« Éprouvez les esprits » : de la prudence que l’Église commande à quiconque se réclame de voix du Ciel
Depuis que la fille de Domrémy a dit, devant ses juges, entendre des voix et voir une grande clarté, la ville ne parle que de cela. Un prédicateur de cette cité prend la plume, non pour dire d’où viennent ces voix — nul ne le peut encore —, mais pour rappeler ce que la sainte doctrine enseigne de longue main : on ne croit pas tout esprit, on l’éprouve. Tribune.
Je prêche dans cette ville depuis assez d’années pour savoir reconnaître le moment où une seule affaire prend toute la place. Nous y sommes. Aux portes, sur le parvis, jusque dans la file où l’on attend le pain, on ne s’entretient plus que de la fille venue de Domrémy, de ces voix qu’elle dit tenir de Dieu et de cette grande clarté dont elle a parlé devant ses juges. Les uns la tiennent déjà pour une envoyée du Ciel ; les autres, pour une abusée, voire pour pire. Chacun a tranché avant que l’Église ait dit un mot.
Je n’écris pas pour joindre ma voix à l’un ou l’autre camp. Je ne sais pas d’où viennent ces voix, et je tiens pour honnête de le dire tout net : personne, à ce jour, ne le sait. Ce n’est pas mon office de la condamner, ni de l’absoudre ; c’est celui d’un tribunal, qui siège et qui a commencé de l’entendre.
Mon propos est autre, et plus modeste. Je voudrais rappeler à mes paroissiens une règle que l’Église observe depuis les apôtres, et que l’émotion présente fait oublier : devant un esprit qui se dit du Ciel, on ne se hâte ni de croire ni de rejeter. On éprouve. Cette règle n’est pas de moi ; elle est dans l’Écriture, et les docteurs l’ont commentée avant que je vinsse au monde.
N’ajoutez pas foi à tout esprit
L’apôtre saint Jean l’a écrit sans détour : « Carissimi, nolite omni spiritui credere, sed probate spiritus si ex Deo sint. » Très-chers, n’ajoutez pas foi à tout esprit, mais éprouvez les esprits, s’ils sont de Dieu ; car beaucoup de faux prophètes se sont répandus dans le monde. Que l’on pèse bien ces mots : l’apôtre ne dit pas de rejeter, il dit d’éprouver. Le doute n’est pas ici défiance, il est prudence commandée.
Ce discernement, l’Écriture ne le donne pas à chacun comme un bien acquis. Saint Paul, comptant les grâces que l’Esprit répartit, place parmi elles la discretio spirituum, le discernement des esprits : une faveur qui se demande et se reçoit, non un jugement que le premier venu pourrait rendre sur le pas de sa porte. Que ceux qui ont déjà conclu se souviennent qu’ils s’arrogent un don dont l’apôtre parle avec révérence.
À quoi reconnaît-on l’arbre ? « A fructibus eorum cognoscetis eos », dit le Seigneur en l’Évangile : à leurs fruits vous les reconnaîtrez. On ne juge pas l’esprit à l’éclat qu’il se donne, mais à ce qu’il produit — humilité ou orgueil, obéissance ou révolte, paix ou trouble.
Et voici pourquoi l’éclat, précisément, ne prouve rien. L’apôtre nous avertit : « Ipse enim Satanas transfigurat se in angelum lucis. » Satan lui-même se transfigure en ange de lumière. Une grande clarté, une apparence lumineuse, une douceur de paroles peuvent donc venir du meilleur comme du pire ; c’est justement parce que le malin sait revêtir la lumière qu’il faut éprouver, et ne pas se rendre à la première splendeur.
La lampe de l’âme
Les Pères ont fait de ce discernement la vertu qui gouverne toutes les autres. Jean Cassien l’appelle la lampe de l’âme : sans elle, disait-il, les vertus mêmes s’égarent et vont au précipice, comme un voyageur sans lumière dans la nuit. La ferveur qui ne s’éprouve pas n’est pas encore une sûreté.
Cassien donnait une image que j’aime redire du haut de la chaire, parce qu’elle parle aux marchands comme aux clercs. Le bon changeur, disait-il, éprouve la monnaie qu’on lui présente : il regarde l’effigie, il pèse le métal, il écarte la pièce fausse et le faux aloi, de peur d’être trompé et de tromper à son tour. Ainsi l’âme doit éprouver ce qui se donne à elle pour or du Ciel, avant de le recevoir.
