La Pucelle livrée au feu sur la place du Vieux-Marché
Ce matin, place du Vieux-Marché à Rouen, celle que l’on nommait la Pucelle a été remise au bras séculier et brûlée. Déclarée hérétique relapse au lendemain de sa rechute, elle a entendu lire sa sentence avant d’être conduite au bûcher. Ses cendres, dit-on, ont été jetées en Seine.
Le supplice a eu lieu ce matin, place du Vieux-Marché, devant une foule nombreuse contenue par les gens d’armes du roi d’Angleterre. Celle que ses partisans appelaient la Pucelle, et que l’acte du tribunal nomme Jeanne, dite la Pucelle, originaire de Domrémy, y a été brûlée vive après lecture publique de la sentence rendue la veille. On la dit âgée d’environ dix-neuf ans.
Conduite sur une charrette depuis le château où elle était détenue, elle a été placée sur un échafaud dressé à cet effet, puis remise au bourreau de la ville, maître Geoffroy Thérage, une fois prononcé son abandon au bras séculier. C’est au pouvoir laïque qu’il revient d’exécuter pareille sentence, l’Église, dit-on de longue tradition, ne versant pas le sang. Le feu une fois éteint, nous tenons de plusieurs présents que ses cendres ont été recueillies et jetées en Seine, afin, assure-t-on, qu’il n’en demeure aucune relique et qu’aucun culte ne puisse s’élever autour d’elle.
De l’abjuration de Saint-Ouen à la rechute
Le dénouement de ce matin clôt une affaire engagée depuis l’hiver. On se souvient que, six jours plus tôt, le 24 mai, l’accusée avait été menée au cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen, et non au Vieux-Marché. Là, sur un échafaud dressé face à un bûcher déjà prêt, elle avait, après de longues admonestations, signé d’une croix ou d’une marque une formule d’abjuration : elle renonçait à ses erreurs, se soumettait à l’Église et abandonnait l’habit d’homme qu’elle portait. En échange de cette rétractation, la mort lui avait été épargnée et la prison perpétuelle prononcée.
Mais le 28 mai, rapporte le tribunal, elle fut retrouvée dans son cachot revêtue de nouveau de l’habit d’homme. Interrogée derechef, elle aurait réaffirmé entendre ses voix et n’aurait rien renié de ce qu’elle disait entendre. Le motif de cette reprise du vêtement masculin fait débat : les uns y voient une conviction retrouvée, d’autres murmurent que ses habits de femme lui auraient été ôtés, ou qu’elle s’y serait sentie contrainte dans une geôle gardée par des soldats. La chose n’est pas tranchée, et nous ne saurions l’affirmer dans un sens ou dans l’autre.
La sentence de relapse
Cette rechute a tout précipité. Pour le tribunal présidé par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, assisté du vice-inquisiteur Jean Le Maistre, une accusée qui retombe après avoir abjuré est tenue pour relapse — c’est-à-dire retombée dans l’hérésie — et la clémence de Saint-Ouen ne peut plus jouer.
Le 29 mai, la sentence fut arrêtée : Jeanne était déclarée hérétique relapse, retranchée de l’Église par l’excommunication, et abandonnée au bras séculier. C’est cette sentence qui a été relue ce matin, sur la place, avant que l’accusée ne fût livrée au bourreau. Il faut rappeler que la minute de ce procès est tenue par le greffe du tribunal : ce que nous en savons nous vient des juges et des notaires de l’accusation, non de la défense.
Une affaire qui laisse des questions ouvertes
Plusieurs points demeurent débattus dans Rouen. La régularité de la procédure d’abord : l’évêque Cauchon a instruit hors de son diocèse, l’accusée a été gardée en prison laïque, dans la citadelle anglaise, et non en prison d’Église, ce qu’elle-même avait réclamé. Le fond ensuite : ses « voix », qu’elle nommait saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, venaient-elles de Dieu ou d’un esprit trompeur ? Le tribunal et l’Université de Paris ont jugé qu’il s’agissait d’inventions humaines procédant du malin ; ses partisans soutiennent le contraire. Nous rapportons les uns et les autres sans nous prononcer.
