← Retour à l’édition Portrait

Qui est l’accusée ? Portrait de la fille de Domrémy que l’on dit « la Pucelle »

Avant que ne s’ouvre la première séance publique de son procès, qui est cette jeune femme d’environ dix-neuf ans que les soldats de Rouen gardent en leurs fers ? Une bergère de Lorraine devenue, en moins de deux ans, le nom le plus disputé du royaume.

La rédaction de Rouen 15 février 1431, 08h00 4 min de lecture

Le pays entier connaît son surnom avant de connaître son visage. « La Pucelle » : ainsi se nomme et se laisse nommer celle qui comparaît aujourd’hui devant l’officialité de monseigneur de Beauvais. On la dit née à Domrémy, sur les marches de Lorraine, et l’on lui prête environ dix-neuf ans. Une fille de laboureurs, ni clerc ni noble, qui en moins de deux ans aura fait parler d’elle des bords de la Loire jusque sous les murs de Paris.

Détenue au château de Rouen, gardée par des soldats anglais et entravée de fers, elle attend que les juges l’interrogent en séance publique. Avant ce moment, il convient de rappeler, sans rien préjuger des débats à venir, ce que l’on sait — et ce que l’on ignore — de son parcours.

D’une bourgade de Lorraine au château de Chinon (hiver 1428-1429)

C’est de Domrémy, village partagé entre les obédiences, que serait sortie cette jeune fille. On la décrit pieuse, point lettrée, occupée aux travaux des champs comme les siens. Rien, dans ses commencements, ne la distinguait des autres filles de son âge — sinon qu’elle aurait, selon ses propres dires, entendu des voix lui ordonnant de secourir le royaume.

À l’en croire, elle obtint à grand-peine, du capitaine de Vaucouleurs, une escorte pour gagner le dauphin Charles, qu’elle alla trouver à Chinon au début de l’an dernier. Des gens d’Église l’examinèrent à Poitiers avant qu’on lui confiât des hommes d’armes : preuve que, dès l’abord, sa venue posait question à ceux mêmes qui l’accueillaient.

Orléans, la Loire, Reims : l’ascension d’une année (1429)

Son nom s’attache d’abord à Orléans. Au mois de mai de l’an dernier, la place assiégée fut délivrée, et la Pucelle se trouvait parmi ceux qui en eurent l’honneur. Suivit une chevauchée le long de la Loire, marquée par des affaires heureuses pour le parti du dauphin.

Le fait le plus retentissant demeure le sacre. Le 17 juillet 1429, en la cathédrale de Reims, Charles fut oint et couronné roi de France, et la Pucelle se tenait à ses côtés. Aux yeux de ses partisans, cette présence valait caution céleste ; aux yeux du parti contraire, elle ajoutait au scandale d’une fille en armes mêlée aux plus hautes cérémonies de la chrétienté.

La fortune, pourtant, ne dura pas. Le 8 septembre, l’attaque menée contre Paris échoua, et l’on dit qu’elle y fut blessée d’un trait. Dès lors, son étoile parut pâlir.

La capture de Compiègne et la route de Rouen (1430)

Le 23 mai de l’an passé, devant Compiègne, elle tomba aux mains des Bourguignons. On sait qu’elle fut ensuite remise aux Anglais contre une forte somme, puis menée à Rouen, où elle est aujourd’hui prisonnière. C’est ici, en terre tenue par le roi d’Angleterre, qu’elle doit répondre devant un tribunal d’Église.

Elle réclame, dit-on, d’être gardée en prison d’Église plutôt qu’aux mains de soldats laïques ; sa demande n’a pas été suivie d’effet. Elle invoque ses fers pour justifier ses tentatives de s’échapper.

Ses « voix » et son habit : ce qui fait débat

Au cœur de l’affaire, il y a ce qu’elle nomme elle-même ses voix. Elle dit avoir reçu commandement de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Sont-ce là inspirations du Ciel, illusions ou pis encore ? La question est précisément celle que les juges entendent éclaircir ; nul, à ce jour, ne saurait la trancher, et ce journal se gardera de le faire à leur place.

On lui reproche aussi de porter, depuis qu’elle quitta Vaucouleurs, l’habit d’homme : chausses et vêtements taillés pour la guerre, et non l’atour qui sied à son sexe. Elle s’en explique, à ce que l’on rapporte, par les nécessités du camp et de sa garde. Pour ses adversaires, c’est là un manquement grave ; pour elle, une affaire de circonstance. Les débats publics, qui s’ouvrent prochainement, diront comment elle entend se défendre.

Le contexte

Le royaume est déchiré entre le parti du roi d’Angleterre et des Bourguignons, et celui du dauphin Charles, sacré roi à Reims l’été dernier.

Par le traité de Troyes (1420), le dauphin avait été écarté de la succession au profit du roi d’Angleterre.

Rouen et la Normandie sont tenues par les Anglais depuis 1419 ; la ville sert de capitale à leur domination en France.

La Pucelle a été prise à Compiègne le 23 mai 1430, puis livrée aux Anglais et amenée à Rouen.

État des informations

Ce portrait s’en tient à ce que l’on peut connaître au 15 février 1431, avant la première séance publique du procès. Il ne préjuge en rien de l’issue des débats et ne tranche aucune des questions — sainteté, hérésie ou sortilège — que le tribunal aura à examiner.

