À Rouen, un procès en hérésie s’ouvre contre la Pucelle
Capturée à Compiègne au printemps dernier, vendue aux Anglais et amenée dans notre ville, la jeune femme que d’aucuns nomment la Pucelle comparaît désormais devant un tribunal d’Église. Sous la présidence de Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, la cause s’est ouverte le mardi 9 janvier. Plusieurs voix s’étonnent déjà des conditions de cette détention et de ce jugement.
C’est dans Rouen, capitale du royaume tenu au nom du roi d’Angleterre, qu’a commencé cette semaine l’un des procès dont on parlera longtemps. Devant un tribunal ecclésiastique réuni par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, comparaît la jeune femme venue de Lorraine que ses partisans appellent « la Pucelle » et que beaucoup, ici, tiennent pour la cause de tant de revers subis depuis deux ans. On lui reproche, en somme, de s’être dite envoyée de Dieu et d’avoir, sous cet habit d’homme qu’elle porte encore, levé des armées contre le roi.
La cause s’est ouverte le mardi 9 janvier. Pour l’heure, point d’interrogatoire public : les juges en sont à ce qu’ils nomment la phase d’information, c’est-à-dire l’enquête sur la vie de l’accusée, depuis son village de Domrémy jusqu’à sa capture. On recueille des témoignages, on rassemble les pièces. Les séances où elle devra elle-même répondre n’ont pas encore eu lieu, et nul ici ne saurait dire ce qu’elle y avancera ni ce qui en sortira.
Ce qui se sait déjà tient surtout à son parcours. Prise voici sept mois sous les murs de Compiègne, le 23 mai de l’an passé, par les gens du parti bourguignon, elle fut livrée aux Anglais contre une forte somme — l’on parle de dix mille livres tournois versées par l’entremise de messire Jean de Luxembourg. De là, on la conduisit jusqu’à Rouen sur la fin de l’année.
Une captive aux mains des soldats du roi d’Angleterre
L’accusée n’est pas gardée dans une prison d’Église, comme il serait l’usage pour une cause de foi, mais au château de Rouen, citadelle des Anglais où commande le comte de Warwick. Elle y est tenue par des hommes d’armes anglais — l’on cite les noms de John Grey, de Jean Berwoit et de William Talbot — et, dit-on, entravée de fers. Elle-même invoque ces chaînes pour expliquer qu’elle ait cherché par le passé à recouvrer sa liberté.
Ce point n’est pas mince. Une femme accusée d’hérésie relève en droit de la justice de l’Église, et devrait à ce titre être détenue dans une geôle ecclésiastique, sous la garde de gens d’Église, et non livrée à des soldats au service d’un prince qui fut son ennemi sur le champ de bataille. L’accusée aurait, nous dit-on, réclamé d’être transférée en prison d’Église ; cette demande n’a pas été suivie d’effet. Plus d’un, à Rouen, murmure qu’une cause de foi ne devrait pas se juger dans la place forte de l’une des parties.
Un évêque hors de son diocèse, sous le couvert de l’Inquisition
La présidence de ce tribunal revient à Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, prélat attaché à l’Université de Paris et au parti anglo-bourguignon, et que les partisans de Charles de Valois ont chassé de sa ville épiscopale. Or Rouen n’est pas Beauvais, et c’est là une autre singularité : l’évêque juge hors des limites de son propre diocèse, ce qui n’est pas la règle ordinaire et que d’aucuns ne manquent pas de relever.
Pour donner à la cause toute la forme requise, on veut qu’elle se tienne sous le couvert de la sainte Inquisition. Mais le siège de l’inquisiteur paraît, à cette heure, occupé avec prudence et réserve, et l’on n’en mesure pas encore le poids réel dans la conduite des débats. Le promoteur — celui qui porte les accusations — doit dresser les chefs au nom de la foi ; il appartiendra ensuite à l’accusée d’y répondre.
Nous nous bornerons donc, pour aujourd’hui, à rapporter ce qui est : une jeune femme captive des Anglais, un tribunal d’Église réuni à Rouen, une enquête engagée sur sa vie. Ce qu’elle dira de ses prétendues voix, ce que les juges retiendront contre elle, l’issue enfin de cette cause — rien de tout cela n’est encore écrit, et nous nous garderons de le préjuger.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
À Orléans, nous savons qui elle est. Voici deux ans, nous étions à bout de pain, les Anglais dans nos faubourgs, la ville donnée pour perdue. Elle est entrée un soir d’avril par la porte de Bourgogne, et huit jours plus tard le siège était levé. Aujourd’hui on la traîne aux fers dans la citadelle de nos ennemis, et l’on parle de la juger en hérétique. Toute une ville lui doit la vie ; qu’on ne compte pas sur nous pour la renier.
Votre délivrance, c’est notre déroute, et l’ouvrage d’une sorcière n’est pas un miracle. Elle a levé des armes contre le roi Henri, notre souverain de droit par le traité de Troyes. Qu’elle réponde de ses voix devant l’Église, c’est justice.
Le roi Henri ? Un enfant couronné à Londres. Le vrai roi a été sacré à Reims, oint du saint chrême comme ses aïeux, et c’est elle qui l’y a mené. Troyes a vendu la France ; Reims l’a rendue. Voilà le droit, et le reste n’est que la loi du plus fort.
Le sacre ne relève pas de cette enceinte, messieurs, et l’Église n’a pas à trancher lequel des deux princes est roi. Elle connaît une accusée qui dit entendre des voix et refuse de les soumettre à son jugement. C’est cela, et cela seul, qu’on instruit ici.
On l’instruit, soit — mais dans la citadelle anglaise, aux fers, gardée par des soldats, et par un évêque hors de son diocèse. Que la cause soit de foi, je le veux bien ; que la forme en soit nette, je le nie.
L’Université de Paris réclame cette cause depuis des mois, et au nom de la foi, non d’un roi. Qu’on se le tienne pour dit : une inspiration qui refuse de se soumettre au jugement de l’Église ne peut venir de Dieu, car Dieu ne se dresse pas contre son Église. Le procès en décidera dans les formes.
On la dit vendue par les Bourguignons dix mille livres et livrée à ceux contre qui elle combattait. Beau tribunal, où le juge est du parti de l’ennemi et la geôle tenue par lui. Qu’on ne parle pas de justice : c’est une revanche déguisée en procès.
Une fille de dix-neuf ans, seule, aux fers, contre tous ces docteurs et tous ces soldats. Je ne sais rien de ses voix ; je sais que cela ne me dit rien de bon.
Qu’on en finisse vite, surtout. Depuis que cette fille a rallumé la guerre, le drap ne part plus, les foires sont creuses, les routes ne sont pas sûres. Un procès qui traîne, c’est encore du négoce qui meurt.
Et pendant qu’on la juge à Rouen, où est le roi qu’elle a fait sacrer ? Voilà ma seule colère, et elle n’est pas contre elle. Qu’au moins ceux qu’elle a servis ne l’oublient pas comme lui.