On comprend que les autorités anglaises, qui ont acheté la prisonnière et l’ont retenue à Rouen, aient voulu que rien ne subsistât de son corps : c’est le sens, dit-on, des cendres dispersées dans le fleuve. La place s’est lentement vidée à mesure que le jour avançait, chacun emportant le récit de ce qu’il avait vu — récits qui, déjà, ne s’accordent pas en tout point.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Ils l’ont brûlée ce matin. La fille qui nous a rendu Orléans, qui a mené le roi à Reims, on l’a menée au feu sur une place et jetée en cendres dans la Seine. Je l’ai apprise à midi et je n’ai pu travailler de la journée. Qu’on nous entende bien, gens du royaume : ce n’est pas une sorcière qu’on a brûlée à Rouen, c’est celle à qui la moitié de la France doit d’exister encore. Nous ne l’oublierons pas, et l’Histoire non plus.
Une relapse est une relapse : elle avait abjuré, elle a repris l’habit et ses voix, la loi est formelle. On disperse les cendres pour qu’aucun sot n’en fasse relique. C’est prudence d’Église, non cruauté.
Vous jetez ses cendres au fleuve de peur qu’il n’en reste quelque chose : c’est qu’au fond vous la craignez morte plus encore que vive. On n’a pas peur des cendres d’une sorcière. On a peur des reliques d’une sainte.
Ni sainte ni bannière : une relapse, jugée dans les formes par des dizaines de docteurs, exhortée jusqu’au bout et qui a repris le chemin de l’erreur. L’Église a fait son office. Cessez de bâtir une légende sur un feu de justice.
Dans les formes, dites-vous. Un évêque hors de son diocèse, une prison laïque, un habit peut-être repris sous contrainte, une abjuration peut-être incomprise : voilà bien des « formes » sur lesquelles on repassera un jour, maistre. Je le crains pour nous tous qui aurons regardé.
J’étais sur la place. Beaucoup, autour de moi, ne riaient pas. Beaucoup pleuraient et se taisaient, comme moi. Une fille de dix-neuf ans qui appelait Jésus dans le feu. Je n’en dormirai pas. Que Dieu ait son âme, et qu’Il nous pardonne à tous d’avoir regardé.
On a rayé mon cri : j’appelais à la venger par les armes, soit, je l’ai crié et je l’assume. Mais ceci-là n’est pas un appel aux armes, et vous ne pourrez le rayer : un jour on refera ce procès, et ce sont vos noms à vous qui brûleront de honte.
On a rayé mon cri : j’appelais à la venger par les armes, soit, je l’ai crié et je l’assume. Mais ceci-là n’est pas un appel aux armes, et vous ne pourrez le rayer : un jour on refera ce procès, et ce sont vos noms à vous qui brûleront de honte.
On menace déjà de « refaire le procès ». Qu’on essaie : les actes sont au greffe, scellés, signés de dizaines de docteurs. La cause est jugée, close, et la chrétienté en a été avertie. Le temps ne rouvre pas ce que le droit a fermé.
Une affaire finie, et le royaume respire. Reste à espérer qu’avec ce nom-là s’éteigne la guerre qu’il traînait derrière lui, et que le négoce reprenne.
Finie ? Vous avez brûlé la fille, non ce qu’elle a fait. Orléans est délivrée, le roi est sacré, et rien de votre feu ne le défera. Vous avez perdu le procès le jour où vous l’avez gagné.
Un dernier mot, pour la mesure. Le journal, lui, n’a pas tranché : il a rapporté les juges et rappelé que la minute vient de l’accusation. On le lui reproche des deux bords, ce qui est peut-être le signe qu’il a été juste. Gardons ces comptes rendus : le jour où l’on rejugera cette cause — et on la rejugera — ils vaudront mieux que nos colères.
Close, close… Il y a des matins qu’on ne referme pas. Celui-ci en est un.