Pierre Cauchon, l’évêque sans diocèse qui juge la Pucelle
Qui est le prélat qui préside, à Rouen, le procès en hérésie de la Pucelle ? Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, est un homme de l’Université de Paris et un fidèle du parti anglo-bourguignon, que les gens de Charles de Valois ont chassé de sa ville épiscopale. Le voici qui rend la justice de l’Église loin de son siège, sous une forme dont plus d’un, ici, discute la régularité.
Depuis l’ouverture de la cause au mois de janvier, un nom revient sur toutes les lèvres : celui de Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, qui préside le tribunal devant lequel comparaît la jeune femme venue de Lorraine. On le dit homme de savoir et de jugement, rompu aux affaires de l’Église comme à celles des princes ; on le sait aussi attaché de longue date au parti qui tient la France au nom du roi d’Angleterre. Il n’est pas indifférent, en pareille cause, de savoir de quelle main est tenue la balance.
Nous nous bornerons à rapporter ce qui se sait de l’homme et ce qui se voit de la conduite des débats. Le reste — ce que vaudront ses sentences, ce qu’en jugeront les clercs — ne nous appartient pas de le préjuger.
Un docteur de Paris au service du parti anglo-bourguignon
Pierre Cauchon s’est formé à l’Université de Paris, où il étudia les arts puis le droit canonique et la théologie, et où il fut recteur dans sa jeunesse. C’est dire qu’il appartient en propre à ce grand corps de docteurs qui se tient pour la lumière de la chrétienté et dont l’avis pèse, en matière de foi, plus que celui de bien des évêques. Dans la querelle qui déchire le royaume, l’Université et lui ont choisi le même camp : celui des ducs de Bourgogne, puis celui du roi d’Angleterre, contre le parti de Charles de Valois.
On le vit dès l’ancien temps des troubles tenir pour Jean sans Peur ; on le retrouva ensuite au concile de Constance, et parmi ceux qui négocièrent le traité conclu à Troyes voici onze ans, par lequel la couronne de France fut promise à la maison d’Angleterre au détriment du dauphin. Pourvu de bénéfices et de charges, il fut fait évêque de Beauvais et prit possession de son siège peu après. Nul ne saurait donc le tenir pour un homme sans attaches dans la présente guerre : il y a, de longue date, pris parti.
Un prélat chassé de sa ville épiscopale
Voici le point que beaucoup relèvent à voix plus ou moins haute : l’évêque de Beauvais ne réside plus à Beauvais. Lorsque, après le sacre de Reims, les villes du nord se rallièrent à Charles de Valois, Beauvais ouvrit ses portes à son parti et chassa son évêque, demeuré fidèle aux Anglais et aux Bourguignons. Cauchon est donc un prélat sans diocèse à gouverner, qui vit du côté des Anglais et que l’on voit fort employé à leurs affaires.
C’est un homme blessé dans son honneur épiscopal et dépouillé de son siège par le parti même dont relève l’accusée. De là, dans la rue comme dans les cloîtres, une question que l’on murmure : un juge qui a tant de raisons personnelles d’en vouloir à la cause de la Pucelle peut-il, en cette cause, n’être que juge ? On ne tranche pas ; on s’interroge.
Une compétence revendiquée hors de son diocèse
Reste la question du droit. Une cause de foi se juge ordinairement par l’évêque du lieu où le crime aurait été commis, ou par l’inquisiteur. Or l’on ne juge pas ici à Beauvais : on juge à Rouen, qui n’est pas le diocèse de Cauchon. Pour fonder sa compétence, l’évêque fait valoir que la jeune femme fut prise dans les terres de son diocèse, du côté de Compiègne, et il a obtenu du chapitre de Rouen — le siège archiépiscopal étant à présent vacant — qu’on lui concède en cette ville le territoire nécessaire pour y siéger. La forme est ainsi sauvée ; mais qu’un évêque rende la justice hors des limites où s’étend son pouvoir ordinaire n’est pas chose si commune, et d’aucuns y trouvent à redire.
Pour donner à la cause toute son autorité, on a voulu qu’elle se tînt aussi sous le couvert de la sainte Inquisition. C’est ici qu’une autre singularité se laisse voir : le vice-inquisiteur pour le diocèse de Rouen, frère Jean Le Maistre, religieux de l’ordre des Prêcheurs, n’a été appelé aux séances qu’après coup. On le vit paraître le dix-neuf février, et l’on dit qu’il n’accepta de s’y associer qu’avec réserve, alléguant que sa commission ne s’étendait qu’au diocèse de Rouen. Un procès d’Inquisition où l’inquisiteur n’entre qu’à reculons et tardivement : la chose se remarque, et ceux qui suivent ces matières en font la remarque.
Ce que l’on peut dire, et ce que l’on doit taire
Faut-il, de ces irrégularités, conclure que la cause est jouée d’avance ? Nous nous en garderons. Un juge attaché à un parti n’est pas nécessairement un juge inique, et la forme imparfaite d’un procès n’en préjuge pas le fond. Nous tenons seulement à ce que le lecteur sache de quelle main est tenue cette cause : celle d’un docteur de Paris, d’un évêque fidèle aux Anglais et chassé de son siège, qui juge hors de son diocèse, sous un couvert d’Inquisition tardivement associé.
Ce sont là des faits de procédure, et non des procès d’intention : nous rapportons ce qui se voit aux séances et ce qui se sait de l’homme, sans lui prêter de desseins cachés que nul ne saurait prouver. Aux clercs de dire si tout cela suffit à entacher la cause ; à nous de le rapporter fidèlement.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Un évêque chassé de Beauvais par les gens du roi, réfugié chez l’Anglais qui le nourrit, et qui juge hors de son diocèse celle qui combattait pour le roi. Et l’on voudrait que sa balance soit droite ? Le portrait est poli ; moi je le dis crûment : cet homme juge sa rancune.
Chassé de son siège par les tiens : voilà comme les gens de Bourges respectent les évêques. Cauchon est un docteur de Paris, pas un sergent d’armes. Qu’il ait choisi le bon parti n’en fait pas un juge inique.
Le point qui me gêne n’est pas l’homme, c’est la place. Un juge doit non seulement être droit, mais paraître droit. Or l’évêque siège hors de son diocèse, l’accusée est aux mains de la partie adverse, et l’avis vient d’une Université qui a pris parti. Même si la sentence était juste au fond, la forme prêtera toujours le flanc. Cela, aucun savoir ne le rattrape.
On calomnie un homme de grand savoir parce qu’il déplaît au parti de Bourges. L’évêque s’entoure de dizaines d’assesseurs, docteurs et licenciés : ce n’est pas un homme qui juge, c’est une assemblée de clercs. Cessez de réduire cette cause à une rancune privée ; c’est la Faculté de théologie qui parlera.
Tant de docteurs, tant de latin, tant de savoir — contre une fille qui gardait les moutons. L’attelage me paraît bien lourd pour le gibier.
Qu’on juge la fille, passe encore, s’il faut sauver son âme. Mais qu’on la juge par la main de celui qu’elle a chassé, non. Cauchon a fui devant elle ; le voilà bien aise de la tenir aux fers. Ce n’est pas de la justice, c’est du soulagement.