Entretien | À Ariminum, les soldats sont entrés sans qu’on lève une lance
Un marchand d’étoffes venu du nord par la voie Flaminienne raconte ce qu’il a vu, il y a quelques jours, dans sa ville : les hommes de César aux portes dès l’aube, le marché fermé, les ateliers vides, et une occupation sans un mort. Un témoignage remonté à Rome de bouche de voyageur, avec le retard des nouvelles du nord.
Il est arrivé à Rome les pieds gris de la poussière de la voie Flaminienne, avec deux mulets et des ballots d’étoffe qu’il n’a pas encore su vendre. Sextus Vettius se dit marchand de laine et de tissus à Ariminum, la ville qui commande la route au débouché de la Cisalpine. Il en est parti, dit-il, peu après l’entrée des soldats, pour porter sa marchandise au sud avant que les chemins ne se ferment tout à fait. Ce qu’il rapporte, il l’a vu de ses yeux voici plusieurs jours ; le temps que les nouvelles descendent, elles ont déjà vieilli.
Nous l’avons trouvé près du Forum boarien, où l’on parle de peu d’autre chose que du nord et où beaucoup, ces jours-ci, chargent au contraire des chariots pour quitter la ville. Il s’étonne de trouver Rome dans le même trouble que celui qu’il a laissé derrière lui. « Je croyais fuir vers le calme », dit-il.
Nous restituons ses propos comme une reconstitution plausible, fondée sur ce que rapportent les voyageurs venus du nord. L’homme qui parle ici est un personnage composite : un artisan-marchand d’Ariminum, assemblé à partir de ce qu’un habitant ordinaire d’une cité de frontière pouvait voir et savoir. Ses paroles ne sont pas des citations authentifiées ; il ne sait ni où va l’armée, ni ce qu’il adviendra, et ne prétend pas le savoir.
Sextus Vettius, marchand de laine et d’étoffes à Ariminum (personnage composite reconstitué)
Note de rédaction : entretien reconstitué. L’interlocuteur est un personnage composite — un artisan-marchand anonyme d’Ariminum, la Rimini des voyageurs — assemblé à partir de ce que l’on peut savoir de l’entrée des troupes de César dans la ville et de la vie d’une cité de la Cisalpine. Ses propos ne sont pas des citations authentifiées. Le témoignage est remonté à Rome par un voyageur : il décrit ce qu’il a vu il y a plusieurs jours, avec le retard des nouvelles du nord, et s’en tient à ce qu’un habitant ordinaire pouvait percevoir, sans rien présumer de la suite.
Vous arrivez d’Ariminum. Racontez-nous d’abord ce que vous avez vu, et quand.
Cela remonte à quelques jours déjà, je ne saurais vous dire au juste combien : sur la route, on perd le compte. Un matin, avant que le jour soit franc, la ville s’est réveillée avec des soldats à ses portes. Non pas devant les murs à crier et à sommer, comme on se figure une ville qu’on prend : à l’intérieur, déjà, dans les rues. On n’avait rien entendu venir. Le temps que j’ouvre ma boutique, il y avait des hommes en armes au coin de la place, plantés là, tranquilles, comme s’ils avaient toujours été chez nous.
Avant cette aube, saviez-vous quelque chose ? Vous attendiez-vous à leur venue ?
On savait qu’il y avait grande querelle entre le Sénat et le proconsul, cela oui : les nouvelles de Rome montaient jusqu’à nous, et les gens de la route en parlaient. On disait que César était du côté de Ravenne avec ses troupes, tout près. Mais de là à les voir un matin dans nos rues… Personne, chez nous, n’a cru jusqu’au bout qu’un général romain entrerait en armes de ce côté de la limite. C’est chose qui ne se fait pas. Et pourtant elle s’est faite, et sans qu’on nous demande notre avis.
Y a-t-il eu combat ? De la résistance aux portes ?
Rien. Pas une lance levée, pas un mort que je sache. C’est ce qui m’a le plus frappé, à la réflexion. Nous n’avons pas de garnison pour tenir tête à des légions, et qui aurait voulu se faire tuer pour fermer une porte ? Les magistrats de la ville n’étaient pas en état de résister ni, je crois, décidés à le faire. Les soldats sont entrés comme on entre dans une maison dont on a la clef. Le sang qu’on redoutait n’a pas coulé. On en a été soulagés, et en même temps cela laisse un drôle de goût : une ville qu’on prend sans coup férir, c’est une ville qui n’est plus tout à fait la sienne.
Quelle a été la première réaction des gens, ce matin-là ?
La peur, d’abord, la peur toute nue. On a rentré les enfants, barré les portes, caché ce qu’on avait de précieux. On se rappelle les vieilles histoires, ce qu’une soldatesque fait d’une ville prise : le pillage, les femmes, les maisons forcées. Chacun s’attendait au pire dans l’heure qui venait. Les rues se sont vidées d’un coup ; on n’entendait plus que le pas des hommes en armes et, de loin en loin, une porte qu’on ferme. Une ville entière qui retient son souffle, voilà ce que c’était.
Et ce pire, il est venu ?
