← Retour à l’édition Entretien

Dans les coulisses du greffe : un notaire du tribunal explique comment la cause est mise en écrit

Pendant que se poursuivent les interrogatoires de la Pucelle dans sa prison du château, tout, dit-on, se consigne mot pour mot. Comment ? En quelle langue ? Avec quelles peines ? Un des notaires commis au procès a accepté de nous décrire sa besogne — la besogne du greffe, et non le fond de la cause, qu’il n’est pas le sien de juger.

Le chroniqueur judiciaire 20 mars 1431, 08h00 11 min de lecture

L’entretien qui suit a été accordé sous l’autorité du tribunal et porte sur la seule matière du greffe : la manière dont les paroles dites en la cause sont recueillies, mises en écrit et conservées. Notre interlocuteur, l’un des notaires commis à cette charge, n’y dit rien du bien-fondé des articles ni de l’issue, qui n’appartient qu’aux juges. Nous l’avons néanmoins pressé sur les points où la procédure même prête à discussion.

Grand entretien

Un des notaires commis au procès, du greffe du tribunal de Rouen

Entretien mené sous l’autorité du tribunal. Notre interlocuteur a parlé de sa charge — la tenue du greffe et la mise en écrit des séances — et non du fond de la cause, qu’il s’est refusé à commenter. Il n’a pris parti ni sur la sincérité de l’accusée ni sur le sort qui lui sera fait.

Vous êtes l’un des notaires commis à cette cause. En quoi consiste, au juste, votre office ?

Mon office est d’écrire, rien de plus et rien de moins. À chaque séance, je suis assis non loin des juges, ma plume prête, et je recueille ce qui se dit : la question posée à l’accusée, sa réponse, et, s’il y a lieu, ce que les assesseurs en disent entre eux. Nous sommes plusieurs à cette charge, et c’est à dessein. Chacun écrit de son côté, sur sa propre minute, et nous ne mêlons pas nos écritures durant la séance. Le soir venu, ou le lendemain, nous rapprochons nos feuillets pour nous assurer que nous avons entendu la même chose et que rien d’essentiel n’a échappé à l’un que l’autre aurait retenu. Là où nous différons, nous en débattons jusqu’à nous accorder. C’est une besogne lente, mais c’est le prix de la fidélité.

Vous dites « fidélité ». Peut-on vraiment écrire mot pour mot ce qu’une personne dit, à la vitesse où elle parle ?

Mot pour mot, c’est l’intention ; je ne vous mentirai pas en prétendant que la plume va toujours aussi vite que la langue. L’accusée parle parfois avec promptitude, et elle ne laisse pas toujours achever la question avant d’y répondre. Quand cela presse, je note d’abord la substance et les termes que je tiens pour décisifs — un mot qu’elle a choisi, une tournure qu’elle a refusée — puis je rétablis le reste de mémoire, aussitôt, tant qu’il est frais. Voilà pourquoi nous sommes plusieurs : ce que ma main n’a pu saisir, celle de mon confrère l’aura peut-être. Le rapprochement des minutes corrige l’homme seul. Mais que l’on me comprenne bien : je ne prête jamais à l’accusée une parole qu’elle n’a point dite. S’il me manque un membre de phrase, j’aime mieux un blanc qu’une invention.

En quelle langue écrivez-vous ces minutes ?

En français, tel qu’on le parle et qu’on l’écrit aujourd’hui. L’accusée répond en français — c’est sa langue, celle de son pays —, et il serait sot de noter dans une autre des paroles dites dans celle-là. La minute, donc, est en notre langue commune. Cela importe plus qu’on ne croit : une réponse rendue dans la langue où elle fut dite garde ses mots propres, ses hésitations, ses refus. Le sens d’une cause comme celle-ci tient souvent à un seul mot ; le trahir en le traduisant trop vite serait une faute.

Vous parlez de traduire. La procédure d’Église ne se tient-elle pas d’ordinaire en latin ?

Vous touchez là un vrai point. La minute se prend en français, mais l’usage veut qu’un procès de cette sorte soit, à la fin, dressé et conservé en latin, langue de l’Église et du droit. Cette mise au net latine ne se fera pas dans la fièvre des séances ; elle viendra plus tard, posément, à partir de nos feuillets accordés. Et c’est précisément ce passage d’une langue à l’autre qui me donne le plus de souci, car c’est là que se glisse, si l’on n’y veille, le plus de trahison. Un même mot français peut se rendre par deux mots latins de sens différent ; choisir l’un plutôt que l’autre, c’est déjà interpréter. Mon devoir est de m’en tenir au plus près du français dit, et de ne pas faire dire au latin plus que la Pucelle n’a dit.

