Combien d’hommes, au juste ?
Une légion, cinq cohortes, trois cents cavaliers : les chiffres qui courent sur la troupe de César ne s’accordent pas. Tentative de mise en ordre, à froid, sur ce qui se dit.
Depuis que la nouvelle du franchissement est remontée du nord, une question revient dans les échoppes du Forum comme sous les portiques : avec combien d’hommes César a-t-il passé la frontière ? À l’entendre, on croirait tantôt une poignée de cohortes, tantôt une armée capable de fondre sur la Ville avant la fin du mois. Les récits ne s’accordent pas, et l’écart entre eux mérite qu’on s’y arrête.
Rien n’est simple à établir. Les nouvelles nous viennent d’Ariminum, à environ deux cent vingt milles au nord, et mettent plusieurs jours à remonter jusqu’à nous ; la rumeur, elle, va plus vite que les dépêches. Nous ne prétendons pas trancher le chiffre. Nous rangeons seulement ce qui se dit, en essayant de dire d’où chaque compte tient sa vraisemblance, et où la peur s’en mêle.
Trois comptes qui ne se recoupent pas
Le premier, le plus répété par ceux qui se veulent renseignés, ne parle que d’une seule légion : la Treizième, celle qui tenait garnison de ce côté-ci des Alpes. C’est le compte le plus sobre, et sans doute le plus proche de ce qu’on peut voir : une légion, et rien de plus, aurait passé le cours d’eau-limite de la province.
Un deuxième compte, qu’on entend chez les gens de guerre, est plus modeste encore : non pas une légion pleine, mais environ cinq cohortes. Si le mot est juste, cela ferait à peu près la moitié d’une légion, une avant-garde plutôt qu’une armée.
À cela s’ajoute, dans presque toutes les bouches, le chiffre d’environ trois cents cavaliers. Celui-là revient avec une constance qui étonne, comme si chacun le tenait pour acquis. Trois comptes, donc, qui ne disent pas la même chose : une légion, cinq cohortes, trois cents chevaux. Le lecteur jugera de la distance qui les sépare.
Ce que valent ces mots : légion, cohorte
Encore faut-il s’entendre sur les termes, car tout le monde n’a pas servi. Une légion, sur le papier, ce sont dix cohortes, et une cohorte compte environ quatre cent quatre-vingts hommes. À plein, une légion approcherait donc les cinq mille fantassins. Voilà pour l’ordre de grandeur qu’on récite.
Mais qui a fait campagne sait que ce compte-là est théorique. Une légion qui a bataillé des années durant, comme celles qui rentrent de Gaule, arrive rarement à son effectif complet : la maladie, les pertes, les hommes laissés en garnison la réduisent d’un tiers, parfois davantage. Une légion « pleine » sur le rôle peut n’aligner que trois à quatre mille hommes en état de marcher. Il faut se garder de confondre le chiffre du registre et la troupe qu’on verrait passer sur une route.
Si donc on parle d’une seule légion, on parle au plus de quelques milliers d’hommes, non de dizaines de milliers. Et si l’on parle de cinq cohortes, on descend vers deux mille, peut-être moins. La distance avec les armées qu’on imagine parfois marchant sur Rome est considérable.
Quand la peur fait le compte
C’est ici qu’il faut prendre garde. Une nouvelle qui court grossit à chaque bouche. Celui qui n’a rien vu répète ce qu’on lui a dit en ajoutant, sans y songer, le poids de sa propre inquiétude. D’une légion, on fait une armée ; de quelques enseignes aperçues sur la via, on fait des colonnes sans fin. Ce n’est pas mensonge, c’est la mécanique ordinaire de l’alarme.
Il faut se souvenir aussi que César a laissé le gros de ses forces au-delà des Alpes. Les légions qui ont fait la guerre de Gaule ne sont pas toutes derrière lui sur cette route ; plusieurs sont encore loin, cantonnées ou en chemin. La troupe qui a franchi la frontière est, selon toute vraisemblance, une avant-garde, pas la totalité de ce dont il dispose. Confondre l’une et l’autre, c’est déjà se tromper de guerre.
Nous ne saurons le nombre exact que plus tard, et encore. Ce qui est sûr, c’est qu’il court à Rome des chiffres plus gros que ceux que les comptes les mieux tenus autorisent. Entre une légion et l’armée immense que certains décrivent aux carrefours, il y a toute la place de la panique. Notre part, ici, est de ne pas y ajouter la nôtre.