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Pierre Cauchon, l’évêque sans diocèse qui juge la Pucelle

Qui est le prélat qui préside, à Rouen, le procès en hérésie de la Pucelle ? Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, est un homme de l’Université de Paris et un fidèle du parti anglo-bourguignon, que les gens de Charles de Valois ont chassé de sa ville épiscopale. Le voici qui rend la justice de l’Église loin de son siège, sous une forme dont plus d’un, ici, discute la régularité.

La rédaction de Rouen 5 mars 1431, 08h00 5 min de lecture

Depuis l’ouverture de la cause au mois de janvier, un nom revient sur toutes les lèvres : celui de Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, qui préside le tribunal devant lequel comparaît la jeune femme venue de Lorraine. On le dit homme de savoir et de jugement, rompu aux affaires de l’Église comme à celles des princes ; on le sait aussi attaché de longue date au parti qui tient la France au nom du roi d’Angleterre. Il n’est pas indifférent, en pareille cause, de savoir de quelle main est tenue la balance.

Nous nous bornerons à rapporter ce qui se sait de l’homme et ce qui se voit de la conduite des débats. Le reste — ce que vaudront ses sentences, ce qu’en jugeront les clercs — ne nous appartient pas de le préjuger.

Un docteur de Paris au service du parti anglo-bourguignon

Pierre Cauchon s’est formé à l’Université de Paris, où il étudia les arts puis le droit canonique et la théologie, et où il fut recteur dans sa jeunesse. C’est dire qu’il appartient en propre à ce grand corps de docteurs qui se tient pour la lumière de la chrétienté et dont l’avis pèse, en matière de foi, plus que celui de bien des évêques. Dans la querelle qui déchire le royaume, l’Université et lui ont choisi le même camp : celui des ducs de Bourgogne, puis celui du roi d’Angleterre, contre le parti de Charles de Valois.

On le vit dès l’ancien temps des troubles tenir pour Jean sans Peur ; on le retrouva ensuite au concile de Constance, et parmi ceux qui négocièrent le traité conclu à Troyes voici onze ans, par lequel la couronne de France fut promise à la maison d’Angleterre au détriment du dauphin. Pourvu de bénéfices et de charges, il fut fait évêque de Beauvais et prit possession de son siège peu après. Nul ne saurait donc le tenir pour un homme sans attaches dans la présente guerre : il y a, de longue date, pris parti.

Un prélat chassé de sa ville épiscopale

Voici le point que beaucoup relèvent à voix plus ou moins haute : l’évêque de Beauvais ne réside plus à Beauvais. Lorsque, après le sacre de Reims, les villes du nord se rallièrent à Charles de Valois, Beauvais ouvrit ses portes à son parti et chassa son évêque, demeuré fidèle aux Anglais et aux Bourguignons. Cauchon est donc un prélat sans diocèse à gouverner, qui vit du côté des Anglais et que l’on voit fort employé à leurs affaires.

C’est un homme blessé dans son honneur épiscopal et dépouillé de son siège par le parti même dont relève l’accusée. De là, dans la rue comme dans les cloîtres, une question que l’on murmure : un juge qui a tant de raisons personnelles d’en vouloir à la cause de la Pucelle peut-il, en cette cause, n’être que juge ? On ne tranche pas ; on s’interroge.

Une compétence revendiquée hors de son diocèse

Reste la question du droit. Une cause de foi se juge ordinairement par l’évêque du lieu où le crime aurait été commis, ou par l’inquisiteur. Or l’on ne juge pas ici à Beauvais : on juge à Rouen, qui n’est pas le diocèse de Cauchon. Pour fonder sa compétence, l’évêque fait valoir que la jeune femme fut prise dans les terres de son diocèse, du côté de Compiègne, et il a obtenu du chapitre de Rouen — le siège archiépiscopal étant à présent vacant — qu’on lui concède en cette ville le territoire nécessaire pour y siéger. La forme est ainsi sauvée ; mais qu’un évêque rende la justice hors des limites où s’étend son pouvoir ordinaire n’est pas chose si commune, et d’aucuns y trouvent à redire.

Pour donner à la cause toute son autorité, on a voulu qu’elle se tînt aussi sous le couvert de la sainte Inquisition. C’est ici qu’une autre singularité se laisse voir : le vice-inquisiteur pour le diocèse de Rouen, frère Jean Le Maistre, religieux de l’ordre des Prêcheurs, n’a été appelé aux séances qu’après coup. On le vit paraître le dix-neuf février, et l’on dit qu’il n’accepta de s’y associer qu’avec réserve, alléguant que sa commission ne s’étendait qu’au diocèse de Rouen. Un procès d’Inquisition où l’inquisiteur n’entre qu’à reculons et tardivement : la chose se remarque, et ceux qui suivent ces matières en font la remarque.

Ce que l’on peut dire, et ce que l’on doit taire

Faut-il, de ces irrégularités, conclure que la cause est jouée d’avance ? Nous nous en garderons. Un juge attaché à un parti n’est pas nécessairement un juge inique, et la forme imparfaite d’un procès n’en préjuge pas le fond. Nous tenons seulement à ce que le lecteur sache de quelle main est tenue cette cause : celle d’un docteur de Paris, d’un évêque fidèle aux Anglais et chassé de son siège, qui juge hors de son diocèse, sous un couvert d’Inquisition tardivement associé.

Ce sont là des faits de procédure, et non des procès d’intention : nous rapportons ce qui se voit aux séances et ce qui se sait de l’homme, sans lui prêter de desseins cachés que nul ne saurait prouver. Aux clercs de dire si tout cela suffit à entacher la cause ; à nous de le rapporter fidèlement.

