« On la tient, mais on ne l’a pas vue » : un bourgeois de Rouen dit l’humeur de la ville
La cause vient de s’ouvrir au château, mais c’est dans la rue, sur les ponts et au marché, qu’on en parle le plus. Nous avons quitté les abords du tribunal pour écouter la ville elle-même. Un marchand établi de longue date à Rouen — ni homme d’Église ni homme du roi d’Angleterre — a bien voulu nous dire ce qu’il voit, ce qu’il entend répéter, et ce qu’il en craint.
Nous avons voulu, pour une fois, ne pas rester aux portes du château. La cause de la Pucelle s’instruit derrière ces murs, entre juges et docteurs ; mais Rouen entière en bruit, et ce bruit-là ne se recueille pas au greffe. Notre interlocuteur est un marchand de la ville, de ceux qui tiennent boutique et paient les aides. Il n’a point vu la prisonnière, n’a nulle part au procès, et ne rapporte que ce qui court de bouche en bouche. Nous le donnons pour tel : la voix de la rue, non celle du tribunal.
Un bourgeois de Rouen — marchand établi dans la ville, ni homme d’Église ni homme du roi d’Angleterre
Entretien recueilli dans la ville, hors du château et hors du tribunal. Notre interlocuteur n’est ni juge, ni clerc, ni soldat : il parle de ce qu’il voit dans les rues et de ce qu’il entend dire, non de ce qui se décide au procès, qu’il ne connaît que par la rumeur. Ses propos sont donnés comme rumeurs de ville, non tenus pour avérés. Faute de témoignage direct de la rue rouennaise de ces jours-ci, ce bourgeois est un personnage composite : une voix vraisemblable, non un homme que l’on pourrait nommer.
La ville parle-t-elle déjà de cette affaire ?
On ne parle que de cela. Depuis que la nouvelle a couru qu’on l’avait amenée ici et qu’on allait lui faire son procès, il n’est marché, taverne ni passage de pont où le nom ne revienne. On s’aborde pour en demander des nouvelles, on répète ce que le voisin a dit tenir d’un autre, et chacun ajoute son mot. À la boutique, les chalands me questionnent comme si j’en savais plus qu’eux, ce qui n’est point le cas. C’est une de ces affaires qui prennent une ville tout entière : les gens d’Église en discutent à leur manière, les femmes à la fontaine à la leur, et jusqu’aux enfants qui répètent des noms qu’ils ne comprennent pas. Je ne me souviens pas qu’une prisonnière ait fait tant de bruit chez nous.
Cette captive, l’avez-vous vue de vos yeux ?
Non, et personne de ma connaissance ne l’a vue. On la tient enfermée dans une tour du château, gardée jour et nuit par des hommes d’armes ; on ne la mène pas par les rues, on ne la montre pas. Voilà ce qu’il y a d’étrange : la ville entière parle d’une femme dont pas un sur mille n’a aperçu le visage. Alors on se repaît de récits. L’un vous la fait grande, l’autre menue ; l’un dit qu’elle a le regard dur, l’autre qu’elle pleure. Tout cela sans preuve, car qui l’a approchée ? Les soldats de la garde, les juges, quelques clercs — pas nous. Nous parlons d’une ombre. On la tient, mais on ne l’a pas vue, et je crois que cela même échauffe les têtes : on peut tout dire d’un visage qu’on n’a pas devant soi.
Que dit-on d’elle, justement ?
On en dit de toutes sortes, et je vous rapporte les bruits sans les garantir. On dit que c’est une fille des campagnes qui s’est mise en habit d’homme, chaussée et vêtue comme un soldat, et qu’elle a refusé de le quitter. On dit qu’elle entend des voix, qu’elle les nomme des saints, et qu’elle se prétend envoyée de Dieu pour chasser les Anglais du royaume. On dit que c’est elle qui a fait lever le siège devant Orléans, il y a bientôt deux ans, et qu’elle a mené celui qu’ici on nomme l’Armagnac jusqu’à Reims pour l’y faire sacrer. Voilà ce qui court. De tout cela, je ne sais que ce qu’on répète ; je n’étais ni à Orléans ni à Reims. Mais ce sont les choses qu’on se redit, et qui font qu’on ne la prend pas pour une prisonnière ordinaire.