Saint Grégoire et saint Augustin enseignent les marques auxquelles on s’arrête : l’humilité d’abord, car l’esprit orgueilleux trahit sa source ; puis la soumission à l’Église et à ses pasteurs ; la conformité à la saine doctrine ; enfin l’examen patient des fruits, dans la durée et non dans l’émotion d’un jour.
Que l’on m’entende bien : cette prudence n’est pas un refus. L’Église se garde de l’excès et de l’emportement, mais l’apôtre lui commande aussi de ne pas éteindre l’Esprit. Éprouver n’est pas fermer la porte ; c’est veiller à ce qui entre. La règle protège l’humble croyant qu’un faux prodige abuserait, autant qu’elle protège la foi qu’un enthousiasme mal éprouvé compromettrait. Elle sert les deux à la fois.
Ni les premières ni les dernières
On parle comme si le cas était sans exemple. Il ne l’est pas. Avant celle dont on s’entretient aujourd’hui, d’autres femmes ont dit entendre le Ciel, et à chacune l’Église a appliqué la même mesure : elle a éprouvé, sans se presser, et sans conclure d’avance.
Sainte Brigitte de Suède a laissé des révélations en grand nombre ; elles furent examinées, discutées longuement, contestées par les uns, défendues par d’autres, portées jusque devant un concile. On ne les reçut pas sur leur seul renom : on les pesa. À l’inverse, il n’y a pas si longtemps, une certaine Constance, du pays de Rabastens, mit par écrit ce qu’elle disait tenir de révélation ; ses dires furent tenus pour suspects, on lui défendit de poursuivre, et elle fut mise en cause devant la justice d’Église. Voilà de quoi nous instruire : l’une longuement soutenue, l’autre inquiétée et empêchée. La même règle, appliquée avec soin, ne rend pas partout la même issue — et c’est bien pourquoi il faut du temps et de la science, non de la clameur.
Pour conduire un tel examen, feu maître Jean Gerson, naguère chancelier de l’Université de Paris et rappelé à Dieu voici bientôt deux ans, avait laissé une grille que les clercs connaissent. Dans son traité sur l’épreuve des esprits, il enseigne d’interroger six choses touchant celui ou celle qui se dit visité : qui est la personne, ce qu’elle annonce, pourquoi, à qui elle le dit, de quelle sorte est ce qu’elle rapporte, et d’où cela lui vient — quis, quid, quare, cui, qualiter, unde. Je la cite pour la méthode qu’elle offre, non pour préjuger de ce qu’un tribunal en tirera : cet examen appartient aux juges qui siègent, non à ma chaire.
La hâte de la foule n’est pas un signe
Il faut aussi dire un mot de la ferveur qui court les rues, car elle-même demande discernement. Depuis des années, le royaume est saturé de prophéties. On se répète un vieux dit, que l’on attribue à Merlin, selon lequel la France perdue par une femme serait relevée par une pucelle. Les mêmes prophéties annoncent, dit-on, une vierge venue des marches de Lorraine, du côté d’un bois que l’on nomme le Bois Chenu. On rappelle encore une Marie Robine, morte voici quelque trente ans, à qui l’on prête d’avoir attendu après elle une pucelle qui délivrerait le pays.
Le printemps dernier, quand la fille se fit connaître, ces vieux dits ont resurgi de toutes parts, et des lettres ont couru le royaume pour annoncer que l’attente était comblée. C’est ici que je veux mettre en garde mes paroissiens. Qu’une prophétie semble s’ajuster à une personne n’est pas une preuve, et n’est même pas un signe. Les dits obscurs se plient à qui l’on veut ; et le malin, l’Écriture nous en a avertis, sait aussi bien mimer l’accomplissement d’une attente que revêtir la lumière. La foule qui reconnaît d’avance dans une venue la réalisation d’un songe ancien ne discerne pas : elle se laisse porter.
Je ne conclus donc rien, et je m’en garde à dessein. La nature de ces voix, l’Église l’éprouvera, parce que c’est son office et non le mien ni celui de la rue. Je demande seulement à ceux qui m’écoutent de se défendre également des deux précipitations : celle qui court croire, et celle qui court condamner. L’une et l’autre devancent le jugement ; l’une et l’autre manquent à la charité comme à la vérité. Prions plutôt pour que ceux qui ont charge d’éprouver reçoivent la lampe dont parlait Cassien, et qu’ils voient clair où nous, aujourd’hui, ne voyons encore que du bruit.