César a franchi en armes la frontière : ses légions sont en Italie
Des courriers arrivés du nord l’assurent : le proconsul des Gaules a fait passer ses troupes de l’autre côté de la limite de sa province. Ariminum serait déjà entre ses mains. À Rome, on va d’une nouvelle à l’autre, et nul ne sait rien de sûr.
La nouvelle est tombée sur la Ville dans la journée, portée par des courriers essoufflés et par des voyageurs venus du nord : Caius Julius Caesar, proconsul des Gaules, aurait fait franchir à ses soldats en armes la limite méridionale de sa province. Si le fait est avéré — et plusieurs rapports concordent —, c’est une rupture. Aucun général investi d’un commandement au-delà des Alpes n’a le droit de conduire des troupes en armes en deçà de cette frontière. Le passer, c’est porter la guerre à l’intérieur.
Les dépêches sont fragmentaires et, sur bien des points, elles se contredisent. Ce qui revient dans toutes : la place d’Ariminum, sur la côte adriatique, serait tombée aux mains de César, et sans combat. La cité aurait ouvert ses portes. Au-delà, tout se brouille. On ne s’accorde ni sur le jour du passage, ni sur le nombre des hommes, ni sur ce que le proconsul entend faire à présent.
Nous rapportons ici ce qui se dit et ce que l’on peut tenir pour établi, en séparant l’un de l’autre. Sur beaucoup de choses, il faut le dire nettement : on ne sait pas.
Ce que les courriers rapportent
Selon les récits qui remontent d’Ariminum, César aurait fait passer la frontière de nuit, à la tête d’une seule de ses légions, celle qu’on désigne comme la treizième. D’autres voyageurs parlent de forces plus nombreuses derrière lui, de cohortes échelonnées, de cavaliers. Les chiffres varient d’un rapport à l’autre et rien ne permet, pour l’heure, de les départager. La Ville se trouve devant des nouvelles sûres quant au fait, incertaines quant à la mesure.
La cité d’Ariminum se serait rendue sans résistance. On y aurait vu les tribuns de la plèbe qui avaient quitté Rome ces derniers jours, Marcus Antonius et Quintus Cassius, rejoindre le proconsul. Ces deux magistrats avaient fui la Ville après que leur veto eut été écarté au Sénat. On les dit maintenant dans le camp de César, qui se réclame de leur cause.
De la frontière elle-même, on parle avec prudence. Le cours d’eau qui borne au sud la province de la Gaule d’en deçà des Alpes est de médiocre importance ; plusieurs le confondent avec d’autres qui descendent des mêmes hauteurs vers la mer. Ce qui compte n’est pas le lit précis où les enseignes ont pris pied, mais la ligne qu’elles ont passée : celle en deçà de laquelle un proconsul ne commande plus.
Une nuit dont on ne sait presque rien
On situe le passage à la nuit qui a précédé la prise d’Ariminum — la reconstitution la plus répandue le place dans la nuit du dixième au onzième jour de janvier. Ce sont là des dates rapportées, reconstituées à partir des délais de route, non des faits que nous aurions pu vérifier. Entre le lieu du franchissement et Rome, il faut compter plusieurs journées de course ; la rumeur, elle, va toujours devant les courriers officiels.
On prête au proconsul, au bord du fleuve, une parole — quelque chose comme « que le sort en soit jeté », un mot de joueur qui remet sa mise au hasard des dés. La formule court de bouche en bouche, mais on la donne sous des tournures différentes, et ceux qui étaient présents n’en ont rien écrit. Nous la tenons pour ce qu’elle est : un propos qu’on rapporte, non une chose gravée. Le détail plaît, il ne prouve rien.
La Ville dans le trouble
À Rome, la nouvelle a jeté le désarroi. Beaucoup, avant même que les faits fussent confirmés, se sont mis à faire leurs paquets. On rapporte que les consuls et une partie du Sénat s’apprêtent à quitter la Ville, et que Pompée lui-même, à qui le Sénat a confié le soin de la défense, ne compterait pas la tenir. Où ces magistrats se retirent, ce qu’il adviendra du Trésor, nul ne le dit avec certitude.
Ces derniers jours, le Sénat avait chargé les consuls et Pompée de veiller à ce que la République ne subît aucun dommage — la formule des grandes alarmes, celle qu’on ne prononce qu’aux heures extrêmes. C’est contre César qu’elle était dirigée. Le proconsul, de son côté, a fait valoir qu’on avait bafoué le droit des tribuns et qu’il agissait pour rétablir ce droit. Chacun se dit dans son bon droit ; les armes, désormais, ont parlé les premières.
Nul ne sait aujourd’hui jusqu’où César poussera, s’il marchera sur la Ville, ni s’il y aura bataille. Sa force réelle demeure une énigme : les chiffres qui circulent tiennent plus de l’effroi que du dénombrement, et notre journal s’en est ouvert dans une enquête à part. Ce qui est certain, c’est qu’une armée romaine a passé en armes une frontière qu’aucune n’avait le droit de passer, et que Rome, ce soir, retient son souffle.