Et pour la ville, qu’est-elle : une sorcière, ou une envoyée du Ciel ?
C’est là que les avis se partagent, et rudement. Beaucoup, ici, la tiennent pour sorcière — c’est le mot qui revient le plus, je ne vous le cache pas. On dit qu’une fille ne mène pas des armées sans quelque secours qui n’est pas de Dieu, que ses voix sont tromperie, que le diable s’en mêle. Ceux-là voudraient qu’on en finisse. Mais il en est d’autres, plus bas, qui n’osent trop le dire, et qui se demandent si le Ciel ne serait pas avec elle, puisqu’elle a fait ce qu’aucun capitaine n’avait su faire. Entre les deux, le plus grand nombre ne sait qu’en penser et attend de voir. Moi, je vous redis le mot de la ville : sorcière, on l’entend cent fois le jour. Ce qu’elle est au vrai, Dieu le sait ; un marchand comme moi n’en répond pas.
D’où vient tant d’aigreur contre elle ?
De ce qu’on la tient pour cause de nos revers — c’est un sentiment, entendez-le bien, non une chose que je saurais prouver. Depuis qu’elle a paru, les affaires du roi d’Angleterre et de ses amis n’ont plus été si bonnes : Orléans perdu, la Loire remontée, l’autre mené au sacre. Les gens rapportent ces malheurs à elle, comme si tout était venu d’une seule main. C’est peut-être trop d’honneur ou trop de blâme pour une seule fille ; mais les hommes aiment un visage à qui s’en prendre quand les choses tournent mal. On lui met donc sur le dos tout ce qu’on a souffert depuis deux ans. Je le dis comme je l’entends : c’est l’humeur de beaucoup, ce n’est pas une preuve contre elle.
On remarque que ce sont les Anglais qui la tiennent, et non l’Église.
On le remarque, oui, et cela fait murmurer même ceux qui ne l’aiment point. Voyez : on lui fait un procès d’Église, pour affaire de foi, et pourtant elle n’est pas dans une geôle d’Église, aux mains des gens du clergé. Elle est au château, sous la garde des soldats du roi d’Angleterre, là où commande le comte qui tient la place. Ce sont des hommes d’armes qui la veillent, non des moines. Le bon peuple s’en étonne : si c’est l’Église qui juge, pourquoi est-ce l’armée qui garde ? Je ne suis pas clerc et ne démêlerai pas si cela est dans les règles ; mais chacun voit bien, du dehors, que ce sont les Anglais qui la tiennent en leur main, et que l’Église juge ce qu’ils leur ont livré.
On dit qu’elle a coûté fort cher.
On le dit, et le chiffre qui court est gros : dix mille. Dix mille livres, à ce qu’on répète, versées pour l’avoir de ceux qui l’avaient prise. C’est un prix de prince ; on ne paie pas une simple captive de guerre à ce compte-là. On raconte qu’elle a été rachetée aux Bourguignons, qui la détenaient depuis qu’elle fut prise devant Compiègne, et que le roi d’Angleterre — ou ceux qui gouvernent pour lui — a délié les cordons pour l’obtenir. Achetée à prix d’or, disent les gens, comme on dit d’une marchandise rare. Je ne tiens pas le compte exact, je n’ai pas vu l’argent ; mais ce nombre de dix mille, tout le monde le répète, et il dit assez qu’on la voulait, elle, et pas une autre.
Cet argent, d’où vient-il, selon vous ?
Ah, voilà où le bourgeois dresse l’oreille. Cet argent-là, il faut bien qu’on le prenne quelque part, et je vous laisse deviner où. La guerre coûte, et depuis des années elle se paie sur nous : aides sur le vin, impositions sur les marchandises, tailles et subsides que réclament ceux qui gouvernent. Le marchand paie, le laboureur paie, la ville paie. Alors, quand j’entends qu’on a versé dix mille livres pour une prisonnière, je me dis, comme beaucoup ici : c’est nous qui payons, au bout du compte. Je ne vous ferai pas le compte du trésor, je ne l’ai pas sous les yeux, et je ne sais pas si tel écu de mon aide est allé à sa rançon. C’est un soupçon, non un livre de raison. Mais le soupçon est là, et il est amer : on trouve l’argent pour l’acheter, on le trouve moins vite pour nos affaires.
