Une matrone romaine devant les portes qui se ferment
Dans une demeure de l’aristocratie, une femme raconte la Ville qui se vide de ses chefs, la maison partagée entre les camps, et l’angoisse de choisir entre rester et fuir avec les siens.
Nous avons été reçus, en fin de matinée, dans une demeure du haut de la Ville, chez une matrone d’une maison qui compte parmi les familles en vue. Elle a demandé qu’on taise son nom et celui des siens ; nous l’appellerons Vibia. Autour d’elle, la maison ne ressemblait pas à une maison de fête : des coffres entrouverts, des servantes qui allaient sans qu’on les eût appelées, et cette hâte contenue qu’on prend pour du calme tant qu’on ne la regarde pas de près. Elle nous a parlé longuement, avec une retenue qui, plus d’une fois, a paru près de céder.
Vibia (personnage composite reconstitué)
Cette rencontre est une reconstitution. La femme qui parle ici, que nous nommons Vibia, n’a pas d’existence propre : c’est un personnage composite, réunissant les propos et les gestes qu’on peut prêter, ces jours-ci, à une matrone d’une famille romaine en vue. Rien de ce qu’elle dit ne prétend rapporter les paroles d’une personne réelle ; tout s’en tient à ce qu’une femme de sa condition pouvait voir et redouter à Rome, à la mi-janvier.
Depuis quand la crainte est-elle entrée dans ta maison ?
Elle n’est pas entrée d’un coup. Elle est venue par degrés, comme monte l’eau d’une crue. D’abord des nouvelles du nord qu’on se répétait sans y croire : les tribuns chassés, un veto bafoué, puis ce cours d’eau franchi en armes dont on ne savait pas même bien nommer le lit. On en parlait le soir, à voix basse, entre gens de la maison. Et un matin, il n’a plus été question de le croire ou non : on a vu les premiers attelages sortir par les portes du sud. C’est ce jour-là que la crainte a cessé d’être un bruit pour devenir une chose qu’on porte dans la poitrine.
Que voit-on, de cette maison, quand on regarde la Ville ces jours-ci ?
On voit Rome se défaire de ses chefs. Je ne trouve pas d’autre mot. Les consuls sont partis, on le dit de source sûre ; des pères conscrits les suivent, avec leurs familles, leurs bagages, leurs affranchis. Des maisons qu’on croyait immuables ferment leurs portes. Le matin, sur la voie, ce ne sont plus les litières des visites, mais des chariots chargés qui vont vers les portes. Une ville dont les grands s’en vont n’est plus tout à fait elle-même. On y respire un air que je ne connaissais pas.
Ton mari, tes fils, tes proches : sont-ils d’un même sentiment sur ce qu’il faut faire ?
C’est là ma peine la plus lourde, et je ne suis pas seule à la porter : bien des maisons sont ainsi coupées en deux. Chez nous, les uns tiennent qu’il faut suivre Pompée et les magistrats, parce que c’est de ce côté qu’est la charge des armes et, disent-ils, la République elle-même. Les autres ne veulent pas quitter la Ville ; ils rappellent que celui qui descend du nord n’a pas dit qu’il ferait du mal à Rome, et qu’un homme qui abandonne sa maison la perd souvent sans qu’on la lui prenne. Le même sang, sous mon toit, penche vers deux côtés. À ma table, on ne parle plus de tout à voix haute.
Craignez-vous, entre vous, de vous retrouver dans des camps opposés ?
On n’en dit pas le mot, mais chacun y songe. J’ai un frère qui est de longue amitié avec des gens du parti de Pompée, et un gendre qui a servi sous d’autres enseignes et qui ne cache pas son estime pour l’autre. Tant qu’il n’y a pas de camp levé pour de bon, on peut encore feindre que ce ne sont que des humeurs. Mais si l’on en vient aux armes — je ne dis pas que cela viendra, personne ici ne sait rien de la suite —, alors il faudra bien que chacun soit quelque part, et je me demande quelle sera, ce jour-là, la place des femmes de cette maison, dont les hommes ne seront plus du même côté.
Rester ou partir : où en êtes-vous de ce choix ?
Nous ne l’avons pas tranché, et cela même est un tourment. Partir, c’est se jeter sur les routes du sud sans savoir où l’on s’arrêtera, avec des enfants et des vieillards, dans le froid de cette saison, au milieu d’une foule qui fuit la même chose que nous. Rester, c’est demeurer dans une ville qu’on dit indéfendable, sans savoir qui y entrera, ni comment. Les deux me font peur, et je change d’avis d’une heure à l’autre, selon la dernière nouvelle qu’on m’apporte. Une femme de ma condition n’est pas maîtresse de ce choix : il se décide au nom de la maison. Mais je le vis, croyez-le, aussi durement que ceux qui le décident.
Qu’est-ce qui pèse le plus dans la balance ?
Les enfants. Toujours les enfants. Un homme peut peser l’honneur, le rang, le parti ; une mère pèse d’abord des visages. Si je pars, je les expose à la route, aux maladies de l’hiver, aux mauvaises rencontres, à tout ce dont on revient veuve ou sans ses fils. Si je reste, je les garde dans une ville dont je ne sais plus qui la tient. Il n’y a pas de côté où je puisse me dire qu’ils seront sûrs. Voilà ce qu’aucun de ceux qui délibèrent, sur le Forum ou ailleurs, ne semble mettre dans la balance : pour eux, ce sont des places fortes et des légions ; pour moi, ce sont des enfants qu’il faut, d’une façon ou d’une autre, faire passer au travers.