Ce que l’on sait

  • L’accusée, âgée d’environ dix-neuf ans, est dite originaire de Domrémy et surnommée « la Pucelle ».
  • Elle a pris part à la délivrance d’Orléans (mai 1429), à la chevauchée de la Loire et au sacre de Charles à Reims (17 juillet 1429).
  • L’attaque contre Paris a échoué le 8 septembre 1429.
  • Elle a été capturée à Compiègne le 23 mai 1430, puis remise aux Anglais et transférée à Rouen.
  • Elle est gardée au château par des soldats anglais et entravée de fers ; elle réclame en vain la prison d’Église.

Ce que l’on ignore

  • La nature de ses voix — inspiration divine, illusion ou maléfice — n’est nullement tranchée : c’est l’objet même du procès qui s’ouvre.
  • Les raisons exactes et durables de son port de l’habit d’homme restent discutées.
  • Le détail de sa première rencontre avec le dauphin et du « signe » qu’elle aurait donné demeure obscur.

Sources historiques utilisées

secondary

Jeanne d’Arc — Wikipédia (FR)

Jeunesse à Domrémy, surnom de la Pucelle, parcours militaire (Orléans, Loire, sacre de Reims, échec de Paris), capture à Compiègne, voix nommées.

editorial-reconstruction

Reconstruction éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » de ce portrait imitent la plume d’un chroniqueur de 1431 et n’anticipent aucune suite du procès.

Les lecteurs réagissent

Les lecteurs réagissent

Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.

6 commentaires
UnHommeDOrléans 15 février 1431, au matin

On demande qui elle est ; je réponds. C’est celle qui, à dix-sept ans, a traversé un pays d’ennemis pour aller trouver le roi, qui a fait lever notre siège quand les capitaines n’y croyaient plus, et qui l’a mené à Reims. Une bergère, oui. Dieu, dit-on, choisit les humbles. On verra bien.

👍 167 · 🚩 22
MaistreDeParis 15 février 1431, à midi

Le portrait est honnête, et il montre l’essentiel : dès Chinon, on l’a fait examiner à Poitiers. Mais un examen mené par le parti qui l’employait ne lie en rien l’Église universelle. Qu’ils l’aient laissée passer prouve seulement qu’ils en avaient besoin. On refait donc l’épreuve, cette fois dans les formes, et par des juges qui ne lui doivent rien.

👍 92 · 🚩 31
PourLeRoyHenry 15 février 1431, à vêpres

Une laboureuse qui se mêle de sacrer des princes. Quand les gardeuses de bêtes font les rois, le monde marche sur la tête.

👍 79 · 🚩 38
PourLeRoyDeReims 15 février 1431, à la nuit

Le monde marchait déjà sur la tête quand des grands seigneurs vendaient la France à l’Anglais. Il a fallu une gardeuse de bêtes pour le remettre d’aplomb. C’est bien ce qui vous reste en travers.

👍 141 · 🚩 24
UneÂmeSimple 16 février 1431, au matin

Ce qui me demeure de ce portrait, c’est la fille de treize ans qui garde les bêtes et croit entendre des voix. Sainte ou abusée, elle y a cru. On ne quitte pas son village pour aller au-devant de la mort en riant.

👍 108 · 🚩 15
ClercScrupuleux 16 février 1431, à midi

On répète « habit d’homme ». Le portrait rappelle qu’elle s’en explique par le camp et la garde. En faudra-t-il un crime capital ? J’attends d’entendre l’accusée elle-même avant de me faire un avis.

👍 74 · 🚩 18

Articles liés

À la une

La Pucelle paraît enfin devant ses juges et refuse de jurer sans réserve

Tirée de sa prison du château, la jeune femme que l’on dit venue de Domrémy a comparu pour la première fois en séance publique, ce mercredi 21 février, dans la chapelle du château de Rouen. Devant l’évêque de Beauvais qui préside et maître Jean Beaupère qui mène l’interrogatoire, elle a refusé de prêter serment sans condition et n’a rien voulu dire de ses « voix ».

23 février 1431, 08h004 min
Entretien

« On la tient, mais on ne l’a pas vue » : un bourgeois de Rouen dit l’humeur de la ville

La cause vient de s’ouvrir au château, mais c’est dans la rue, sur les ponts et au marché, qu’on en parle le plus. Nous avons quitté les abords du tribunal pour écouter la ville elle-même. Un marchand établi de longue date à Rouen — ni homme d’Église ni homme du roi d’Angleterre — a bien voulu nous dire ce qu’il voit, ce qu’il entend répéter, et ce qu’il en craint.

13 janvier 1431, 08h0011 min
Opinion

« Éprouvez les esprits » : de la prudence que l’Église commande à quiconque se réclame de voix du Ciel

Depuis que la fille de Domrémy a dit, devant ses juges, entendre des voix et voir une grande clarté, la ville ne parle que de cela. Un prédicateur de cette cité prend la plume, non pour dire d’où viennent ces voix — nul ne le peut encore —, mais pour rappeler ce que la sainte doctrine enseigne de longue main : on ne croit pas tout esprit, on l’éprouve. Tribune.

24 février 1431, 08h007 min