Le jeune roi est en vos murs, dit-on ?
Il y est. Le jeune roi d’Angleterre — un enfant de neuf ans, à ce qu’on dit, qu’on nomme aussi roi de France — séjourne à Rouen avec sa cour depuis l’été passé. Cela ne se voit pas dans la rue de tous les jours, car on ne le promène pas ; mais on le sait, et on en sent le poids. Une cour, c’est du monde : des seigneurs, des officiers, des gens de service, des gardes, tout cela logé, tout cela à nourrir. Les vivres se font plus chers quand tant de bouches de qualité sont dans la ville. On parle de faste, de train, de dépense. Pour le marchand, une cour dans ses murs, c’est à la fois du négoce — car ces gens-là achètent — et une charge, car ils prennent la place et font monter les prix. Qu’un roi enfant tienne sa cour chez nous pendant qu’on juge la Pucelle, la ville le remarque, croyez-le.
La garnison pèse-t-elle sur la ville ?
Elle pèse, comme pèse toute troupe qu’il faut loger et souffrir. Nous avons des soldats anglais dans nos murs, des capitaines anglais qui commandent la place, et l’on entend leur langue dans les rues, aux portes, sur les remparts. Il faut les héberger, leur faire place, endurer leurs façons. Je ne dis pas qu’il y ait du désordre chaque jour ; les choses se tiennent, et depuis le temps on s’est fait à cette présence. Bien des bourgeois d’ici se sont rangés du côté du duc de Bourgogne et de ses alliés anglais, et vivent avec eux sans trop se plaindre tout haut. Mais qu’on s’y soit fait ne veut pas dire qu’on l’aime. Une garnison étrangère dans une ville, c’est une main qu’on sent toujours sur l’épaule. On obéit, on négocie, on paie ; on n’oublie pas pour autant que ce sont des maîtres venus d’ailleurs.
Et tous ces clercs venus pour le procès ?
On les voit arriver, et en nombre. Depuis quelques jours, la ville s’est emplie de docteurs, de maîtres, de notaires, de gens en robe qu’on ne connaît pas. Beaucoup viennent de Paris, de l’Université, à ce qu’on dit — des savants en théologie et en droit qu’on a mandés pour la cause. On les remarque à leur habit, à leur nombre, à l’air qu’ils ont. Ils logent où ils peuvent, ils fréquentent les églises, ils tiennent leurs conciliabules. Pour un marchand, cela fait aussi des chalands, je ne le nierai pas : ces gens-là mangent, se vêtent, achètent leur nécessaire. Mais leur affluence dit assez que la cause n’est pas mince, si l’on a fait venir de si loin tant de doctes têtes pour juger une seule fille. La ville en tire cette idée : ce procès-là, on le veut grand.
Au fond, vous, qu’en pensez-vous ?
Ce que j’en pense ? Que je ne voudrais pas être à la place de ceux qui la jugent, ni à la sienne. On la dit sorcière, on la voudrait brûlée, soit ; mais il me passe parfois une crainte que je n’ose trop dire : et si Dieu était vraiment avec elle ? Si l’on se trompait, et qu’on portât la main sur une envoyée du Ciel ? Ce n’est pas rien, cette pensée-là, pour un homme qui craint Dieu. Je ne tranche pas ; j’ai peur, voilà tout. Et puis je vous dirai une chose qui me revient de plus loin. Cette ville a déjà trop payé la guerre. Ceux qui ont mon âge se souviennent du grand siège, il y a une douzaine d’années, quand les Anglais nous tenaient affamés derrière nos murs : on a mangé les chevaux, puis pire, et l’on a chassé dans les fossés les pauvres gens, les vieux, les enfants, les bouches qu’on ne pouvait plus nourrir, pour qu’ils y meurent de faim entre les deux armées. J’ai vu cela, jeune. Une ville qui a connu ces fossés-là ne s’émeut pas d’un procès de plus. Elle regarde, elle paie, et elle se demande quand donc la guerre voudra bien la laisser en paix.