Et les biens, la maison, ce qui fait le rang d’une famille ?
On y pense, on aurait tort de le nier, mais moins qu’on ne le croirait de l’extérieur. Que faire de l’argenterie, des meubles, des titres, quand on ne sait pas si l’on reviendra ni ce qu’on retrouvera ? On cache ce qu’on peut cacher, on confie le reste à des affranchis fidèles, on emporte ce qui tient dans un coffre. Mais je vois bien que les choses ont changé de poids. Une coupe qui faisait ma fierté n’est plus qu’un objet lourd qu’il faudra porter ou laisser. On apprend, en ces jours, ce qui compte vraiment : ce ne sont pas les biens, ce sont les vivants qu’on veut sauver.
Les nouvelles qui vous parviennent sont-elles fiables ?
Elles se contredisent d’une heure à l’autre, et c’est peut-être ce qu’il y a de plus épuisant. Le matin, on nous dit que l’armée qui descend est immense ; à midi, qu’elle n’est qu’une poignée de cohortes. On assure que Pompée lève des légions au sud ; on assure aussitôt qu’il n’a rien pour se défendre. Chaque messager parle comme s’il savait, et aucun ne sait. J’ai cessé de croire ce qu’on m’apporte tout chaud. J’attends qu’une chose soit dite trois fois, par trois bouches qui ne se connaissent pas, avant d’y régler ma conduite. Encore n’est-ce pas toujours prudent.
On parle beaucoup du Trésor. Qu’en dit-on chez vous ?
On en parle à voix basse, comme d’une chose qui nous dépasse mais qui nous touche tous. Les uns jurent que l’ordre a été donné d’emporter l’argent public et les réserves du temple de Saturne, pour qu’ils ne tombent pas aux mains de qui vient. Les autres soutiennent qu’on est parti dans une telle hâte que tout serait resté sur place. Je ne sais lequel croire. Mais je sais ce que cela veut dire pour une femme comme moi : si le Trésor part, la guerre s’installe pour de bon, et l’on ne défend pas la Ville ; s’il reste, c’est peut-être qu’on a fui trop vite pour penser à rien. Dans les deux cas, ce n’est pas une nouvelle qui rassure.
Qu’éprouve-t-on à voir partir les magistrats, les hommes qui gouvernent ?
Quelque chose que je n’aurais pas su nommer avant de le vivre. On tient les consuls, le Sénat, pour aussi fixes que les temples ; on ne se demande pas plus s’ils seront là demain qu’on ne se demande si le Capitole y sera. Et voilà qu’ils s’en vont, sur les mêmes routes que nous, avec les mêmes coffres, la même hâte. Quand ceux qui doivent vous protéger prennent la fuite les premiers, on comprend qu’il n’y a plus, au-dessus de soi, personne à qui s’en remettre. C’est un vertige. On entend murmurer, sur le Forum : la République aurait-elle fui ? Je ne répète pas cela pour l’approuver ; je le répète parce que je l’ai entendu, et qu’il m’a glacée.
Les femmes de votre rang, entre elles, comment traversent-elles ces jours ?
Nous nous envoyons des messages, nous nous rendons visite plus qu’à l’ordinaire, comme pour nous assurer que l’autre est encore là. Chacune sait des choses que l’autre ignore, ou croit savoir. On échange des nouvelles, des adresses de parents à la campagne où l’on pourrait se réfugier, des noms d’affranchis sûrs. On se prête du courage. Et l’on se tait sur l’essentiel, car nos maisons ne penchent pas toutes du même côté, et une amitié de femmes ne doit pas trébucher sur les querelles des hommes. Nous portons cela ensemble, chacune à part.
Y a-t-il, dans tout cela, quelque chose à quoi tu te raccroches ?
Aux gestes de tous les jours. Je fais tenir la maison. Je veille à ce que les enfants mangent, à ce que le feu ne s’éteigne pas, à ce que les servantes ne s’affolent pas plus qu’il ne faut. Tant qu’une maison garde ses habitudes, elle n’est pas tout à fait tombée. Je prie aussi, aux autels des dieux du foyer, non pour un camp plutôt qu’un autre — je ne sais lequel voudrait mon bien —, mais pour que les miens traversent cela vivants et ensemble. C’est le seul vœu que je me connaisse, ces jours-ci : rester ensemble, quoi qu’il advienne de la Ville.
Que crains-tu le plus, à cette heure ?
Non pas tant ce qui arrivera que de ne rien savoir de ce qui arrive. On peut se préparer à un malheur qu’on voit venir ; on ne peut rien contre celui dont on ignore tout jusqu’à ce qu’il vous tombe dessus. Je ne sais pas jusqu’où descendra celui qui vient, ni s’il entrera dans Rome, ni s’il y aura combat, ni où sont à cette heure ceux qui devraient nous défendre. Personne autour de moi ne le sait. Vivre ainsi, aveugle, en tenant des enfants par la main — voilà ce que je crains le plus. Le reste, on le supportera quand il aura un visage.