La Pucelle paraît enfin devant ses juges et refuse de jurer sans réserve
Tirée de sa prison du château, la jeune femme que l’on dit venue de Domrémy a comparu pour la première fois en séance publique, ce mercredi 21 février, dans la chapelle du château de Rouen. Devant l’évêque de Beauvais qui préside et maître Jean Beaupère qui mène l’interrogatoire, elle a refusé de prêter serment sans condition et n’a rien voulu dire de ses « voix ».
Depuis des semaines, la ville bruissait de cette cause. La voici ouverte au grand jour. Avant-hier mercredi, après les serments préparatoires des juges et les délais qui avaient retardé l’affaire, celle que l’on appelle communément « la Pucelle » a été amenée de son cachot du château jusqu’à la chapelle du même lieu, pour y être interrogée en présence d’une nombreuse assistance de clercs et de docteurs.
Le siège est tenu par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, qui préside ce tribunal d’Église. C’est à maître Jean Beaupère, docteur en théologie, qu’il est revenu de mener l’interrogatoire de cette première journée. Ce que nous rapportons ici, nous le tenons de ce qui a été consigné par le greffe du procès : il faut le redire d’emblée, cette relation des questions et des réponses émane des juges eux-mêmes, et c’est par leur plume qu’elle nous parvient.
Dès l’abord, la jeune femme a opposé une résistance que nul n’attendait peut-être aussi nette : sommée de jurer, la main sur les Évangiles, de répondre avec vérité à tout ce qu’on lui demanderait, elle a refusé de prêter ce serment sans réserve.
Le différend sur le serment
L’usage veut que l’accusé jure de dire la vérité sur tout ce qui touche à la foi. La Pucelle s’y est dérobée. Volontiers, a-t-elle dit en substance, elle jurerait de dire vrai touchant son père et sa mère, et ce qu’elle a fait depuis qu’elle a pris le chemin de France. Mais quant aux révélations qui lui seraient venues, déclara-t-elle, elle ne les dévoilerait pas, quand on devrait lui trancher la tête : elle disait les tenir de Dieu, et n’avoir permission de personne d’en parler.
Pressée à plusieurs reprises de jurer purement et simplement, elle aurait maintenu sa distinction, consentant à répondre sur sa vie et son voyage, se retranchant sur le reste. Les juges ont insisté ; la question, à l’heure où nous écrivons, ne paraît pas close, et l’on attend qu’elle revienne aux séances suivantes.
D’où elle vient, et ce qu’elle dit de sa foi
Sur ce qu’elle a bien voulu dire, les questions ont d’abord porté sur son nom, son pays, ses parrains et marraines, son baptême et l’instruction qu’elle reçut. Elle a déclaré que c’est sa mère qui lui avait appris ses prières, le Pater Noster, l’Ave Maria et le Credo, et qu’elle n’avait reçu de créance touchant la foi que de sa mère. Sur ces points de simple piété, elle répondait sans difficulté apparente.
Pour le reste — son âge, le lieu de sa naissance, le détail de ses premières années —, elle s’en est tenue à des réponses sobres, ne s’avançant guère au-delà de ce qu’on lui demandait.
L’interrogatoire sur les « voix »
C’est sur le point qui fait toute la cause que maître Beaupère a porté son interrogatoire : ces « voix » dont le bruit a couru jusqu’ici. La Pucelle ne les a point niées. Elle a dit avoir entendu, depuis l’âge de treize ans environ, une voix venue de Dieu pour l’aider et la conduire. Cette voix, a-t-elle ajouté, elle ne l’entend guère sans une clarté qui l’accompagne, et elle l’a souvent entendue depuis qu’elle est venue en France. Ce premier jour, elle s’en est tenue là, sans nommer de qui lui viendrait cette parole.
Le lendemain jeudi, l’interrogatoire s’étant poursuivi, elle s’est avancée davantage et a, selon ce qui en est consigné, désigné pour la première fois celles qu’elle tient pour ses conseillères : sainte Catherine et sainte Marguerite. Elle assure leur devoir obéissance, et tenir d’elles ce qu’elle a entrepris. Nous restituons ici ses paroles telles que rapportées : il n’appartient pas à ce journal de dire si ces voix sont, comme elle l’affirme, d’inspiration divine, ou si — comme le soutient le promoteur du procès — elles procèdent d’une autre source. La chose est précisément ce que le tribunal s’est donné pour tâche de juger ; elle n’est, à ce jour, nullement tranchée.
Les séances se sont tenues dans une chapelle pleine. La jeune femme, que l’on dit âgée d’environ dix-neuf ans, a parlé, dit-on, d’une voix assurée, sans se laisser troubler par la qualité de ceux qui l’interrogeaient. D’autres séances doivent suivre, et l’on saura mieux, alors, sur quel terrain le débat se livrera.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Elle refuse de jurer sans réserve : voilà qui est déjà lourd. Tout accusé en cause de foi doit jurer de dire vrai sur tout ce qu’on lui demande. Prétendre garder par-devers soi ce qui touche ses révélations, sous couleur que Dieu le lui défend, c’est se soustraire au jugement de l’Église — et s’y soustraire, en matière de foi, est déjà la moitié du chemin de l’erreur. Qu’on note bien ce refus : il pèsera.
Ou bien c’est une paysanne qui ne veut pas jurer à la légère sur ce qu’elle tient pour sacré. Refuser de jurer sur ses voix, ce n’est pas nier l’Église : c’est peut-être la crainte de mal jurer. Ne mettons pas de l’hérésie partout où il n’y a qu’une conscience embarrassée.
La conscience s’éclaire par l’Église, elle ne se dresse pas contre elle. Si chaque paysanne décide seule de ce qu’elle jure, il n’y a plus de foi commune, il n’y a que le caprice de chacun paré du nom de Dieu.
Toute seule, malade, aux fers, tenant tête à cinquante docteurs appointés par l’Anglais, et elle trouve encore la force de distinguer ce qu’elle jure et ce qu’elle ne jure pas. Vous appelez cela de l’hérésie ; moi j’appelle cela une âme qui ne plie pas. Nous ne parlons pas de la même chose.
On me dit qu’elle a répondu d’une voix ferme, sans se troubler devant tant de docteurs. Je la reconnais bien là. C’est cette assurance-là qui nous a relevés à Orléans quand tout le monde baissait la tête.
Aplomb de sorcière ou effronterie de simple d’esprit : dans les deux cas, rien de bon. Une accusée humble se tairait et pleurerait ; celle-ci fait la leçon aux docteurs.
Toute seule contre cette salle pleine. Quoi qu’elle ait fait, je n’aimerais pas y être à sa place.
Et la voilà qui nomme à présent sainte Catherine et sainte Marguerite, et dit leur devoir obéissance plutôt qu’à l’Église militante. Retenez cette phrase, elle est capitale : préférer ses voix privées au jugement de l’Église, c’est le cœur même de ce qu’on lui reproche.