L’habit d’homme, ce vêtement qui est devenu un procès
Parmi les chefs retenus contre la Pucelle, un revient avec une insistance singulière : le costume masculin qu’elle porte et refuse de quitter. Aux yeux du tribunal, ce ne serait pas une affaire de drap mais d’obéissance à l’Église. Décryptage d’un grief que beaucoup, ici, jugent décisif.
On aurait pu croire l’affaire vestimentaire secondaire. Elle ne l’est pas. Depuis l’ouverture des séances publiques, la question du costume que porte l’accusée — chausses, pourpoint, cheveux coupés en rond, à la façon des gens de guerre — revient dans la bouche du promoteur et des assesseurs avec une obstination qui surprend les profanes. Pourquoi tant d’insistance sur un point que d’aucuns tiendraient pour une simple convenance ?
C’est que, pour les docteurs réunis à Rouen, le vêtement n’est pas un détail de toilette : il est un signe. Un signe extérieur, visible de tous, de l’obéissance ou de la désobéissance que l’on doit à l’Église. Tout l’enjeu du litige tient dans ce déplacement : on n’interroge pas l’étoffe, on interroge ce qu’elle dit de l’âme qui la revêt.
Encore faut-il bien comprendre ce qui se joue. Le tribunal présente l’habit d’homme comme la preuve sensible d’une volonté propre opposée à celle de l’Église. L’accusée, elle, le justifie par d’autres raisons — la sûreté du voyage en pays ennemi, la décence parmi les soldats, le commandement qu’elle dit tenir de ses voix. Entre ces deux lectures, rien n’est tranché. C’est un point en débat, et non, jusqu’à ce jour, une faute établie.
Pourquoi le drap devient une affaire de foi
Les clercs s’appuient sur une vieille défense de l’Écriture : qu’une femme ne prenne point l’habit de l’homme. Portée et réaffirmée par les canonistes, cette prohibition n’est pas, à leurs yeux, une règle de bienséance mais une matière où l’obéissance se mesure. Refuser de quitter ce costume, quand l’Église le commande, ce serait préférer son propre jugement à celui de l’autorité spirituelle.
Voilà le cœur de l’argument canonique. La désobéissance, en pareille matière, n’est pas seulement une effronterie : elle confine, disent les docteurs, à l’erreur dans la foi, car elle suppose que l’on tient son sentiment particulier pour plus sûr que la doctrine de l’Église militante. L’accusée a, dit-on, répondu qu’elle s’en remettait à Dieu et à ses saintes plutôt qu’aux hommes d’Église présents — réponse que le tribunal retient comme aggravante.
Le promoteur, maître Jean d’Estivet, a même fait du vêtement le motif par lequel il écarte l’accusée de la messe et des sacrements : tant qu’elle s’obstine dans cet habit, soutient-il, elle ne saurait être admise aux offices. Le costume devient ainsi la frontière concrète entre la communion et le retranchement.
Des soixante-dix articles aux douze
Pour saisir la place prise par ce grief, il faut suivre la marche de l’instruction. À partir de la fin mars, le promoteur a fait lire à l’accusée un long réquisitoire — soixante-dix articles —, auxquels elle a répondu point par point, tantôt s’en remettant à ses interrogatoires antérieurs, tantôt contestant la formulation.
Ce texte foisonnant a été, ces derniers jours, ramené à douze articles, plus ramassés, qui doivent porter la substance de l’accusation. Dans cette réduction, la question du vêtement n’a pas disparu : elle figure parmi les chefs qui résument le différend, aux côtés de l’affaire des voix et de la soumission à l’Église. Le passage des soixante-dix aux douze articles n’est pas un simple abrégé : c’est le choix des points sur lesquels les théologiens consultés devront se prononcer.
On notera que ces douze articles émanent des juges et reflètent leur lecture de l’affaire ; l’accusée n’a pas validé cette mise en forme, et plus d’un assesseur, dit-on à mots couverts, en discute encore la fidélité.
Ce que pèse l’avis de l’Université de Paris
Reste à savoir qui jugera de la valeur de ces articles. Les juges se sont tournés vers l’Université de Paris, dont l’autorité doctrinale est, en ces matières, tenue pour considérable. On rapporte qu’une délibération a été évoquée autour du douzième jour de ce mois d’avril, et les avis qui en transpirent sont sévères.
Selon ce qui se dit ici, les maîtres parisiens tiendraient les apparitions et révélations dont se réclame l’accusée pour des « fictions d’invention humaine procédant du malin esprit ». La formule est lourde : elle range les voix non du côté de l’inspiration divine, mais de l’illusion, voire de l’influence diabolique. Si elle se confirme, elle déplace tout le procès, car c’est sur la nature de ces voix que tout repose.
Il faut toutefois mesurer cet avis pour ce qu’il est. L’Université de Paris n’est pas un arbitre indifférent : elle est étroitement liée au parti qui poursuit l’accusée, et son verdict, si autorisé soit-il, sera reçu différemment selon le camp où l’on se range. Ce que les docteurs établissent, ce n’est pas encore une sentence ; c’est un poids, considérable, jeté dans un litige qui demeure ouvert.
Au terme de ce parcours, le vêtement masculin apparaît pour ce qu’il est devenu sous la plume des juges : non plus une commodité de guerre, mais le test visible d’une obéissance. La Pucelle le porte encore. Le tribunal y voit l’obstination ; elle y voit la fidélité à ce qu’elle dit avoir reçu. Nul, à ce jour, n’a départagé les deux.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Beaucoup s’étonnent qu’on fasse tant d’un vêtement. C’est mal comprendre. Le grief n’est pas le drap, c’est l’obstination. L’Écriture réprouve que la femme prenne l’habit de l’homme ; l’Église le lui a remontré ; elle refuse de s’en défaire, préférant son jugement à celui de ses pasteurs. Voilà le crime : non la chausse, mais l’orgueil qui s’y cramponne. Un habit qu’on quitte à la première remontrance n’eût jamais fait un article ; un habit qu’on garde par défi en fait un.
L’article dit pourtant qu’elle s’en explique par la garde : parmi des soldats, jour et nuit, des chausses liées et fermées la protègent mieux qu’une robe. Est-ce l’orgueil, ou la prudence d’une femme seule au milieu d’hommes ? Avant d’en faire une affaire d’âme, je voudrais qu’on eût répondu à cette raison-là. On ne l’a pas fait.
Qu’elle prenne la robe et entre en prison d’Église, et la question du drap tombe d’elle-même. Elle ne le veut pas : c’est donc qu’elle y tient.
La prison d’Église, elle la réclame depuis janvier et on la lui refuse ! On la garde chez les soldats, puis on lui fait grief de s’habiller pour s’en garder. Vous tendez le piège et vous punissez qui tombe dedans. C’est cela, votre justice.
Brûler une créature pour une paire de chausses. Voilà où l’on en est. Je n’ajoute rien.
En chausses ou en robe, elle nous a délivrés. Je voudrais bien voir lequel des docteurs qui la chicanent sur son habit aurait franchi, comme elle, un pays d’ennemis pour porter secours à une ville.