Qu’y a-t-il de plus malaisé à consigner, dans les réponses que vous avez recueillies ?

Les réponses qui ne sont ni un oui ni un non. L’accusée, souvent, ne se laisse pas enfermer. On lui demande de jurer de dire toute la vérité ; elle accepte de jurer sur ce qui touche à la cause, et se réserve sur le reste, disant qu’il est des choses qu’elle ne dira pas, ou pas encore. Cette réserve même, il faut l’écrire, car elle est une réponse. De même quand elle distingue : « cela, je le dis ; ceci, je ne le dirai point. » Le malaise du greffe n’est pas d’écrire ce qui est clair, c’est de rendre fidèlement ce qui est partagé, suspendu, conditionnel — sans le redresser en une réponse plus nette qu’elle ne l’a faite. Redresser, ce serait mentir.

Vous arrive-t-il de devoir qualifier ces réponses — de noter, par exemple, qu’une parole est « bonne » ou « mauvaise » ?

Non, et c’est une règle que je tiens pour sacrée dans mon office. Qualifier n’est pas écrire. Mon affaire est de poser sur le papier ce qui a été dit ; juger si cela est bon ou mauvais, conforme ou contraire à la foi, c’est l’affaire des docteurs et des juges, non du notaire. Quand l’accusée nomme ses voix, je note qu’elle les nomme et comment elle les nomme ; je n’écris pas qu’elle a raison ni qu’elle s’égare. La tentation existe, je l’avoue, car on entend, dans la salle, les assesseurs murmurer leur sentiment. Mais le greffe doit rester aveugle à cela : il consigne la parole, il ne la pèse pas.

Puisque vous parlez des voix : l’accusée a-t-elle dit publiquement de qui il s’agit ?

Elle l’a dit, à la première séance publique, devant l’assemblée, et je l’ai écrit de ma main. Elle a nommé saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite. Cela, c’est un fait du greffe : elle l’a dit, je l’ai consigné. Ce que valent ces dires — si ces voix viennent de Dieu, comme elle l’assure, ou d’ailleurs, comme d’autres le soutiennent —, je ne le consigne pas, parce que ce n’est pas tranché et qu’il ne m’appartient pas de le trancher. Je vous redis ma règle : j’écris qu’elle l’affirme. Le reste est la matière même du procès, et non du procès-verbal.

Venons aux irrégularités dont on parle en ville. On dit l’accusée détenue en prison ordinaire, gardée par des soldats, et non en prison d’Église. Cela vous semble-t-il régulier ?

Je ne suis pas juge, et je me garderai de prononcer sur le droit. Mais je puis vous dire ce que je vois et ce que j’entends, car cela aussi figure aux minutes. Il est vrai que l’accusée est gardée au château, sous la main des gens du roi d’Angleterre, par des soldats, et non dans une geôle d’Église comme il serait l’usage pour une cause qui est cause d’Église. Elle-même l’a réclamée, cette prison d’Église, et ne l’a point obtenue. Elle a parlé aussi de ses fers, pour expliquer qu’elle eût tenté de s’en délivrer. Que cela soit ou non conforme aux formes, je laisse les docteurs en disputer ; mais je ne le tairai pas, car le taire serait fausser le greffe.

N’est-ce pas une singularité que cette cause d’Église se déroule dans une citadelle aux mains du pouvoir anglais ?

Vous me menez là où je ne dois pas aller. Je constate les lieux : les séances se tiennent dans le château, la garde est anglaise, et le pouvoir qui détient l’accusée est celui-là même qui l’a rachetée. Tout cela est vrai et tout cela est écrit. Pour le surplus — savoir si la présence de ce pouvoir pèse sur la cause —, ce n’est pas au notaire d’en juger, et je n’en dirai rien qui ressemblerait à un avis. Je note ce qui est ; l’apprécier appartient à d’autres.

On murmure aussi que monseigneur de Beauvais juge ici hors de son diocèse. La minute en porte-t-elle trace ?

