répugnent : quitter Rome leur semble un déshonneur, un aveu. Je les comprends. Mais je crois qu'il vaut mieux une Ville un moment vide et une République vivante, qu'une Ville pleine et une République prise.

N'est-ce pas prendre le risque d'affoler le peuple, de laisser croire que vous abandonnez la Ville ?

Le risque est réel, et il me pèse. Déjà les rues se vident, on charge des chariots, les familles s'en vont vers la campagne ou vers le sud. Quand le peuple voit partir les sénateurs, il croit tout perdu, et je ne peux pas lui donner tort de s'inquiéter. C'est le plus cruel de cette affaire : quoi que nous décidions, on nous le reprochera. Si nous restons et que la Ville tombe sans défense, on nous accusera d'imprévoyance. Si nous partons pour rassembler des forces, on nous accusera de l'avoir livrée. Je n'ai pas de réponse qui contente tout le monde. Je sais seulement qu'on ne défend pas une place avec des orateurs, et que le courage, parfois, consiste à reculer d'un pas pour ne pas tout perdre d'un coup.

Le camp du Sénat est-il aussi uni qu'il le paraît ?

Uni sur l'essentiel, divisé sur les moyens, comme il arrive toujours quand vient l'épreuve. Nous sommes d'accord pour exiger qu'il désarme ; nous le sommes moins sur ce qu'il faut faire s'il refuse. Les plus fermes veulent tenir tête sans reculer d'une semelle, quitte à en découdre tout de suite ; ils tiennent tout accommodement pour une trahison. D'autres, et je serais tenté de me ranger parmi eux ces jours-ci, jugent qu'il ne faut pas fermer toute porte tant qu'un mot peut encore éviter le pire. On a échangé des propositions, ces dernières semaines, par messagers : qu'il garde telle province et telles légions, qu'il en rende telles autres. Rien n'a abouti. Chacun soupçonnait l'autre de gagner du temps pour mieux se préparer. Peut-être avions-nous tort de tant nous méfier. Peut-être avions-nous raison. On ne le saura qu'après, et l'après, personne ici ne le connaît.

Craignez-vous la guerre civile ?

Quel homme sensé ne la craindrait pas ? Nous avons tous en mémoire ce que fut la dernière, les proscriptions, les têtes exposées, les fortunes des uns bâties sur le sang des autres. Personne, ici, ne souhaite revoir cela ; ceux qui prétendent la vouloir n'ont pas vécu la précédente, ou l'ont oubliée. Mais craindre la guerre ne veut pas dire acheter la paix à tout prix. La paix qu'on obtiendrait en s'inclinant devant les armes d'un seul ne serait pas la paix, ce serait un maître, et pour longtemps. Je préfère un danger affronté debout à une servitude acceptée à genoux. Où tout cela nous mènera, je l'ignore. Nul ne le sait, ni lui, ni nous. Nous entrons dans des jours dont personne ne tient le fil. Ce que je puis vous dire, c'est que nous n'avons pas voulu cette extrémité, et que nous ferons ce que la République attend de ceux à qui elle a confié son salut. Le reste ne dépend plus de nous seuls.

Le contexte

Le décret dit « ultime » du Sénat charge les magistrats de veiller à ce que la République ne subisse aucun dommage. Réservé aux crises graves, il suspend de fait les garanties ordinaires et vise ici le proconsul des Gaules.

Le différend porte depuis des mois sur les mêmes points : César veut conserver ses provinces et ses légions jusqu'à son élection au consulat et se présenter sans rentrer à Rome ; le Sénat, mené par les chefs proches de Pompée, exige qu'il licencie son armée avant toute chose.

Les tribuns Marc Antoine et Quintus Cassius Longinus, favorables à César, ont quitté la Ville après que leur droit d'intercession se fut heurté au décret d'exception.

Ariminum (Rimini) est à quelque trois cent trente milles de Rome. Les nouvelles du nord mettent plusieurs jours à remonter, et la rumeur devance presque toujours la confirmation.

État des informations

Cet entretien restitue la position d'un camp engagé dans la crise, à la date du 13 janvier. Il distingue les faits établis des rumeurs, assume ce que l'interlocuteur ignore, et ne préjuge en rien de la suite, que personne ne connaît encore.

Ce que l’on sait

  • Le Sénat a voté un décret de salut public visant César, chargeant les magistrats de préserver l'État.
  • Le désaccord porte sur le licenciement de l'armée de César et sa candidature au consulat sans se présenter en personne.
  • Les tribuns Marc Antoine et Quintus Cassius Longinus ont quitté Rome après l'échec de leur intercession.
  • Des sénateurs et des familles préparent leur départ de la Ville ; les rues commencent à se vider.

Ce que l’on ignore

  • Si César a réellement franchi en armes la limite de sa province, et s'il tient Ariminum.
  • Jusqu'où il compte pousser, s'il marchera sur Rome, s'il y aura bataille.
  • La taille véritable de son armée, où se rassembleront les magistrats et Pompée, le sort du Trésor.
  • Qui l'emportera — l'issue tout entière.

Sources historiques utilisées

primary

Vie de César, 30-31

Plutarque · 110

Négociations manquées, décret du Sénat, départ des tribuns et montée de la crise, vus du côté romain.

primary

Guerres civiles, livre II (30-33)

Appien d'Alexandrie · 160

Récit détaillé des séances du Sénat, du décret ultime et des positions des chefs optimates et de Pompée.

secondary

Guerre civile de César

Wikipédia · 2024

Synthèse des causes politiques et juridiques de la crise de janvier 49, croisée avec les sources antiques.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — un sénateur du camp du Sénat

La rédaction d'Aujourd'hier · 2026

Personnage composite, non attesté, donnant voix aux positions du camp sénatorial. Les formulations imitent un entretien de presse du moment ; elles ne transcrivent aucun propos réel.

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13 janvier 49 av. J.-C.6 min