← Retour à l’édition À la une

La Pucelle livrée au feu sur la place du Vieux-Marché

Ce matin, place du Vieux-Marché à Rouen, celle que l’on nommait la Pucelle a été remise au bras séculier et brûlée. Déclarée hérétique relapse au lendemain de sa rechute, elle a entendu lire sa sentence avant d’être conduite au bûcher. Ses cendres, dit-on, ont été jetées en Seine.

La rédaction de Rouen 30 mai 1431, 12h00 5 min de lecture
Enluminure médiévale : Jeanne d’Arc, en robe rouge, est saisie par un bourreau devant le bûcher dressé, sous le regard des juges et des témoins, place du Vieux-Marché à Rouen.
Anonyme, « Le supplice de Jeanne d’Arc » (vers 1484), enluminure des Vigiles de la mort de Charles VII de Martial d’Auvergne, folio 71 recto, Bibliothèque nationale de France (ms. Français 5054) — domaine public (Wikimedia Commons).

Le supplice a eu lieu ce matin, place du Vieux-Marché, devant une foule nombreuse contenue par les gens d’armes du roi d’Angleterre. Celle que ses partisans appelaient la Pucelle, et que l’acte du tribunal nomme Jeanne, dite la Pucelle, originaire de Domrémy, y a été brûlée vive après lecture publique de la sentence rendue la veille. On la dit âgée d’environ dix-neuf ans.

Conduite sur une charrette depuis le château où elle était détenue, elle a été placée sur un échafaud dressé à cet effet, puis remise au bourreau de la ville, maître Geoffroy Thérage, une fois prononcé son abandon au bras séculier. C’est au pouvoir laïque qu’il revient d’exécuter pareille sentence, l’Église, dit-on de longue tradition, ne versant pas le sang. Le feu une fois éteint, nous tenons de plusieurs présents que ses cendres ont été recueillies et jetées en Seine, afin, assure-t-on, qu’il n’en demeure aucune relique et qu’aucun culte ne puisse s’élever autour d’elle.

De l’abjuration de Saint-Ouen à la rechute

Le dénouement de ce matin clôt une affaire engagée depuis l’hiver. On se souvient que, six jours plus tôt, le 24 mai, l’accusée avait été menée au cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen, et non au Vieux-Marché. Là, sur un échafaud dressé face à un bûcher déjà prêt, elle avait, après de longues admonestations, signé d’une croix ou d’une marque une formule d’abjuration : elle renonçait à ses erreurs, se soumettait à l’Église et abandonnait l’habit d’homme qu’elle portait. En échange de cette rétractation, la mort lui avait été épargnée et la prison perpétuelle prononcée.

Mais le 28 mai, rapporte le tribunal, elle fut retrouvée dans son cachot revêtue de nouveau de l’habit d’homme. Interrogée derechef, elle aurait réaffirmé entendre ses voix et n’aurait rien renié de ce qu’elle disait entendre. Le motif de cette reprise du vêtement masculin fait débat : les uns y voient une conviction retrouvée, d’autres murmurent que ses habits de femme lui auraient été ôtés, ou qu’elle s’y serait sentie contrainte dans une geôle gardée par des soldats. La chose n’est pas tranchée, et nous ne saurions l’affirmer dans un sens ou dans l’autre.

La sentence de relapse

Cette rechute a tout précipité. Pour le tribunal présidé par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, assisté du vice-inquisiteur Jean Le Maistre, une accusée qui retombe après avoir abjuré est tenue pour relapse — c’est-à-dire retombée dans l’hérésie — et la clémence de Saint-Ouen ne peut plus jouer.

Le 29 mai, la sentence fut arrêtée : Jeanne était déclarée hérétique relapse, retranchée de l’Église par l’excommunication, et abandonnée au bras séculier. C’est cette sentence qui a été relue ce matin, sur la place, avant que l’accusée ne fût livrée au bourreau. Il faut rappeler que la minute de ce procès est tenue par le greffe du tribunal : ce que nous en savons nous vient des juges et des notaires de l’accusation, non de la défense.

Une affaire qui laisse des questions ouvertes

Plusieurs points demeurent débattus dans Rouen. La régularité de la procédure d’abord : l’évêque Cauchon a instruit hors de son diocèse, l’accusée a été gardée en prison laïque, dans la citadelle anglaise, et non en prison d’Église, ce qu’elle-même avait réclamé. Le fond ensuite : ses « voix », qu’elle nommait saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, venaient-elles de Dieu ou d’un esprit trompeur ? Le tribunal et l’Université de Paris ont jugé qu’il s’agissait d’inventions humaines procédant du malin ; ses partisans soutiennent le contraire. Nous rapportons les uns et les autres sans nous prononcer.