Elle en porte trace, et c’est même une chose dont le tribunal s’est soucié dès l’abord. Monseigneur l’évêque de Beauvais préside, mais Rouen n’est pas son diocèse ; il a fallu, pour qu’il pût y juger, qu’une concession de juridiction lui fût accordée dans la ville. Sans cela, la chose n’eût pas tenu en droit, à ce que j’ai compris des actes que j’ai dressés. On a donc pris soin de la régulariser. Que cela suffise à lever toute objection, je ne le dis pas — ce n’est pas mon rôle —, mais je ne cache pas qu’on y a veillé, signe que la question s’est posée.

Et l’Inquisiteur ? Une cause de foi ne requiert-elle pas sa présence ?

Elle la requiert, en effet ; c’est même nécessaire pour que la procédure vaille pleinement en matière de foi. Or le vice-inquisiteur, dom Jean Le Maistre, n’a pas été des premières séances : il a fallu l’y appeler, et il ne s’est joint à la cause qu’ensuite, à la mi-mars. On l’a vu venir sans empressement, je ne vous le cacherai pas. Là encore, je rapporte ce que le greffe enregistre : les dates où il fut requis, le jour où il parut. Le pourquoi de ses réticences, je ne le sonde pas. Mais qu’on ait dû l’associer, et tard, c’est un fait que les minutes ne dissimulent point.

À vous entendre, le greffe consigne donc aussi ce qui pourrait, un jour, embarrasser le tribunal — ses propres irrégularités ?

Il le doit. Un greffe qui ne noterait que ce qui arrange la cause ne serait pas un greffe, mais un plaidoyer. Ma plume n’est au service ni de l’accusation ni de la défense : elle est au service de la vérité de ce qui s’est dit et fait, fût-ce ce qui chagrine. Si l’on me demandait d’ôter d’une minute la réclamation de l’accusée touchant la prison d’Église, ou la date tardive où l’Inquisiteur fut appelé, je refuserais, car ce serait altérer le témoignage du papier. C’est, je crois, le seul honneur d’un homme de greffe : que ses feuillets disent demain exactement ce que la salle a entendu hier.

Une dernière chose. Vous gardez vos minutes avec un soin que d’aucuns trouveraient excessif. Pourquoi ce zèle ?

Parce qu’une cause de cette gravité sera lue, scrutée, peut-être contestée, et qu’il faut qu’il en reste un écrit auquel on puisse se fier. Je ne sais ce qu’il adviendra de l’accusée ; ce n’est pas à moi de le savoir ni de le présumer, et je me garderai d’en rien dire. Mais je sais que ce qui se décidera devra pouvoir se vérifier sur la minute, mot par mot. Voilà pourquoi je rapproche chaque soir nos feuillets, pourquoi je pèse le passage du français au latin, pourquoi je laisse plutôt un blanc qu’une parole supposée. Le notaire ne juge pas, il n’absout pas, il ne condamne pas ; il fait en sorte que d’autres, après lui, jugent sur du vrai.

Le contexte

Le procès de la Pucelle, ouvert à Rouen le 9 janvier 1431, est conduit comme une cause d’Église, en matière de foi.

Après une première phase d’enquête et plusieurs séances publiques tenues du 21 février au début de mars, la cause en est aux interrogatoires conduits dans la prison de l’accusée.

L’accusée, dite Jeanne la Pucelle, environ dix-neuf ans, originaire de Domrémy, a été prise à Compiègne en mai 1430, rachetée par les Anglais, puis transférée à Rouen.

Le tribunal est présidé par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, assisté du vice-inquisiteur Jean Le Maistre, du promoteur Jean d’Estivet, et de plusieurs assesseurs et notaires.

État des informations

Cet entretien s’en tient à ce qui est connaissable et constatable au 20 mars 1431, et porte sur la seule mécanique du greffe. Il ne préjuge en rien de l’issue de la cause, qui n’est pas rendue, ni du fond des accusations. La minute du procès émane des juges : elle est une source d’accusation, et c’est à ce titre qu’elle doit être lue.