Non, et c’est l’autre chose que je veux vous dire, pour être honnête. Le pillage n’a pas eu lieu, du moins pas tant que j’y étais. Les soldats se tenaient. On leur avait manifestement défendu de toucher aux gens et aux biens, et ils obéissaient. J’en ai vu payer leur pain, ou du moins ne pas le prendre de force. Cela m’a étonné plus que tout le reste. On m’avait toujours dit qu’une troupe entrée dans une ville, c’est un incendie ; celle-là ressemblait plutôt à une garnison qu’on installe. Je ne dis pas qu’il n’y a eu nulle part une bourse coupée ou une insolence : dans une telle presse d’hommes, il y en a toujours. Mais de sac, de tuerie, non.
Comment s’est passée cette première journée pour un homme comme vous, avec sa boutique ?
Dans l’attente, et l’attente est ce qu’il y a de plus pénible. On n’ose ni ouvrir ni rester enfermé. Le marché ne s’est pas tenu : qui aurait apporté ses légumes et ses volailles au milieu des lances ? Les paysans des environs ne sont pas entrés, on tenait les portes. Les ateliers sont restés clos, les métiers arrêtés. Moi, mes étoffes, je les ai laissées dans leurs coffres : ce n’est pas un jour à étaler de la belle laine. On guettait par l’entrebâillement, on tendait l’oreille, on demandait au voisin s’il en savait plus que soi. Personne n’en savait davantage.
Les soldats, les avez-vous approchés ? Que disaient-ils, eux ?
Peu, et je ne cherchais pas à les faire parler. Ce sont des hommes du métier, durs, qui ont fait des années de guerre là-haut, chez les Gaulois, et cela se voit à leur manière. Ils ne nous traitaient pas en ennemis, plutôt comme des gens dont on n’a que faire. Quelques-uns, avec le vin, se vantaient de ce qu’ils avaient vu au nord et de la confiance qu’ils ont dans leur général. On sentait qu’ils le suivaient sans discuter. Mais de nous expliquer ce qu’ils venaient faire chez nous, ni où ils iraient ensuite, cela, aucun ne l’a dit, et je crois qu’eux-mêmes n’en savaient rien.
A-t-on vu le proconsul lui-même, César, dans la ville ?
On l’a dit, on l’a répété, chacun jurait qu’il l’avait aperçu, mais moi je ne l’ai pas vu de mes yeux, et je me méfie de ce qu’on jure avoir vu dans ces moments-là. On assurait qu’il était entré avec ses hommes, qu’il logeait dans la ville, qu’il avait parlé à ses soldats sur la place, qu’il avait reçu des gens venus de Rome. Le nom courait de bouche en bouche du matin au soir. Ce que je puis dire, c’est que sa présence, vue ou non, on la sentait partout : c’est à lui qu’on obéissait dans nos murs, et à personne d’autre.
Vous parlez de gens venus de Rome. Quelles rumeurs couraient dans la ville ?
Toutes celles qu’on peut imaginer, et leur contraire dans la même journée. On disait que des tribuns du peuple avaient fui Rome et s’étaient réfugiés auprès de César, qu’on les avait chassés, bafoués, et qu’il levait les armes pour les venger et pour son honneur. On disait aussi que d’autres cités, plus au sud, ouvraient leurs portes comme la nôtre. On chiffrait son armée, et jamais deux fois pareil : les uns parlaient d’une seule légion, d’autres de bien davantage, d’autres encore de cavaliers en foule. Nul ne pouvait départager. Dans une ville occupée, la rumeur remplace les nouvelles, et elle grossit à chaque bouche.
Et sur ce qui allait suivre ? Où l’on marcherait, ce qu’on ferait de la ville ?
Là-dessus, personne ne savait rien, et c’est bien ce qui rongeait tout le monde. Va-t-on plus au sud ? Reste-t-on à tenir la route ? Y aura-t-il guerre pour de bon, une grande bataille quelque part, ou bien un accommodement entre les grands qui nous rendra le calme ? On échafaudait dix suppositions par heure. Un homme sûr de lui vous jurait une chose le matin et la démentait le soir. Moi, je vous le dis franchement : je ne sais pas où va cette armée, et je n’ai trouvé personne qui le sût. C’est peut-être cela le pire, plus que la peur du premier jour : ne pas savoir.
Pourquoi être parti, alors, si la ville n’était pas mise à sac ?
Par prudence de marchand, et parce qu’une ville tenue par les armes n’est plus une ville où l’on fait commerce. Le marché ne se tenait plus, les routes du nord se fermaient, on ne savait pas si demain on pourrait encore sortir ou vendre. J’avais ma marchandise et l’idée de la porter au sud tant que la Flaminienne restait libre. J’ai pris mes mulets et je suis descendu, avec d’autres. On croise sur la route bien du monde qui bouge, dans les deux sens d’ailleurs : des gens qui montent, des gens qui descendent, chacun cherchant l’endroit qui restera tranquille. Je commence à croire qu’il n’y en a pas.
Vous arrivez à Rome et vous la trouvez en trouble aussi. Qu’est-ce que cela vous fait ?
Cela me confond, je l’avoue. J’ai laissé une ville prise et j’en trouve une autre qui se vide d’elle-même, sans que nul soldat y soit entré. On charge des chariots, on ferme des maisons, les gens de qualité s’en vont, dit-on, vers le sud. Je m’attendais à trouver ici l’ordre et les nouvelles sûres, et je trouve la même incertitude qu’en haut, en pire peut-être, car ici on a plus à perdre. Alors je reste avec mes ballots que je n’ai pas vendus, et je fais comme tout le monde : j’attends, et je tends l’oreille. Ce qui va venir, ni vous ni moi ne le savons.