On comprend que les autorités anglaises, qui ont acheté la prisonnière et l’ont retenue à Rouen, aient voulu que rien ne subsistât de son corps : c’est le sens, dit-on, des cendres dispersées dans le fleuve. La place s’est lentement vidée à mesure que le jour avançait, chacun emportant le récit de ce qu’il avait vu — récits qui, déjà, ne s’accordent pas en tout point.

Le contexte

Le 24 mai 1431, au cimetière de Saint-Ouen, l’accusée avait abjuré et accepté la prison perpétuelle, échappant ainsi au feu.

Le 28 mai, elle fut déclarée relapse après avoir repris l’habit d’homme dans sa prison du château de Rouen.

La sentence du 29 mai la livrait au bras séculier comme hérétique relapse et excommuniée.

Prise à Compiègne le 23 mai 1430 par les Bourguignons, elle avait été vendue aux Anglais puis transférée à Rouen, capitale anglaise de Normandie.

Le procès, ouvert le 9 janvier 1431, était présidé par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, lié au parti anglo-bourguignon.

État des informations

Cette édition s’en tient à ce qui est connaissable au matin du 30 mai 1431. La relation des faits du procès et du supplice émane pour l’essentiel des juges et de leur greffe ; les paroles, gestes et prodiges qu’une foule prête volontiers à un tel moment ne sont pas vérifiables et ne sont pas posés comme des faits.

Ce que l’on sait

  • Le bûcher a eu lieu le matin du 30 mai 1431, place du Vieux-Marché à Rouen.
  • La sentence a été relue avant le supplice ; l’accusée a été abandonnée au bras séculier et remise au bourreau Geoffroy Thérage.
  • L’abjuration s’était tenue le 24 mai au cimetière de Saint-Ouen ; la déclaration de relapse, le 28 mai ; la sentence finale, le 29 mai.

Ce que l’on ignore

  • Le sort exact du corps après le supplice : selon plusieurs présents, les cendres auraient été jetées en Seine pour empêcher tout culte, mais le détail repose sur des témoignages que nous n’avons pu recouper pleinement.
  • Le motif réel de la reprise de l’habit d’homme le 28 mai : conviction retrouvée, vêtement de femme retiré, ou contrainte dans la geôle — la chose n’est pas tranchée.
  • La nature des « voix » qu’elle disait entendre : inspiration divine ou tromperie — la question divise et n’est pas résolue.
  • La validité juridique exacte de la procédure (évêque hors de son diocèse, prison laïque), contestée par certains.

Sources historiques utilisées

secondary

Jeanne d’Arc — Wikipédia (FR)

Sections sur l’abjuration de Saint-Ouen (24 mai), la rechute (28 mai), la sentence (29 mai) et le bûcher du Vieux-Marché (30 mai).

editorial-reconstruction

Reconstruction éditoriale — Les Échos du Passé

Le récit à chaud du supplice imite un média rouennais du temps. Les éléments légendaires connus seulement par le procès en nullité de 1456 (dernières paroles, cœur incombustible, etc.) sont écartés du fil et tenus à distance dans le relevé des faits.

Les lecteurs réagissent

Les lecteurs réagissent

Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.

14 commentaires
UnHommeDOrléans 30 mai 1431, à midi

Ils l’ont brûlée ce matin. La fille qui nous a rendu Orléans, qui a mené le roi à Reims, on l’a menée au feu sur une place et jetée en cendres dans la Seine. Je l’ai apprise à midi et je n’ai pu travailler de la journée. Qu’on nous entende bien, gens du royaume : ce n’est pas une sorcière qu’on a brûlée à Rouen, c’est celle à qui la moitié de la France doit d’exister encore. Nous ne l’oublierons pas, et l’Histoire non plus.

👍 246 · 🚩 34
PourLeRoyHenry 30 mai 1431, à vêpres

Une relapse est une relapse : elle avait abjuré, elle a repris l’habit et ses voix, la loi est formelle. On disperse les cendres pour qu’aucun sot n’en fasse relique. C’est prudence d’Église, non cruauté.