Ce que l’on sait

  • Plusieurs notaires sont commis au procès ; chacun tient sa propre minute, et les feuillets sont rapprochés et collationnés après chaque séance.
  • La minute est prise en français, langue dans laquelle l’accusée répond ; l’usage prévoit une mise au net en latin, qui se fera ultérieurement.
  • L’accusée a refusé, à la première séance publique, de jurer sans réserve, se réservant sur ce qui ne touche pas la cause.
  • Elle a nommé publiquement ses voix : saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite.
  • Elle est détenue en prison laïque au château de Rouen, gardée par des soldats anglais, et non en prison d’Église ; elle a réclamé en vain la prison d’Église et a mentionné ses fers.
  • Cauchon, évêque de Beauvais, juge hors de son diocèse, à Rouen, en vertu d’une concession de juridiction accordée dans la ville.
  • Le vice-inquisiteur Jean Le Maistre n’a pas siégé aux premières séances et n’a été associé que tardivement, vers la mi-mars.

Ce que l’on ignore

  • La sincérité et l’origine des voix de l’accusée : inspiration divine ou tromperie — la question n’est pas tranchée.
  • Le degré exact de fidélité de la minute, là où la plume n’a pu suivre la parole dite avec promptitude.
  • L’effet que la future traduction du français en latin aura sur le sens précis de certaines réponses.
  • Si les régularisations de procédure (concession de juridiction, association de l’Inquisiteur) suffisent à écarter toute objection — débat de droit réservé aux juges.

Sources historiques utilisées

secondary

Trial of Joan of Arc — Wikipedia (EN)

Rôle des notaires (Guillaume Manchon) ; minute en moyen français traduite en latin ; concession de juridiction à Rouen ; présence requise et tardive du vice-inquisiteur.

editorial-reconstruction

Reconstruction éditoriale — Les Échos du Passé

Entretien recomposé pour imiter un média du temps. Les propos prêtés au notaire restituent la pratique connue du greffe (collation des minutes, langue française, mise au net latine) et les irrégularités constatables au 20 mars 1431, sans rien emprunter aux témoignages postérieurs du procès en nullité de 1455-1456.

Les lecteurs réagissent

Les lecteurs réagissent

Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.

5 commentaires
ClercScrupuleux 20 mars 1431, à midi

Entretien précieux, et qui en dit long sans y paraître. Le notaire avoue qu’on écrit d’abord en français ce qu’elle répond, puis qu’on met en latin pour les articles. Or c’est dans ce passage d’une langue à l’autre que tout peut se gauchir : un mot déplacé, une nuance perdue, et la réponse d’une paysanne devient l’aveu d’une hérétique. Qu’on garde les minutes françaises : elles vaudront leur pesant d’or.

👍 104 · 🚩 22
PourLeRoyDeReims 20 mars 1431, à vêpres

Tout est consigné par le greffe de l’accusation, voilà la vérité. On écrit ce qu’elle dit, mais ce sont ses ennemis qui tiennent la plume et choisissent ce qu’on retient. Beau procès, où la défense n’a pas même un notaire à elle.

👍 133 · 🚩 26
MaistreDeParis 21 mars 1431, au matin

Les notaires jurent sur les Évangiles de rapporter fidèlement ; ce sont hommes d’Église assermentés, non des faussaires à gages. Doutez de leur foi si vous voulez ; mais alors doutez de tout serment, et il n’y a plus de justice possible nulle part, ni à Rouen ni à Bourges.

👍 68 · 🚩 24
ClercScrupuleux 21 mars 1431, à midi

Je ne mets pas en doute leur foi, maistre, mais leur langue. On peut rapporter fidèlement et traduire mal. Le notaire lui-même s’en inquiète : c’est bon signe pour lui, mauvais pour la cause.

👍 79 · 🚩 15
UneÂmeSimple 21 mars 1431, à vêpres

Le pauvre notaire fait sa besogne et ne juge rien, dit-il. Comme nous tous. C’est commode, de n’être que la plume.

👍 91 · 🚩 11

Articles liés

À la une

La Pucelle paraît enfin devant ses juges et refuse de jurer sans réserve

Tirée de sa prison du château, la jeune femme que l’on dit venue de Domrémy a comparu pour la première fois en séance publique, ce mercredi 21 février, dans la chapelle du château de Rouen. Devant l’évêque de Beauvais qui préside et maître Jean Beaupère qui mène l’interrogatoire, elle a refusé de prêter serment sans condition et n’a rien voulu dire de ses « voix ».

23 février 1431, 08h004 min