Le contexte

Depuis le traité de Troyes (1420), la couronne de France est revendiquée pour le roi d’Angleterre ; Rouen et la Normandie sont aux mains des Anglais depuis 1419.

L’Université de Paris, à laquelle Cauchon est lié, s’est rangée du côté anglo-bourguignon dans la querelle qui oppose ce parti à celui de Charles de Valois.

Après le sacre de Charles de Valois à Reims (17 juillet 1429), plusieurs villes du nord se rallièrent à son parti ; Cauchon, fidèle aux Anglais, fut écarté de Beauvais.

L’accusée fut prise à Compiègne le 23 mai 1430, dans une zone que Cauchon rattache à son diocèse de Beauvais, ce dont il tire argument pour sa compétence.

Le procès est engagé à Rouen, où le siège archiépiscopal est vacant et le chapitre administre le diocèse.

État des informations

Ce portrait s’en tient à ce qui est connaissable au 5 mars 1431 : la carrière publique de Cauchon, son rang, les faits de procédure observables aux séances. Il ne lui prête aucun dessein caché et ne préjuge en rien l’issue de la cause. Les pièces du procès émanent des juges (accusation) et sont rapportées sous cette réserve.

Ce que l’on sait

  • Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, préside le tribunal réuni à Rouen contre la Pucelle.
  • Formé et longtemps actif à l’Université de Paris, il est attaché de longue date au parti anglo-bourguignon et participa aux négociations du traité de Troyes (1420).
  • Il a été écarté de sa ville épiscopale de Beauvais, ralliée au parti de Charles de Valois.
  • Le procès se tient hors de son diocèse, à Rouen, où il a obtenu du chapitre (siège vacant) la concession de territoire nécessaire pour y siéger.
  • Le vice-inquisiteur Jean Le Maistre, dont la commission ne s’étend qu’au diocèse de Rouen, n’a été associé aux séances que tardivement, le 19 février, et avec réserve.

Ce que l’on ignore

  • Si l’attachement de Cauchon à son parti et son ressentiment de prélat évincé pèseront sur la conduite ou l’issue de la cause.
  • Quel poids réel le vice-inquisiteur aura dans des débats où il n’est entré qu’à reculons.
  • Si la concession de territoire par le chapitre de Rouen suffit, en droit, à régulariser un jugement rendu hors du diocèse de l’évêque.

Sources historiques utilisées

secondary

Pierre Cauchon — Wikipédia (FR)

Carrière à l’Université de Paris et comme recteur ; engagement bourguignon puis anglais ; concile de Constance ; négociation du traité de Troyes ; nomination et prise de possession de l’évêché de Beauvais.

secondary

Trial of Joan of Arc — Wikipedia (EN)

Présidence de Cauchon, compétence revendiquée hors diocèse, couvert d’Inquisition, association tardive du vice-inquisiteur Jean Le Maistre (13 et 19 février).

secondary

Jeanne d’Arc — Wikipédia (FR)

Capture à Compiègne dans les terres rattachées au diocèse de Beauvais ; éviction de Cauchon de son siège ; contexte du procès rouennais.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent un média rouennais du début de mars 1431 ; elles ne retiennent que ce qui est connaissable à cette date, s’en tiennent aux faits de procédure publics et n’anticipent pas l’issue. Aucun dessein caché n’est prêté au juge.

Les lecteurs réagissent

Les lecteurs réagissent

Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.

6 commentaires
PourLeRoyDeReims 5 mars 1431, au matin

Un évêque chassé de Beauvais par les gens du roi, réfugié chez l’Anglais qui le nourrit, et qui juge hors de son diocèse celle qui combattait pour le roi. Et l’on voudrait que sa balance soit droite ? Le portrait est poli ; moi je le dis crûment : cet homme juge sa rancune.

👍 162 · 🚩 30
PourLeRoyHenry 5 mars 1431, à midi

Chassé de son siège par les tiens : voilà comme les gens de Bourges respectent les évêques. Cauchon est un docteur de Paris, pas un sergent d’armes. Qu’il ait choisi le bon parti n’en fait pas un juge inique.

👍 84 · 🚩 33
ClercScrupuleux 5 mars 1431, à vêpres

Le point qui me gêne n’est pas l’homme, c’est la place. Un juge doit non seulement être droit, mais paraître droit. Or l’évêque siège hors de son diocèse, l’accusée est aux mains de la partie adverse, et l’avis vient d’une Université qui a pris parti. Même si la sentence était juste au fond, la forme prêtera toujours le flanc. Cela, aucun savoir ne le rattrape.

👍 97 · 🚩 24
MaistreDeParis 6 mars 1431, au matin

On calomnie un homme de grand savoir parce qu’il déplaît au parti de Bourges. L’évêque s’entoure de dizaines d’assesseurs, docteurs et licenciés : ce n’est pas un homme qui juge, c’est une assemblée de clercs. Cessez de réduire cette cause à une rancune privée ; c’est la Faculté de théologie qui parlera.

👍 76 · 🚩 27
UneÂmeSimple 6 mars 1431, à midi

Tant de docteurs, tant de latin, tant de savoir — contre une fille qui gardait les moutons. L’attelage me paraît bien lourd pour le gibier.

👍 118 · 🚩 14
UnHommeDOrléans 6 mars 1431, à vêpres

Qu’on juge la fille, passe encore, s’il faut sauver son âme. Mais qu’on la juge par la main de celui qu’elle a chassé, non. Cauchon a fui devant elle ; le voilà bien aise de la tenir aux fers. Ce n’est pas de la justice, c’est du soulagement.

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