Le roi de Reims se tait : depuis bientôt un an, nul secours n’est venu pour la Pucelle
Elle l’a mené au sacre de Reims ; lui n’a rien fait paraître pour elle. Voilà bientôt un an que la Pucelle a été prise à Compiègne, vendue aux Anglais pour dix mille livres — une rançon de prince — et amenée à Rouen. De la cour de Charles de Valois, on n’a vu venir ni offre de rachat, ni démarche, ni parole publique. Ce silence, tandis que le procès presse l’accusée de se soumettre, interroge : embarras, impuissance, calcul, ou captive que l’Église réclame et que nul prince ne peut plus racheter ?
Il y aura bientôt un an, jour pour jour, que la Pucelle est tombée aux mains de l’ennemi. Le 23 mai de l’an passé, devant Compiègne, elle fut arrachée de sa selle et faite prisonnière comme elle couvrait la retraite des siens. Depuis, elle a changé de geôle, passé aux Anglais, gagné Rouen ; et de tout ce temps, de la cour de celui qu’elle mena au sacre, rien n’est venu. Ni héraut, ni lettre ouverte, ni offre de rachat que l’on connaisse.
On la dit vendue pour dix mille livres. La somme est celle qu’on paie pour un prince du sang, non pour une fille de laboureur de Lorraine : elle dit assez le prix que le parti anglais attachait à la tenir. Or c’est un usage de la guerre que le camp d’un captif propose sa rançon et le rachète avant que l’autre en dispose. Ici, ce recours-là n’a pas été tenté au grand jour, ou du moins nul n’en a rien su.
Aujourd’hui, tandis que les juges de Rouen, après avoir menacé l’accusée de la question sans l’y soumettre, la pressent toujours de se rendre à l’Église, ce silence de la cour de Bourges pèse plus qu’il ne pesait. Il se prête à plusieurs lectures, et aucune, à cette heure, ne s’impose aux autres.
Un an de captivité, et pas un héraut
Rappelons le chemin. Prise devant Compiègne le 23 mai 1430 par les gens du comte de Ligny, messire Jean de Luxembourg, l’accusée fut d’abord retenue par les Bourguignons. On la mena de Beaulieu à Beaurevoir, châteaux du Luxembourgeois, où elle demeura des mois. C’est de là qu’elle passa aux Anglais, qui la voulaient et la payèrent : dix mille livres tournois, dit-on, comptées pour l’avoir.
De Beaurevoir à Rouen, la Pucelle a donc traversé tout ce temps sans qu’on sache une seule démarche faite pour elle du côté de Charles de Valois. Un prince captif se rachète : les rançons se traitent d’ordinaire de camp à camp, par hérauts et par lettres. Rien de tel n’a paru ici. Nul envoyé n’est venu à Beaurevoir ni à Rouen offrir de l’argent pour la Pucelle ; nulle parole publique n’a été prononcée en sa faveur par ceux qu’elle a servis. Le fait, à Rouen, on le tient pour constant : de la cour du roi de Reims, on n’a rien vu venir.
Trois manières de lire un silence
Faut-il y voir de l’embarras ? La Pucelle a rendu à Charles de grands services, mais elle était devenue encombrante avant même sa prise. Après le sacre, l’assaut manqué devant Paris, à l’automne de 1429, avait brisé l’élan de ses armes ; on assure qu’à la cour, ceux qui traitent avec les Bourguignons voyaient d’un mauvais œil cette inspirée qui poussait à la guerre quand eux cherchaient l’accord. Une envoyée du ciel qu’un tribunal d’Église instruit pour hérésie n’est pas une alliée commode à réclamer tout haut.
Faut-il y voir de l’impuissance ? Le roi de Reims tient une part du royaume, non le tout ; ses finances sont maigres, ses capitaines occupés, et Rouen est au cœur des terres anglaises. Racheter une prisonnière que l’ennemi ne veut pas rendre, fût-ce à prix d’or, n’est pas au pouvoir de qui ne tient ni la place ni la route. Il se peut que Charles n’ait pas les moyens d’une démarche que l’adversaire eût de toute façon repoussée.
Faut-il y voir du calcul ? On peut penser qu’un prince ménage ses deniers et sa réputation, et qu’il lui coûte moins de laisser aller une captive dont la gloire l’éclipsait que de la disputer à grand bruit. On peut le penser ; on ne peut le prouver. Nul, hors du Conseil du roi, ne sait ce qui s’y dit ni ce qui s’y décide, et ce qui se tait ne se lit pas.
Une captive que l’on ne rachète pas ?
Il faut ici corriger l’image d’une simple prisonnière de guerre qu’on laisserait sans rançon. Dès le lendemain de la prise de Compiègne, l’Église a réclamé l’accusée. On rapporte que, le 26 mai de l’an passé, l’Université de Paris et l’inquisiteur écrivirent pour qu’on livrât cette femme au jugement de l’Église, comme suspecte d’hérésie. Une accusée que l’Inquisition demande n’est plus tout à fait un captif ordinaire : elle échappe, en partie, à la logique des rançons. On ne rachète pas à prix d’argent une personne que le bras d’Église veut faire comparaître pour la foi.
Cette part de vérité doit tempérer le reproche. L’absence de secours ne prouve pas, à elle seule, un abandon voulu. On peut se taire par calcul, mais aussi parce qu’il n’y a plus rien à tenter une fois l’Église saisie. Et l’on aurait tort de croire les longues captivités rares en ce temps : le duc Charles d’Orléans, pris à Azincourt voilà quinze ans, est encore aujourd’hui prisonnier en Angleterre, sans que sa rançon ait pu être réunie. Demeurer longtemps aux mains de l’ennemi n’est point, en soi, la marque d’un roi qui délaisse les siens.
Reste que le duc d’Orléans, lui, n’est pas traduit devant des juges d’Église pour ses voix et son habit. La comparaison rassure d’un côté et laisse l’autre entier : on comprend qu’on ne rachète pas vite un prince ; on comprend moins qu’on ne dise pas un mot pour celle qui vous a mené au sacre.
Ce que ce silence laisse ouvert
Voilà où l’on en est. La Pucelle attend, aux fers, dans la tour du château, cependant que les docteurs la pressent de se soumettre. De Bourges, aucune voix. Est-ce l’embarras d’un roi devant une inspirée devenue gênante, l’impuissance d’un prince qui ne tient ni la ville ni la bourse, le froid calcul de qui préfère se taire, ou l’effet d’une cause que l’Église a soustraite au négoce des rançons ? Chacune de ces lectures trouve, à Rouen, qui la défend.
On saura peut-être un jour ce que le Conseil du roi a pesé dans l’ombre. À cette heure, on ne le sait pas. Ce que l’on voit, c’est une accusée seule devant ses juges, et une cour qui, jusqu’ici, n’a rien fait paraître pour elle.