Qui est l’accusée ? Portrait de la fille de Domrémy que l’on dit « la Pucelle »
Avant que ne s’ouvre la première séance publique de son procès, qui est cette jeune femme d’environ dix-neuf ans que les soldats de Rouen gardent en leurs fers ? Une bergère de Lorraine devenue, en moins de deux ans, le nom le plus disputé du royaume.
Le pays entier connaît son surnom avant de connaître son visage. « La Pucelle » : ainsi se nomme et se laisse nommer celle qui comparaît aujourd’hui devant l’officialité de monseigneur de Beauvais. On la dit née à Domrémy, sur les marches de Lorraine, et l’on lui prête environ dix-neuf ans. Une fille de laboureurs, ni clerc ni noble, qui en moins de deux ans aura fait parler d’elle des bords de la Loire jusque sous les murs de Paris.
Détenue au château de Rouen, gardée par des soldats anglais et entravée de fers, elle attend que les juges l’interrogent en séance publique. Avant ce moment, il convient de rappeler, sans rien préjuger des débats à venir, ce que l’on sait — et ce que l’on ignore — de son parcours.
D’une bourgade de Lorraine au château de Chinon (hiver 1428-1429)
C’est de Domrémy, village partagé entre les obédiences, que serait sortie cette jeune fille. On la décrit pieuse, point lettrée, occupée aux travaux des champs comme les siens. Rien, dans ses commencements, ne la distinguait des autres filles de son âge — sinon qu’elle aurait, selon ses propres dires, entendu des voix lui ordonnant de secourir le royaume.
À l’en croire, elle obtint à grand-peine, du capitaine de Vaucouleurs, une escorte pour gagner le dauphin Charles, qu’elle alla trouver à Chinon au début de l’an dernier. Des gens d’Église l’examinèrent à Poitiers avant qu’on lui confiât des hommes d’armes : preuve que, dès l’abord, sa venue posait question à ceux mêmes qui l’accueillaient.
Orléans, la Loire, Reims : l’ascension d’une année (1429)
Son nom s’attache d’abord à Orléans. Au mois de mai de l’an dernier, la place assiégée fut délivrée, et la Pucelle se trouvait parmi ceux qui en eurent l’honneur. Suivit une chevauchée le long de la Loire, marquée par des affaires heureuses pour le parti du dauphin.
Le fait le plus retentissant demeure le sacre. Le 17 juillet 1429, en la cathédrale de Reims, Charles fut oint et couronné roi de France, et la Pucelle se tenait à ses côtés. Aux yeux de ses partisans, cette présence valait caution céleste ; aux yeux du parti contraire, elle ajoutait au scandale d’une fille en armes mêlée aux plus hautes cérémonies de la chrétienté.
La fortune, pourtant, ne dura pas. Le 8 septembre, l’attaque menée contre Paris échoua, et l’on dit qu’elle y fut blessée d’un trait. Dès lors, son étoile parut pâlir.
La capture de Compiègne et la route de Rouen (1430)
Le 23 mai de l’an passé, devant Compiègne, elle tomba aux mains des Bourguignons. On sait qu’elle fut ensuite remise aux Anglais contre une forte somme, puis menée à Rouen, où elle est aujourd’hui prisonnière. C’est ici, en terre tenue par le roi d’Angleterre, qu’elle doit répondre devant un tribunal d’Église.
Elle réclame, dit-on, d’être gardée en prison d’Église plutôt qu’aux mains de soldats laïques ; sa demande n’a pas été suivie d’effet. Elle invoque ses fers pour justifier ses tentatives de s’échapper.
Ses « voix » et son habit : ce qui fait débat
Au cœur de l’affaire, il y a ce qu’elle nomme elle-même ses voix. Elle dit avoir reçu commandement de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Sont-ce là inspirations du Ciel, illusions ou pis encore ? La question est précisément celle que les juges entendent éclaircir ; nul, à ce jour, ne saurait la trancher, et ce journal se gardera de le faire à leur place.
On lui reproche aussi de porter, depuis qu’elle quitta Vaucouleurs, l’habit d’homme : chausses et vêtements taillés pour la guerre, et non l’atour qui sied à son sexe. Elle s’en explique, à ce que l’on rapporte, par les nécessités du camp et de sa garde. Pour ses adversaires, c’est là un manquement grave ; pour elle, une affaire de circonstance. Les débats publics, qui s’ouvrent prochainement, diront comment elle entend se défendre.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
On demande qui elle est ; je réponds. C’est celle qui, à dix-sept ans, a traversé un pays d’ennemis pour aller trouver le roi, qui a fait lever notre siège quand les capitaines n’y croyaient plus, et qui l’a mené à Reims. Une bergère, oui. Dieu, dit-on, choisit les humbles. On verra bien.
Le portrait est honnête, et il montre l’essentiel : dès Chinon, on l’a fait examiner à Poitiers. Mais un examen mené par le parti qui l’employait ne lie en rien l’Église universelle. Qu’ils l’aient laissée passer prouve seulement qu’ils en avaient besoin. On refait donc l’épreuve, cette fois dans les formes, et par des juges qui ne lui doivent rien.
Une laboureuse qui se mêle de sacrer des princes. Quand les gardeuses de bêtes font les rois, le monde marche sur la tête.
Le monde marchait déjà sur la tête quand des grands seigneurs vendaient la France à l’Anglais. Il a fallu une gardeuse de bêtes pour le remettre d’aplomb. C’est bien ce qui vous reste en travers.
Ce qui me demeure de ce portrait, c’est la fille de treize ans qui garde les bêtes et croit entendre des voix. Sainte ou abusée, elle y a cru. On ne quitte pas son village pour aller au-devant de la mort en riant.
On répète « habit d’homme ». Le portrait rappelle qu’elle s’en explique par le camp et la garde. En faudra-t-il un crime capital ? J’attends d’entendre l’accusée elle-même avant de me faire un avis.