👍 71 · 🚩 58
PourLeRoyDeReims 30 mai 1431, à la nuit

Vous jetez ses cendres au fleuve de peur qu’il n’en reste quelque chose : c’est qu’au fond vous la craignez morte plus encore que vive. On n’a pas peur des cendres d’une sorcière. On a peur des reliques d’une sainte.

👍 189 · 🚩 41
MaistreDeParis 31 mai 1431, au matin

Ni sainte ni bannière : une relapse, jugée dans les formes par des dizaines de docteurs, exhortée jusqu’au bout et qui a repris le chemin de l’erreur. L’Église a fait son office. Cessez de bâtir une légende sur un feu de justice.

👍 74 · 🚩 44
ClercScrupuleux 31 mai 1431, à midi

Dans les formes, dites-vous. Un évêque hors de son diocèse, une prison laïque, un habit peut-être repris sous contrainte, une abjuration peut-être incomprise : voilà bien des « formes » sur lesquelles on repassera un jour, maistre. Je le crains pour nous tous qui aurons regardé.

👍 133 · 🚩 26
UneÂmeSimple 30 mai 1431, à vêpres

J’étais sur la place. Beaucoup, autour de moi, ne riaient pas. Beaucoup pleuraient et se taisaient, comme moi. Une fille de dix-neuf ans qui appelait Jésus dans le feu. Je n’en dormirai pas. Que Dieu ait son âme, et qu’Il nous pardonne à tous d’avoir regardé.

👍 208 · 🚩 22
PourLeRoyDeReims 30 mai 1431, à la nuit

👍 0 · 🚩 60
PourLeRoyDeReims 31 mai 1431, au matin

On a rayé mon cri : j’appelais à la venger par les armes, soit, je l’ai crié et je l’assume. Mais ceci-là n’est pas un appel aux armes, et vous ne pourrez le rayer : un jour on refera ce procès, et ce sont vos noms à vous qui brûleront de honte.

👍 171 · 🚩 47
PourLeRoyDeReims 31 mai 1431, à midi

On a rayé mon cri : j’appelais à la venger par les armes, soit, je l’ai crié et je l’assume. Mais ceci-là n’est pas un appel aux armes, et vous ne pourrez le rayer : un jour on refera ce procès, et ce sont vos noms à vous qui brûleront de honte.

👍 34 · 🚩 15
MaistreDeParis 31 mai 1431, à vêpres

On menace déjà de « refaire le procès ». Qu’on essaie : les actes sont au greffe, scellés, signés de dizaines de docteurs. La cause est jugée, close, et la chrétienté en a été avertie. Le temps ne rouvre pas ce que le droit a fermé.

👍 61 · 🚩 49
PourLeRoyHenry 31 mai 1431, à la nuit

Une affaire finie, et le royaume respire. Reste à espérer qu’avec ce nom-là s’éteigne la guerre qu’il traînait derrière lui, et que le négoce reprenne.

👍 63 · 🚩 52
UnHommeDOrléans 1 juin 1431, au matin

Finie ? Vous avez brûlé la fille, non ce qu’elle a fait. Orléans est délivrée, le roi est sacré, et rien de votre feu ne le défera. Vous avez perdu le procès le jour où vous l’avez gagné.

👍 179 · 🚩 28
ClercScrupuleux 1 juin 1431, à midi

Un dernier mot, pour la mesure. Le journal, lui, n’a pas tranché : il a rapporté les juges et rappelé que la minute vient de l’accusation. On le lui reproche des deux bords, ce qui est peut-être le signe qu’il a été juste. Gardons ces comptes rendus : le jour où l’on rejugera cette cause — et on la rejugera — ils vaudront mieux que nos colères.

👍 124 · 🚩 20
UneÂmeSimple 1 juin 1431, à vêpres

Close, close… Il y a des matins qu’on ne referme pas. Celui-ci en est un.

👍 156 · 🚩 17

Articles liés

À la une

Au cimetière de Saint-Ouen, la Pucelle abjure devant le bûcher dressé

Ce jeudi 24 mai, sur une estrade élevée dans le cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen, face au bûcher déjà dressé, celle que l’on nomme la Pucelle a, au terme d’un sermon public et après avoir vu lire sa sentence, apposé une marque au bas d’une formule d’abjuration. Elle renonce à l’habit d’homme et se soumet à l’Église. Le tribunal la condamne à la prison perpétuelle. Dès le soir, la ville s’interroge sur ce qu’elle a au juste signé, et sur ce qu’elle a compris.

24 mai 1431, 16h005 min